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À quelle vitesse la Mort marche-t-elle ?

Dossier - Chroniques de science improbable
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La science improbable se penche sur des questions décalées et apparemment anodines. Football sur Mars, vitesse de marche de la Mort ou douleurs des avaleurs de sabre : autant de sujets qui proposent un regard différent sur le monde.

  
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Dans sa belle Supplique pour être enterré à la plage de Sète, Georges Brassens chantait : « La camarde, qui ne m'a jamais pardonné d'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez, me poursuit d'un zèle imbécile. » Oui, mais à quelle vitesse ?

Figurines en papier mâché (Cartonería) achetées à la boutique du musée d'art populaire de Mexico en août 2009. Une interprétation contemporaine du personnage de La Catrina, avec en arrière-plan sa déclinaison masculine. © El Comandante, wikimedia commons, CC by-sa 3.0

Squelettique, vêtue d'une longue robe noire à capuche et brandissant sa faux pour faire sa moisson d'âmes, la Mort s'avance à une allure qui, jusqu'à présent, n'avait pas encore été déterminée par la science. Une équipe australienne vient combler cette irritante lacune dans une étude médicohumoristique publiée le 15 décembre 2011 par le British Medical Journal (BMJ).

La catrina est un personnage inventé pour rappeler que la mort ne tient pas compte des différences sociales entre les individus. © José Guadalupe Posada, DP

Pour comprendre la méthodologie employée par ces chercheurs, il faut savoir que la vitesse de marche constitue une excellente mesure objective des capacités physiques des personnes âgées, et qu'elle a pu prédire de manière fiable qui, parmi plusieurs cohortes de sujets, survivrait à court ou moyen terme - sachant qu'à long terme, comme au casino, la banque gagne toujours. Mourir est donc une question de vitesse. Comme ceux qui marchent trop lentement se font rattraper et prendre par la Grande Faucheuse, il est possible, en chronométrant le pas de personnes âgées et en voyant celles qui succomberont (ou pas) au cours des mois ou années à venir, d'évaluer précisément la vitesse maximale à laquelle marche la Mort...

Les auteurs de l'article du BMJ ont donc profité d'une vaste enquête médicale menée sur des centaines d'hommes âgés de plus de 70 ans pour élucider cette mystérieuse question de santé publique. Plus de 1.600 personnes ont ainsi été recrutées dans les environs de Sydney sur les listes électorales, qui présentent l'avantage de donner les dates de naissance et de fournir un échantillon représentatif de la population, puisque voter est obligatoire en Australie. À ceux qui auraient préféré convoquer directement la camarde pour lui faire passer des tests sur tapis roulant, les chercheurs ont répondu : « Étant donné que "vivre" dans la région était un critère d'entrée pour l'étude, nous n'avons pas pu obtenir la participation de la Mort aux évaluations cliniques. De plus, pour autant que nous le sachions, la Mort n'est pas actuellement inscrite sur les listes électorales australiennes. » Imparable.

Le symbole des reliques de la mort. Le triangle symbolise la Cape d'invisibilité. Le cercle représente la Pierre de résurrection. Quant au trait, il incarne la Baguette de sureau. © Walkeraj, Wikimedia Commons, DP

Les médecins ont commencé par mesurer la vitesse de marche de leurs papis. Puis ils ont attendu. Pendant cinq ans en moyenne, ils ont suivi de loin en loin l'évolution de l'état de santé de ces messieurs, et quand plus personne ne répondait aux enquêtes, ils consultaient les registres des décès... Au total, 266 des participants à l'enquête n'en ont pas vu la fin. Ils auraient sans doute appris que, marchant en moyenne à moins de 2,95 km/h, ils risquaient bien plus que les autres de se faire rattraper par la Faucheuse, dont c'est la vitesse de croisière. À partir de 4,9 km/h, en revanche, elle ne peut plus rejoindre quiconque, car ses capacités musculaires sont à l'évidence très restreintes. Selon les chercheurs, il existe sans doute d'autres possibilités, malheureusement non testées, pour échapper au trépas tout en gardant un train de sénateur, notamment l'utilisation des fameuses « reliques de la mort », rendues célèbres par la saga Harry Potter.

Des reliques que ne connaissait pas Georges Brassens, lequel eut l'idée malheureuse de ralentir le pas, de faire « la route à la papa » en descendant, un jour d'octobre 1981, le Boulevard du temps qui passe...