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Les mobiles de la mobilité

Dossier - Pas de recherche... sans chercheurs !
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La vie de chercheur ressemble à la recherche. Une suite de questions. Bien souvent, ceux qui s'y lancent y pensent depuis longtemps. Cela peut s'appeler une vocation. Cela ressemble en tout cas à une passion.

  
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Comment nier les atouts de la mobilité ? Elle renforce les liens entre laboratoires, ouvre les portes des pôles d'excellence, permet aux chercheurs de poursuivre des travaux qu'ils n'auraient pu exécuter chez eux, les confronte à d'autres cultures et d'autres approches scientifiques.

Mais la mobilité a ses revers. Excessive et obligée, lorsqu'il faut enchaîner les post-doctorats au hasard des bourses et des opportunités, elle peut conduire à une existence d'intérimaire malgré soi. C'est pourquoi la question des ressources humaines et de la mobilité est au cœur de la nouvelle politique de recherche de l'Union.

  • Témoignages :

Les jeunes nomadisent de plus en plus et de plus en plus tôt. Pas seulement pour cause de loisir. Selon le rapport Strata Etan on comptait 1,4 million d'étudiants "transplantés" à travers le monde en 1992. Ils devraient atteindre près de 3 millions en 2010 et 5 millions en 2025. Actuellement, ces mouvances concernent à part égale les domaines des sciences humaines et ceux des sciences exactes. Cinq pays se taillent la part du lion en absorbant 80% de ces universitaires : les Etats-Unis (34%), le Royaume-Uni (15%), l'Allemagne (13%), la France (11%) et l'Australie (8%). Entre l'Amérique du Nord et l'Europe, les échanges sont bien réels, mais la proportion va au-delà du simple au double : 49 000 Européens séjournent outre-Atlantique chaque année alors que 28 000 Nord-Américains se rendent dans l'Union (pour les chiffres intra-européens, voir encadré Chiffrer la mobilité europénne). Premiers coups de pouce

Ce premier pas vers "l'ailleurs", posé au cours du cycle supérieur, appelle souvent les suivants. Claire Foullon, par exemple, étudiante en Sciences de la Terre à l'Université de Paris XI, commence par bénéficier d'une bourse du programme européen Socrates pour réaliser une année de maîtrise à l'Université d'Edimbourg. "Comme je souhaitais continuer à étudier et à travailler en anglais (indispensable pour faire de la recherche sur le plan international), j'ai pu participer à un projet d'été à l'Université de Glasgow avant de commencer un doctorat à l'Université de St-Andrews." Mais Claire Foullon est française et le financement offert par le Royaume-Uni se limite à un droit d'inscription. Elle frappe aux portes du British Council, du Rotary Club, de l'Association des Femmes Diplômées de l'Université. Rien. "J'ai même essayé de commencer une autre thèse ailleurs... en vain, je ne correspondais pas aux critères retenus." Mais l'obstination est payante. Première doctorante à bénéficier du réseau d'échange européen Platon, Claire termine son doctorat en Belgique, à la K.U.Leuven - et en anglais. "C'est grâce aux réseaux européens pour une politique de mobilité que j'ai pu terminer ma thèse."

  • Questions pratiques

Si la lutte pour les financements est sans doute la plus "vitale", l'existence "à l'étranger" pose également nombre de problèmes pratiques, tracasseries diverses, pièges administratifs bien connus de tous les expatriés. Le contrat de travail dépend d'un permis de séjour lié lui-même audit contrat. Il faut lutter pour obtenir les visas nécessaires pour sa famille. Les informations reçues dans son propre pays et le pays d'accueil sont contradictoires. De multiples documents sont exigés à répétition et l'administration piétine. Où payer ses impôts? Comment bénéficier de la sécurité sociale? Quid de la retraite? Bien souvent, l'on règle des cotisations dans le pays d'accueil pour des éléments ou des bénéfices futurs dont on ne verra peut-être jamais la couleur.

Côté vie privée, c'est évidemment plus simple de s'embarquer en célibataire. Beaucoup d'épouses ou d'époux de doctorants et post-doctorants ne trouvent pas d'emploi, ni de crèche ou de garderie qui leur permettrait d'avoir un peu de temps pour en chercher un. Femmes ou hommes au foyer obligés, souvent. Préférant rester au pays, parfois.

La langue ? On se débrouille partout avec l'anglais, bien sûr, et si le Royaume-Uni draine nombre de chercheurs étrangers c'est aussi parce qu'il leur offre une immersion totale à ce niveau. Mais il faut du temps pour maîtriser parfaitement une langue étrangère, ce qui peut poser des problèmes dans un milieu "de haut niveau". "Dans une langue étrangère, il est difficile de posséder toutes les subtilités de vocabulaire permettant de réellement expliquer sa pensée, et donc d'être complètement compris comme on le souhaiterait", explique Tony Remans, biologiste belge d'expression néerlandaise, doctorant à l'INRA (FR).

  • Les bénéfices de l'ailleurs

Ces questions passent cependant souvent au second plan pour ceux qui se lancent dans une thèse ou un post-doctorat. La plongée dans une nouvelle équipe de recherche, l'immersion dans une autre culture, la rencontre avec d'autres démarches scientifiques ouvrent des horizons toniques à ceux qui ont choisi de partir. "La mobilité a ses mauvais et ses bons côtés, mais les avantages sont nettement plus importants, estime Pál Venetianer, professeur au Biological Research Centre de Szeged (Hongrie). Elle est bénéfique pour les institutions et surtout pour les performances de recherche d'un pays. Pour les individus, cela dépend. La mobilité renforce le développement personnel d'un grand nombre d'entre eux - probablement les meilleurs."

Si l'intérêt de la mobilité fait largement l'unanimité, où faut-il aller ? Certains ne ressentent pas l'obligation de passer la frontière. "Je pense que les formations post-doctorales sont extrêmement formatrices, mais ce qui me semple important est de changer de laboratoire et de sujet, pas nécessairement de pays", estime un biologiste français répondant à une enquête du CNRS.

  • Une mobilité humaniste

Frilosité ? Pas nécessairement. A trop changer, on risque de subir les effets pervers du nomadisme. "Les incertitudes sur l'avenir que la mobilité peut entraîner, la difficulté de s'insérer dans différents environnements, peuvent représenter un handicap psychologique qui pousse certains à abandonner la recherche scientifique", poursuit Pál Venetianer. D'autres scientifiques, notamment seniors, émettent également des jugements nuancés à ce sujet. Ainsi Patrick Echegut, du Centre de Recherche sur les Matériaux à Haute Température d'Orléans (FR) et du CNRS, prône une "mobilité humaniste, qui ne traite pas les individus comme des marchandises, et qui soit à la fois fructueuse pour le chercheur et pour le laboratoire d'accueil." Patrick Echegut différencie d'ailleurs un type de mobilité obligée ou subie ("un corps de chercheurs nomades, non statutaires et corvéables") d'une "mobilité volontaire, permettant ensuite d'intégrer des situations plus stables, qui ne doit pas être de très longue durée mais considérée comme une recherche d'expérience nouvelle."

Car les travers de "la mobilité pour la mobilité" - ou la mobilité comme seule solution - existent. Les post-doctorats à la queue leu leu, au hasard des "circonstances" (bourse, pays, laboratoire) sont loin d'être toujours vécus comme une panacée et nombreux sont ceux qui aimeraient pouvoir un jour "se poser". "Les bourses de mobilité sont généralement fructueuses mais elles peuvent représenter un frein pour la pérennité et la nature des postes de recherche, estime Michèle Gué, enseignante-chercheuse à l'Université de Montpellier II (FR). Les jeunes courent de bourses en bourses et de postes en postes et se fabriquent des CV à rallonge. Le danger est également que ces chercheurs, en début de carrière, en arrivent à devoir être mobiles, non seulement sur le plan géographique, mais également sur le plan intellectuel. Ils finissent par sauter d'un sujet de bourse à un autre et n'ont pas de temps à consacrer à leur thème de recherche personnel. En outre, ces jeunes se voient trop souvent confier des tâches pour lesquelles ils assument des fonctions de super-technicien alors que leurs capacités d'encadrement et de développement de projet sont trop peu mises à profit."

  • Aller-retour, s.v.p.

Enfin, le manque de postes offerts dans les pays d'origine rend souvent le retour des chercheurs (que l'Europe appelle par ailleurs de tous ses vœux pour casser l'exode des cerveaux et renforcer sa compétitivité scientifique) extrêmement difficile. "La mobilité est fondamentale en début de carrière. Je regrette de n'avoir pas bougé un peu plus, mais j'ai décidé de rester en Italie. Dans mon pays, lorsqu'on s'en revient, on a beaucoup de difficulté à retrouver quelque chose", explique Fabio Monforti-Ferrario, chercheur à l'ENEA de Bologne. "La mobilité doit être un choix et pouvoir se faire en aller-retour et non pas avec un aller simple", conclut Michèle Gué.

Devant la pénurie de postes dans les universités et centres de recherche publics, certains optent pour le privé. Enrico Piazza, docteur en physique qui a choisi cette voie - et en est tout à fait heureux - estime d'ailleurs qu'un doctorat est bien suffisant et justifie d'une excellente qualité professionnelle permettant de se tailler une place appréciable dans les entreprises. Pour lui, "les post-doctorats permettent simplement aux universités de recruter à bon marché un personnel hautement qualifié sans devoir subir les charges d'un emploi plein temps."

"Il existe en effet plus de postes permanents dans le secteur privé, fait remarquer Tony Remans, mais beaucoup de chercheurs préfèrent continuer de sauter d'un post-doctorat à un autre, ce qui équivaut parfois à une fuite en avant dans une course sans fin. Le monde du privé leur semble plus dur, plus commercial, et rares sont ceux qui ont finalement les capacités pour s'y lancer. Je ne parle pas de capacités scientifiques mais de capacités de chasseur d'emploi."

Quoi qu'il en soit, par rapport à ce qui se passe aux Etats-Unis et au Japon, ce manque de perméabilité entre les secteurs public et privé de la recherche est le talon d'Achille de l'Espace européen de la recherche.