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Recherche Industrielle - Hommes et femmes de terrain

Dossier - Pas de recherche... sans chercheurs !
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La vie de chercheur ressemble à la recherche. Une suite de questions. Bien souvent, ceux qui s'y lancent y pensent depuis longtemps. Cela peut s'appeler une vocation. Cela ressemble en tout cas à une passion.

  
DossiersPas de recherche... sans chercheurs !
 

Les entreprises ? Elles possèdent leurs chercheurs et leurs prix Nobel. Des multinationales aux PME situées à l'ombre des campus, elles passionnent souvent ceux qui ont choisi d'y faire leur vie. Une seule ombre au tableau européen : la rareté de l'offre et la timidité des investissements privés en ressources humaines scientifiques de haut niveau.

Recherche appliquée sur l'alimentation des moyens de transport à Wildenrath (Allemagne). ©Siemens« Jamais ne m'a effleuré le souhait de retourner à la recherche académique, car celle du secteur privé est tout aussi motivante et l'enseignement est également possible (à petite dose). La nécessité même de structurer la recherche, surtout dans le cadre de partenariats, collaborations, consortium (européens, en particulier) sur des objectifs avec des milestones et des plannings de projets à respecter ne me paraît pas être une contrainte mais plutôt une stimulation », explique Françoise Soussaline. Docteur en sciences physiques et biophysiques, ex-assistante à la Faculté de médecine de Paris et chercheuse à l'Inserm et au Département de biologie du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA), Françoise Soussaline a décidé de faire le grand saut en 1985. Elle fonde alors Imstar, société spécialisée dans les logiciels et systèmes d'analyse d'images dans le domaine médical. « Dans mon cas, il s'agit donc de tout à fait autre chose que d'une amélioration de situation, mais plutôt d'une formidable expérience de développement personnel. Les éléments positifs sont clairement le sentiment de pouvoir, dans une certaine mesure, choisir ses objectifs et de les mener à bien, de créer une ou des équipes, de communiquer son savoir et son enthousiasme, d'innover à de multiples niveaux - technique, relationnel, entrepreneurial... ».
  • Du concept au concret

Cet enthousiasme des chercheurs « de terrain » ne concerne pas les seuls créateurs d'entreprise. Les mains dans le réel, les scientifiques du secteur privé s'y sentent souvent bien. Enrico Piazza, docteur en sciences environnementales de l'université de Florence est ingénieur chez Park Air Systems-Norvège (spécialiste des systèmes de communication, de navigation et de surveillance dans le transport aérien). Ici, plus de stress face à des exigences de publication ni à des recherches de fonds (« nous avons un département marketing pour cela »). « De temps en temps, ajoute-t-il, le prestige d'un titre académique me manque, ou la liberté de poursuivre une recherche sans devoir le faire sur mon temps libre, mais de toute façon le secteur privé convient mieux à ma personnalité. »

  • Le bon profil

Des personnalités ad hoc. Ce sont bien elles que les entreprises cherchent, et elles ne sont peut-être pas si faciles à débusquer. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur le compte-rendu d'une rencontre-débat sur le recrutement des chercheurs
(Compte-rendu )
organisée par le groupe Total, dans le cadre de l'Association Bernard Gregory, en février dernier. On y comprend que, si le secteur privé souhaite des chercheurs qualifiés, il est également en quête d'individus capables de communiquer, convaincre, dialoguer, collaborer. « Une entreprise ne recrute pas un cadre sans apprécier son potentiel de développement personnel et d'évolution de carrière. Or, c'est précisément sur cet aspect fondamental que les entreprises expriment quelques inquiétudes vis-à-vis des docteurs » peut-on lire dans la synthèse de la réunion. C'est pourquoi l'industrie peut préférer des formules grâce auxquelles elle intègre et forme, dès que possible, les « cerveaux » qu'elle souhaite s'attacher. Actuellement, par exemple, Total emploie ou soutient quelque 70 doctorants en France, dont 30 à 40% seront embauchés à l'issue de leur thèse.

Ce « profil privé » est aussi celui de Leena Lehtinen, chercheuse dans le domaine de la métallurgie à Outokumpu Kokkola Zinc (Finlande). « Nous pouvons non seulement faire des expériences à l'échelle du laboratoire mais aussi à l'échelle pilote, où les tests font partie de notre travail quotidien, raconte-t-elle. J'apprécie tout particulièrement le fait de pouvoir voir les résultats de mes recherches mis en pratique. D'autre part, la collaboration avec les clients est un autre aspect des entreprises tout à fait passionnant. »

  • Frileuses ?

L'industrie européenne s'entoure-t-elle pour autant de chercheurs? Insuffisamment. Moins de la moitié des « cerveaux » spécialistes des sciences et des technologies sont occupés à des travaux de recherche dans le secteur privé, contre 80% aux Etats Unis et 70% au Japon. Certains pays l'emportent cependant sur cette moyenne, tels l'Irlande - franchement en tête -, l'Allemagne et le Royaume-Uni. C'est qu'outre-Manche, par exemple, le lien université-entreprise est devenu un enjeu majeur. Le troisième pilier (Third leg) de l'enseignement supérieur britannique se concrétise par des initiatives de « rapprochement » diverses : offres de consultance pour les sociétés, formations spécialisées à leur intention, conseils indépendants, réseaux d'experts, modalités facilitant la valorisation de la recherche, etc. Les universités inculquent une culture « business » et font un effort tout particulier pour briser ce qu'il resterait encore du hiatus privé-public. Conclusion : le nombre de docteurs engagés par les entreprises augmente régulièrement au Royaume-Uni. 30% des personnes ayant obtenu leur PhD en sciences en 1997 choisissaient ce type de carrière, contre 22% en 1994.

  • Parcours flexibles

Cependant, si l'on en croit les chiffres des UK Scientific Research Council, une part assez importante de leur travail ne concerne pas la science et la technologie. En 1998, plus de la moitié des diplômés scientifiques de haut niveau étaient engagés pour travailler dans les domaines de la gestion, de la production ou des finances, sans rapport avec la recherche. « Dès lors, la désaffection du secteur public représente une perte réelle, et en augmentation, de ressources humaines dans l'innovation scientifique », font remarquer les auteurs du rapport Human Resources in RDT (Benchmarking National R&D Policies Human Resources in RTD, Strata-Etan expert working group, Final report, 21.08.02). Une autre étude des Research Councils (2000/2001) révèle que seulement 52% des docteurs en sciences britanniques continuent in bona fide à faire de la recherche scientifique après leur doctorat (Au Danemark, par contre, 49% des docteurs en sciences et 37% des docteurs en ingénierie occupés dans le secteur privé assument, en majorité, des travaux de recherche. 15 à 20% se tourneront vers d'autres tâches au cours de leur carrière.)

  • D'une science à l'autre

Ces aiguillages, qui pourraient s'analyser en termes de brain drain, sont loin d'être considérés comme négatifs par les responsables du secteur privé. « Ces possibilités de bifurcations offertes par l'industrie à ses chercheurs sont très intéressantes pour ceux qui, à un moment de leur carrière, envisagent de cesser un travail de recherche, estime Léopold Demiddeleer, directeur de département chez Solvay Research & Technology (Belgique). Ils embrayeront alors dans le domaine de la communication, des ressources humaines ou dans le département des brevets... Dans une entreprise qui va de la conception à l'application, un ingénieur ou un chercheur peut se spécialiser dans les filières techniques et, pourquoi pas, obtenir un poste de direction dans une usine. »

Les chercheurs eux-mêmes prennent parfois, dès le départ, des chemins inattendus. Marco Albani, par exemple, docteur en physique, se trouve dans un des services financiers de Caboto, filiale de Banca Intesa, première banque italienne en matière d'investissements. « Ce n'est que depuis peu de temps que les physiciens et les économistes dialoguent. Le champ de l'éconophysique applique des méthodes de physique statistique et, en finances, par exemple, l'analyse des risques et certaines techniques informatiques dérivent de la physique, par exemple les méthodes de Monte Carlo. Dans mon métier, j'utilise à 100% le savoir que j'ai acquis durant mes études en l'appliquant au domaine bancaire... »
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