Avons nous encore le temps ?

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Une interview de notre parrain, Mr Joël de Rosnay sur la problématique du temps dans notre société ! Une réflexion très enrichissante sur la manière de percevoir l'accélaration de notre mode de vie, sur les dangers du " temps réel généralisé" et sur la distorsion temporelle entre technosciences et structures sociopolitiques.

  
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Introduction : une interview de notre parrain, Mr Joël de Rosnay sur la problématique du temps dans notre société ! Une réflexion très enrichissante sur la manière de percevoir l'accélaration de notre mode de vie, sur les dangers du " temps réel généralisé" et sur la distorsion temporelle entre technosciences et structures sociopolitiques.

Un point important : " nous savons aujourd'hui que nous vivons des évolutions non-linéaires, tantôt en accélération tantôt en décélération-- c'est le cas avec la crise des actions technologiques et l'effondrement des start-up, considérées il y a peu comme le fleuron de la nouvelle économie " . Le monde est en perpétuelle évolution et "des phases interdépendantes et successives d'accélération, de rupture et d'inhibition sociétale " se succèdent, qui espérons suivent les lois de la Raison dans l'Histoire du philosophe Hegel, pour un futur radieux !

Propos recueillis par Laurent Mayet et Jean-Philippe de Tonnac
Numéro hors série du Nouvel Observateur, "La Vitesse ", mars/avril 2001.

Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Industrie - La Villette - Paris - France

Le Nouvel Observateur -- Notre civilisation de l'urgence s'est donné comme principal objectif, et à tous les niveaux de l'activité humaine, de gagner du temps sur le temps. Comment peut-on apprécier cette ambition ?

Joël de Rosnay -- Le siècle qui commence est celui de la vitesse, c'est bien certain,. Mais de quelle vitesse s'agit-il ? La vitesse n'est-elle pas relative ? Nos actions s'évaluent par rapport à une échéance donnée. Dans certains cas, nous avons eu raison d'aller vite, dans d'autres nous avons eu tort. Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Plusieurs éléments liés à la vitesse doivent être pris en compte car ils nous permettent de l'apprécier. Il s'agit de la durée, du temps réel, du temps partagé, de l'accélération du temps... Ces différents concepts méritent d'être précisés. Il faut donc, me semble-t-il, aborder la question de la vitesse avec des regards culturels, philosophiques ou scientifiques différents.

A titre personnel, la vitesse intervient dans ma vie à la fois comme nécessité et comme plaisir. Nécessité d'accéder sans encombre aux autoroutes d'une information circulant à des débits de plus en plus grands ; nécessité de me rendre à l'étranger en quelque heures pour les besoins de ma fonction. En même temps, la vitesse est un plaisir. Pratiquant des sports extrêmes, j'éprouve un plaisir certain à skier vite, à faire en sorte que mon catamaran finisse en tête de la régate, ou plus généralement à frôler le danger que génère la vitesse. Aussi, devant les excès de la vitesse, il faut savoir raison garder et se donner la possibilité de réintroduire dans ses activités de la lenteur, de la pérennité, savoir ajouter du temps au temps pour se construire progressivement et conférer ainsi du sens à ses actions.

Dans nos sociétés industrialisées, informatisées, connectées aux autoroutes de l'information, la vitesse peut apparaître comme un dangereux catalyseur de fracture sociale. Il y a les bénéficiaires de ce monde à grande vitesse et les autres. En plus du désormais célèbre fossé numérique, j'aimerais faire prendre conscience de l'existence d'un fossé temporel. Certaines sociétés se développent à un rythme tel qu'elles vont drainer à leur seul profit des ressources financières, humaines, énergétiques et informationnelles qui pourraient profiter au développement de sociétés émergentes. Je crois que ce phénomène d'autocatalyse, étudié notamment par les biologistes et s'appliquant à des systèmes qui s'accélèrent d'eux-mêmes, peut entraîner des distorsions extrêmement graves dans les sociétés humaines.

N.O. -- Est-ce qu'il y a lieu, selon vous, de parler d'une accélération de nos modes de vies ; autrement dit, peut-on considérer que l'histoire s'accélère ?

J. de Rosnay -- L'accélération est perceptible si l'on considère la manière dont les structures du vivant, puis les celles des sociétés humaines se sont complexifiées au cours d'échelles de temps de plus en plus réduites. La vie est apparue il y a quatre ou cinq milliards d'années. Elle a explosé au précambrien il y a environ cinq cent millions d'années. L'Homme a plusieurs millions d'années d'existence. Nos civilisations sont âgées de quelque dix mille ans. L'invention de l'écriture date de cinq mille ans. L'apparition des technologies mécaniques, puis électroniques dont nos sociétés industrielles sont issues, remontent à quelques siècles pour les premières, quelques décennies pour les secondes. L'Internet est une des technologies mondiales qui se sont développées le plus rapidement. Que signifie l'accélération dont il est question ici ? Accélération du temps ou accélération de l'évolution par rapport au temps ? C'est une grande question qui a été abordée par de nombreux philosophes, des épistémologues notamment, au cours du dernier siècle. On constate que trois formes d'évolution s'emboîtent l'une dans l'autre. La première est l'évolution biologique, celle qui conduit à la diversité des êtres vivants sur la planète. Elle s'est réalisée par mutation, sélection naturelle, adaptation, élimination d'espèces vivantes. Le théâtre de l'évolution biologique est le monde réel. D'où l'extrême lenteur de cette forme d'évolution. Puis, à la suite d'une évolution critique localisée en Afrique, une accélération liée à l'environnement dans lequel les préhominiens se sont trouvés a conduit à l'émergence de la conscience réfléchie. A côté du monde réel naît ainsi, dans des cerveaux, le monde de l'imaginaire. L'homme y conçoit des formes nouvelles dématérialisées, des inventions, comme la charrue, la roue, l'aile ou le crayon à partir desquelles il fabriquera de nouveaux objets, ceux-ci contribuant en retour à l'accélération de l'évolution technologique. Avec l'essor de l'ordinateur, des télécommunications et de l'Internet se constitue le cyberespace. Il devient possible de créer et de manipuler des objets qui n'existent pas dans la nature. Et cette intrusion du monde virtuel produit à son tour une nouvelle accélération. La dématérialisation, la fluidité et la densité des échanges créent un effet d'autocatalyse : tout va désormais de plus en plus vite.

Nos structures sociopolitiques intègrent-elles cette accélération ? Pas totalement. Certaines distorsions ou inadaptations du monde moderne sont la preuve que nos habitudes et nos structures à la fois mentales, administratives et politiques ne suivent pas l'évolution des technosciences. Est-ce un mal ? N'y aurait-t-il pas aussi place pour un temps de la réflexion capable de dépasser les contraintes de la compétitivité politique et industrielle entre les nations ? Dans la première moitié des années 90, au moment de la révolution Internet aux Etats-Unis, on me demandait si la France et l'Europe ne prenaient pas du retard. Je répondais que nous ne prenions pas du retard mais du recul. La vieille Europe, avec sa volonté de mise en perspective culturelle, philosophique, économique, éthique et humaine des technologies, considérait en effet que la révolution de l'Internet devait être relativisée et réintroduite dans un contexte différent. L'histoire récente montre que nous n'avons pas eu tort d'adopter une telle attitude.

N.O. — Comment le futurologue appréhende-t-il la suite de l'histoire ?

J. de Rosnay -- Les hommes ont généralement pensé l'avenir par extrapolation linéaire de leurs expériences passées vers un futur incertain et angoissant. Or nous savons aujourd'hui que nous vivons des évolutions non-linéaires, tantôt en accélération tantôt en décélération-- c'est le cas avec la crise des actions technologiques et l'effondrement des start-up, considérées il y a peu comme le fleuron de la nouvelle économie. Il existe donc des phases interdépendantes et successives d'accélération, de rupture et d'inhibition sociétale. Elles nécessitent de nouvelles approches méthodologiques. Je propose, avec d'autres futurologues, des techniques de prospective systémique par analyse de tendances convergentes. La prospective systémique implique une approche globale à partir de laquelle on se situe dans le futur pour mieux détecter dans le présent les faits porteurs de cet avenir. A cela s'ajoute une analyse des tendances convergentes, autrement dit des disciplines qui aujourd'hui vont en se rapprochant -- comme c'est le cas de la biologie et de l'informatique, à travers la bioinformatique, les ordinateurs neuronaux ou les biopuces. Si nous n'y prêtons pas attention, nous risquons de passer bientôt à côté d'échéances à partir desquelles vont émerger de nouvelles technologies résultant de convergences fécondes.