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Post-scriptum

Dossier - Un insecticide dans le collimateur : le Régent
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Les apiculteurs sont confrontés depuis plusieurs années à des problèmes de mortalité anormale des abeilles. Ils ont été amenés à suspecter l'action des insecticides largement utilisés dans l'agriculture.

  
DossiersUn insecticide dans le collimateur : le Régent
 

Ce dossier était rédigé lorsque Le Figaro a publié le 2 mars 2003 un article curieux à certains égards. Le début mérite d'être cité :


Patrick Ravanel est chercheur à l'université Joseph-Fourier de Grenoble dans une unité mixte CNRS. Il travaille depuis 1994 sur le Fipronil. Pourtant, son nom n'a encore jamais été cité dans cette affaire. Il n'a été contacté ni par la justice (deux instructions sont en cours), ni par la commission d'étude des produits phytosanitaires, ni par la presse. Il n'a d'ailleurs pas souhaité se manifester. «je ne cherche pas à apparaître comme celui qui veut défendre BASF (l'actuel producteur du Fipronil) ou Bayer»... Nous avons découvert ses travaux en faisant des recherches bibliographiques sur le Fipronil.

Le professeur Ravanel déclare : « Aucune donnée scientifique ne permet d'affirmer que le Fipronil est à l'origine de la mortalité des abeilles... ». Il développe une argumentation assez pertinente sur la faible quantité d'insecticide enrobant la graine et sur le fait que le Fipronil étant très peu soluble dans l'eau, la sève ne peut en véhiculer que de très faibles concentrations. Au moment de la floraison le nectar ne peut contenir que des traces non significatives de Fipronil. Le pollen pourrait en contenir un peu plus parce que son enveloppe externe, hydrophobe, peut le concentrer, mais en restant au niveau du milliardième de gramme. Il dénie tout rôle à l'apport par le pollen en raison du fait que celui-ci n'est pas ingéré, mais simplement transporté sous forme de pelotes fixées sur les pattes postérieures.

Champs de tournesols

Ceci appelle quelques commentaires. Il est exact que le Fipronil n'a été trouvé à ce jour qu'à l'état de traces dans le pollen. Il est probable aussi que le Fipronil adsorbé dans la couche hydrophobe externe du pollen est faiblement mobile. Mais le professeur Ravanel oublie que cet insecticide est presque aussi efficace par contact que par ingestion sur les abeilles. En outre il n'a jamais été prétendu que les hécatombes observées étaient causées par ce mécanisme d'intoxication, puisque la cause avancée est l'émission de poussières au moment des semis.

Or ce point est évacué sans véritable discussion par le professeur Ravanel qui considère que le cas observé pour la variété où le Régent se désagrégeait en poussière est un « regrettable incident », sans dire que même pour les graines correctement enrobées on avait mesuré un émission plus faible mais bien réelle d'insecticide. Remarquons toutefois que les essais faits en plein champ pour évaluer le dépôt de ces poussières sur les plantes butinées n'ont été faits qu'avec la variété la plus émissive (voir précédemment), ce qui est regrettable.

Le professeur Ravanel n'écarte pas la possibilité que les abeilles « soient seulement perturbées par les très faibles doses de Fipronil » mais la tonalité générale de ses déclarations est de minimiser fortement le problème du Fipronil.

On peut s'étonner que ce spécialiste qui travaille depuis si longtemps sur cet insecticide n'ait pas souhaité se manifester avant qu'un journaliste vienne le trouver. On peut s'étonner aussi que Bayer et BASF ne l'aient pas cités comme contre-expert pour leur défense quand on sait que deux des trois thèses qu'il a dirigées sur le Fipronil ont été financées par Rhône-Poulenc (la troisième l'ayant été par le ministère de l'environnement). Il est également président du Groupe français des pesticides. Il paraît indispensable que le professeur Ravanel soit entendu comme témoin par le juge d'instruction dans un strict souci d'objectivité.

Ce que je vais dire maintenant doit être interprété avec beaucoup de prudence. Je ne mets nullement en cause la compétence et l'honnêteté du professeur Ravanel, mais je sais parfaitement (pour connaître au moins un autre cas) que l'origine des crédits et les contacts qu'on est amené à avoir dans ce cadre peuvent influer inconsciemment sur le poids qu'on affecte à certaines données. J'ai moi-même été presque victime l'an dernier du contexte (il n'y avait pas de crédit en cause) dans lequel j'ai été amené à écrire un court texte sur la toxicité humaine du Fipronil dont je cite la conclusion :

« Bien que la toxicité du Fipronil semble faible ou modérées, il ne faut pas oublier qu'on ne possède pratiquement aucune donnée humaine et qu'un retour d'expérience de l'ordre de 10 ans est insuffisant pour la mise en évidence de certains effets à long terme. La plus grande prudence s'impose quand on voit la grande variété des cibles affectées par les intoxications chroniques. »

Il est bien évident que je n'écrirais plus aujourd'hui que la toxicité du Fipronil semble faible ou modérée parce que je dispose de documents plus nombreux que ceux qui m'avaient paru parfaitement suffisants à l'époque. Par contre je revendique toujours la dernière partie de la conclusion.

  • B) Coup de frein pour le Gaucho ?

Le 31 mars, conformémént aux conclusions du commissaire du gouvernenent(1), le Conseil d'État a annulé la décision prise en janvier par le ministère de l'agriculture de maintenir l'autorisation de mise sur le marché du Gaucho pour traiter les semences de maïs. Il enjoint au ministère de se prononcer à nouveau sur ce sujet dans un délai de deux mois. Toutefois le 17 mars, sans doute en réponse aux conclusions que le commissaire du gouvernement avait soumis le même jour au Conseil d'État, le ministère indiquait que la COMTOX était à nouveau saisie et que le fabricant (Bayer) et les utilisateurs étaient mis en demeure de présenter leurs observations. La décision finale est donc suspendue aux résultats de cette nouvelle consultation.

(1) Dans les tribunaux administratifs, le commissaire du gouvernement est le magistrat chargé d'analyser la plainte au regard des textes juridiques. Ses conclusions sont généralement suivies par les juges.