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Conclusion

Dossier - Un insecticide dans le collimateur : le Régent
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Les apiculteurs sont confrontés depuis plusieurs années à des problèmes de mortalité anormale des abeilles. Ils ont été amenés à suspecter l'action des insecticides largement utilisés dans l'agriculture.

  
DossiersUn insecticide dans le collimateur : le Régent
 

Au terme de cet exposé il convient de faire un bilan provisoire. Concernant les effets sur l'homme, tels qu'on peut les extrapoler à partir des données sur les animaux il y a un certain nombre de données assez bien établies (qui peuvent être soumises à révision en fonction de l'évolution des connaissances) pour la toxicité aiguë et pour la dose journalière admissible. Mais il subsiste des doutes sérieux sur le niveau d'exposition par voie alimentaire.

La recherche systématique du Fipronil et de ses dérivés actifs devrait être faite dans les différents types d'aliments si ce produit devait être autorisé à nouveau (en effet son usage est simplement suspendu dans l'attente d'une évaluation au niveau européen). En particulier l'importance de leur accumulation dans le lait devrait faire l'objet d'investigations poussées dans la mesure où les choses ne semblent pas claires sur le plan théorique. Le principe de précaution aurait dû toutefois entraîner l'exclusion pour l'ensilage du maïs obtenu à partir de semences traitées au Régent. Le fait de ne pas avoir retenu l'avis de la COMTOX sur ce point constitue une grave négligence du ministère de l'agriculture. Curieusement personne ne semble avoir songé que le même problème se pose pour le maïs servant au gavage des oies et canards. On pourra objecter qu'on ne mange pas du foie gras ou du confit tous les jours, mais ce n'est pas une raison pour négliger le problème.

Abeille butinant un tournesol

Il semble que le rôle de perturbateur endocrinien du Fipronil n'ait pas fait l'objet d'une attention suffisante. De même s'il est probable que les cancers de la thyroïde ne peuvent apparaître que pour des expositions très importantes, et n'ont été observés à ce jour que chez le rat (mais pas chez la souris) on n'a pas le droit d'évacuer le problème de manière aussi expéditive que cela a été fait. Enfin il paraît souhaitable que des étude épidémiologiques importantes soient entreprises dans les entreprises où sont fabriqués les insecticides à base de Fipronil, car l'exposition des opérateurs pourrait être bien plus élevée (et surtout continue), que dans le milieu agricole.

Concernant les effets sur les abeilles on possède une explication très vraisemblable sur les causes des mortalités en masse qui ont été observées. Mais les choses ne sont pas claires pour les expositions aux traces détectées dans le pollen (puisque dans ses résultats encore provisoires et très ponctuels, l'AFSSA n'observe pas de mortalité anormale dans les ruches concernées). Enfin on ne sait rien sur la présence éventuelle de Fipronil dans le nectar.

En ce qui concerne l'aspect judiciaire il faut rappeler que la mise en examen ne constitue pas la conclusion d'une instruction, mais une étape qui permet au juge de disposer de moyens d'investigation renforcés, aux personnes physiques ou morales (entreprises) de prendre connaissance des éléments du dossier qui leur sont opposés et d'y répondre éventuellement par des arguments dont le juge devra évaluer la pertinence. Les motifs des mises en examen sont particulièrement sévères mais on peut penser que le juge a pu agir ainsi pour ne pas laisser passer une infraction éventuelle. Ceci ne signifie donc pas forcément que tous ces motifs seront retenus dans ses conclusions définitives, car un juge d'instruction doit instruire avec une égale impartialité à charge et à décharge. En tout état de cause il faut rappeler que toute personne est présumée innocente tant qu'elle n'a pas été jugée par un tribunal.

On peut cependant estimer qu'il y a eu mauvaise foi de Bayer et BASF à prétendre que le produit était enfoui dans le sol et ne pouvait pas s'échapper dans l'atmosphère (ou bien alors les ingénieurs de ces sociétés n'ont jamais vu travailler les agriculteurs dans les champs, ce qui est peut-être possible). Il y a eu aussi mauvaise foi à nier trop longtemps que le Fipronil pouvait diffuser dans l'ensemble des tissus végétaux et à affirmer qu'il ne pouvait être nocif ni pour les abeilles ni pour l'homme.

Quant à l'attitude du ministère de l'agriculture, elle suscite des interrogations concernant la facilité avec laquelle il a permis une si large utilisation d'un produit qui disposait seulement d'une autorisation provisoire de vente, et avec laquelle cette autorisation a été renouvelée, sans assurer le suivi qui s'imposait (sans parler de la non prise en compte de certaines observations de la COMTOX). Sans imaginer de collusion objective, il est possible que l'origine française du Fipronil (Rhône-Poulenc au départ) ait au moins inconsciemment pesé sur les décisions. Il faut toutefois remarquer qu'aucun autre pays à ma connaissance n'a été beaucoup plus exigeant, même si certains ont demandé au fabricant des études complémentaires.

Il faut aussi faire observer que certains insecticides à base de Fipronil non évoqués ici ont été autorisés dans l'urgence pour remplacer des insecticides organochlorés autrement plus toxiques. L'interdiction du Gaucho pour l'enrobage des semences de tournesol en 1999 ouvrait en outre un boulevard pour l'utilisation du Régent TS. Enfin il est évident que la technique d'enrobage est nettement moins polluante pour l'environnement que l'épandage de granulés ou les pulvérisations d'insecticide. Il ne faudrait pas que la suspension de l'usage des insecticides à base de Fipronil (et peut-être leur interdiction définitive) ouvre la porte à des pratiques ou des produits qui poseraient davantage de problèmes. En toute chose il faut savoir faire la part des avantages et des inconvénients. Ceci est toujours délicat, mais cela l'est encore plus lorsque ceux qui subissent les inconvénients ne sont pas les mêmes que ceux qui profitent des avantages.

Compte tenu de la rémanence dans le sol il faudra attendre au moins 3 ans après l'arrêt de l'utilisation de ces produits pour voir si l'état de santé des abeilles et la productivité apicole montrent une amélioration notable. Si ce n'était pas le cas cela signifierait que d'autres produits sont en cause. Mais le fait que le Gaucho soit toujours utilisé pour le maïs risque de perturber cette évaluation.

Pour terminer il faut ajouter qu'aucun insecticide pour usage domestique, pour le jardinage ou vétérinaire contenant du Fipronil n'a été interdit. Précipitez-vous sur vos réserves et lisez la composition (si elle figure sur l'emballage) de vos insecticides domestique, de jardin ou pour l'élimination des puces de votre animal favori. Rappelez-vous cependant que dans les conditions normales les quantités que vous utilisez sont très limitées. Toutefois aucun insecticide (même sans Fipronil) n'est inoffensif et quelques erreurs souvent observées doivent être évitées :

  • n'utilisez pas pour les insectes volants un insecticide prévu pour les insectes rampants il est a priori beaucoup plus toxique ;
  • ne pulvérisez pas d'insecticide cet été dans une chambre où quelqu'un va dormir peu après ;
  • ne traitez pas vos plantes de jardin pendant la floraison : les abeilles en seraient victimes.