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Exposition au Fipronil

Dossier - Un insecticide dans le collimateur : le Régent
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Les apiculteurs sont confrontés depuis plusieurs années à des problèmes de mortalité anormale des abeilles. Ils ont été amenés à suspecter l'action des insecticides largement utilisés dans l'agriculture.

  
DossiersUn insecticide dans le collimateur : le Régent
 
  • Exposition des abeilles

Les apiculteurs ont commencé à soupçonner le rôle du Fipronil à la suite de l'utilisation du Régent TS pour l'enrobage des semences de tournesol à partir de 1998. Il est apparu progressivement que le Fipronil servant à traiter les graines pénétrait bien dans la plante (de l'ordre de 5% de la quantité appliquée) et que des traces mesurables pouvaient y être retrouvées. Par contre on ne connaît pas encore les concentrations susceptibles d'être trouvées dans le nectar et le pollen, mais des observations préliminaires sur des abeilles butinant des fleurs de tournesol issues de semences traitées au Régents TS semblent confirmer l'existence de troubles de comportement. Une étude en cours de l'AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) a révélé qu'en 2003 on pouvait retrouver assez souvent des traces de Fipronil dans les pelotes de pollen ramenées par les abeilles. Néanmoins aucune mortalité anormale n'a été observée dans les ruches correspondantes.

Abeille avec pelotes de pollen sur les pattes postérieures © crédit : Luc Tamisier

La situation est devenue plus confuse lorsque l'AFSSA a constaté la présence de Fipronil dans des pelotes de pollen provenant d'arbres fruitiers prélevées dans des régions où il n'y a aucune culture de tournesol (toujours sans mortalité anormale des abeilles). Or ces zones avaient été choisies comme zones témoins, a priori non affectées par le problème. Ceci révèle une contamination plus étendue que prévue de l'environnement, mais les chercheurs de l'AFSSA ne sont pas en mesure d'expliquer son origine et se plaignent que l'absence de crédits ne leur permet pas pour le moment d'aller au-delà de ces résultats préliminaires.

Mais le problème a été posé de manière différente à partir de la plainte d'apiculteurs de Haute-Garonne et du Gers victimes de morts massives d'abeilles ayant entraîné la disparition de ruchers entiers. En effet des analyses portant sur les cadavres d'abeilles ont révélé que les quantités de Fipronil présentes pouvaient rendre compte d'une intoxication aiguë par ce produit. L'origine de cette exposition importante a fait l'objet de discussions puis la libération de poussières de Régent lors des semis faits avec des graines enrobées a été évoquée. Des expériences ont alors été menées avec la participation de BASF à la demande de la Direction générale de l'alimentation. Elles consistaient à doser le Fipronil dans les poussières émises par les semoirs.

Ruches

Deux variétés de graines de tournesol provenant de deux fournisseurs différents ont été testées. Les résultats sont indiscutables : dans les deux cas du Fipronil a été retrouvé en quantité notable dans les poussières émises, mais l'une des variétés libère dix fois plus de Fipronil que l'autre. Ceci montre l'importance de la technique d'enrobage utilisée (friabilité plus ou moins grande de la couche d'enrobage). Des essais de semis ont également été faits en plein champ avec la variété la plus émissive. Sur le pourtour du champ des pots de plantes fleuries ou non ont été disposés. Après le semis ces plantes ont été introduites dans des cages contenant des ruches expérimentales : très rapidement des perturbations importantes du comportement ont été observées (soubresauts, incapacité de voler ou de se maintenir sur les pattes...). Incontestablement les poussières émises lors des semis se déposent en quantité suffisante sur les plantes du voisinage pour intoxiquer les abeilles. Des valeurs de l'ordre de 150 ng/m3 auraient été mesurées dans les nuages de poussières au niveau du semoir, ce qui équivaut à une libération de 400 mg/ha.

Il est donc évident que l'affirmation du fabricant, reprise initialement par le ministère de l'agriculture, selon laquelle le Fipronil étant enfoui dans le sol il ne pouvait en aucun cas contaminer les abeilles ni être toxique par inhalation pour l'homme, ne tient plus.

  • Exposition humaine
L'exposition des opérateurs dans les entreprises assurant l'enrobage des graines ou la fabrication d'insecticides à base de Fipronil est un problème spécifique qui ne sera pas abordé ici car il dépend beaucoup des techniques et des moyens de protection mis en œuvre dans chaque entreprise. Signalons simplement que la VME (valeur limite de moyenne d'exposition) proposée par Rhône-Poulenc dans sa fiche de données de sécurité sur le Fipronil est de 0,035 mg/m3. Cette valeur n'a toutefois fait l'objet d'aucune étude par des experts indépendants. Rappelons que la VME mesure la concentration maximum d'un produit dans l'atmosphère qui est sensée protéger les opérateurs de tout trouble de santé pour une exposition de 8 h/jour répétée tous les jours. Or cette valeur correspond approximativement à l'absorption de 0,125 mg de Fipronil par jour en respiration calme, soit 0,0018 mg/kg pour une masse corporelle de 70 kg, ce qui excède d'un facteur >10 la dose journalière admissible (DJA, voir définition ci-après). Ceci est d'autant plus préoccupant que la DJA est établie pour la voie digestive qui est nettement moins efficace que la voie aérienne pour le Fipronil.

L'exposition des agriculteurs peut se faire soit pendant les opérations de semis, soit lors du remplissages et du nettoyage des semoirs. Si les valeurs données ci-dessus sont correctes elles n'impliquent aucun risque pour la santé puisque les concentrations dans les poussières seraient de moins de 1/200ème de la VLE et qu'il s'agit d'opérations limitées dans le temps. Mais deux restrictions importantes s'imposent. La première est que la VME me semble trop élevée d'un facteur 10 au moins. La deuxième concerne les concentrations dans le nuage de poussière des semoirs : en effet il ne s'agit pas d'une valeur dont j'ai retrouvé une trace écrite dans une publication, mais d'une information transmise verbalement par un intermédiaire (même s'il s'agit d'un intermédiaire de confiance). Les risques d'exposition des cultivateurs nécessiteraient donc de nouvelles recherches. En outre de nombreux autres insecticides à base de Fipronil sont utilisés dans des conditions diverses (granulés, pulvérisations, etc.). Chacune de ces utilisations entraîne des risques spécifiques d'exposition, très variables en fonction des conditions de mise en œuvre du produit.

Divers documents soulèvent par exemple le risque d'exposition des vétérinaires et professionnels du toilettage des animaux domestiques lorsqu'ils traitent ces animaux contre les puces avec un produit utilisé en vaporisation (Frontline par exemple). Bien qu'il s'agisse de solutions diluées cette exposition peut parfois se répéter à de nombreuses reprises au cours de la journée.

L'autre voie possible d'exposition concerne le public, par l'intermédiaire de résidus éventuellement présents dans les produits alimentaires. La prévention commence par la détermination d'une dose journalière admissible (DJA). Pour cela on part de la dose sans effet adverse observable (NOAEL) déterminée par expérimentation animale : dans le cas présent 0,02 mg/kg/jour. On la divise par un coefficient empirique nommé coefficient de sécurité ou facteur d'incertitude, pour tenir compte du fait que l'espèce animale choisie n'a probablement pas la même sensibilité à ce toxique que l'homme et pour tenir compte également du fait qu'à l'intérieur de notre espèce certains individus peuvent être plus sensibles que d'autres. Dans les cas habituels ce coefficient est de 100, ce qui donne une DJA de 0,0002 mg/kg/jour. Lorsque l'incertitude sur le niveau des effets est grande on peut appliquer un coefficient plus important. C'est pourquoi certains experts estiment qu'on aurait dû appliquer dans ce cas un facteur de 200 en raison de l'existence d'un mécanisme de perturbation endocrinienne et d'un éventuel effet cancérogène.

Il faut ensuite établir les limites maximales de résidus (LMR) acceptables dans les diverses denrées alimentaires (en fonction de la part qu'elles prennent dans une ration alimentaire typique). Le respect de ces valeurs devrait garantir une exposition toujours inférieure à la DJA. Une attention particulière doit être apporté au cas des enfants qui, en raison de leurs besoins alimentaires particuliers, sont généralement nettement plus exposés que l'adulte. Par contre, n'étant pas compétent dans ce domaine particulier je ne sais pas comment ont été établies par divers organismes les doses probables d'exposition et, en particulier l'apport journalier estimatif international (AJEI).

Ces évaluations sont capitales. On comprend mal en effet que le Directeur général de l'alimentation au ministère de l'agriculture puisse affirmer que l'usage du Fipronil en agriculture ne présente aucun risque « Il n'y a aucune dangerosité pour la santé humaine via l'exposition directe ou par la consommation de produits végétaux ou animaux », alors que d'autres experts disent que selon les évaluations faites l'exposition alimentaire estimée est comprise entre 43% et 200% de la DJA.