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Le programme Bumper

Dossier - Nasa : 50 ans de conquête spatiale
DossierClassé sous :Astronautique , Nasa , cinquantième anniversaire de la Nasa

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La Nasa, née le 29 juillet 1958, fête ses cinquante années d’existence. Après avoir retracé sa genèse depuis les pères fondateurs de l’Astronautique, nous nous attarderons sur quelques-unes des missions les plus marquantes de ses débuts, jusqu’au premier débarquement sur la Lune qui marqua à la fois la fin d’une grande aventure humaine et le commencement d’une autre, encore plus ambitieuse.

  
DossiersNasa : 50 ans de conquête spatiale
 

Ne cherchez pas la signification de bumper dans un dictionnaire d'astronautique : ce mot n'y figure pas... Et pourtant, Bumber est bien le nom des premières fusées à avoir jamais été lancées depuis Cap Canaveral dès 1950, et elles méritent qu'on se souvienne d'elles...

Le projet de fusées à deux étages, qui avait déjà démarré à White Sands, avait été baptisé Bumper. Bumper, au jeu de cricket, c'est une balle qui rebondit en hauteur. Le mot convenait bien pour désigner une petite fusée qui s'élançait depuis une plus grande. En l'occurrence, le premier étage était constitué d'une V-2 allemande, surmontée de la Wac-Corporal américaine.

Fusée Bumper lancée de White Sands. Crédit Nasa

Nous sommes en juillet 1950. Deux mois plus tôt, l'avion-fusée expérimental X-1 a effectué son dernier vol à Edwards avant d'être transporté au Smithsonian Museum de Washington. A White Sands, quatre singes et plusieurs souris ont déjà pris la route de l'espace au cours de vols suborbitaux dans l'ogive de fusées V-2. Et à Cap Canaveral, la fièvre monte...

En réalité, le projet Bumper avait débuté à White Sands où six exemplaires avaient déjà été tirés. A Cap Canaveral, le premier lancement était programmé pour le 19 juillet, mais ce jour-là, la chance n'était pas au rendez-vous. Le tir fut d'abord reporté à cause d'un appareil militaire devant effectuer un atterrissage d'urgence sur la base. Puis le compte à rebours reprit, et à la mise à feu, le moteur refusa tout service. Bumper 7 resta au sol. L'humidité de Cap Canaveral avait envahi les circuits électriques du lanceur, aucune protection n'étant prévue: dans le désert brûlant de White Sands, c'était superflu.

Bumper-8 fut mise à feu le 24 juillet 1950 à 9 h 28. L'étage V2 grimpa à 16 km, puis le Wac-Corporal se détacha avant de grimper à 24.000 m et retomber à 225 km de la base. Mais le V2 ayant explosé juste après sa séparation, l'expérience fut considérée comme un demi-succès.

Premier lancement de Bumper à Cap Canaveral. Crédit Nasa

Bumper-7, reconditionné et ramené sur sa tour de lancement, réussit son vol le 29 juillet en atteignant l'altitude de 35.100 m et parcourant une distance de 305 km. Mais ce projet ne paraissait pas assez ambitieux pour le Président Harry Trumman, qui voulait un missile balistique capable de propulser une ogive conventionnelle ou nucléaire à 320 km de distance, et pouvant être transportée sur le front par les troupes. Car le mois précédent, le 25 juin exactement, la Corée du Nord venait d'envahir la Corée du Sud qui ne s'y attendait pas vraiment. Envoyée sur place, l'Armée américaine avait bien besoin d'un tel appui. Aussi Truman ordonna-t-il à Von Braun de construire un engin capable de le lui fournir.

Celui-ci fut baptisé Redstone, du nom de l'arsenal à Huntsville où il était développé. Et en août 1953, le premier exemplaire décollait de Cap Canaveral pour un vol plutôt modeste de 8 kilomètres avant de retomber dans l'océan. Même si le projet s'écartait résolument de tout objectif spatial, la suite du programme allait pourtant l'y faire revenir. Il s'agissait d'adapter le lanceur afin d'atteindre une vitesse de 25.600 km/heure, non pour lancer une arme contre l'ennemi, mais pour tester la technologie de rentrée atmosphérique. En effet, de nouveaux missiles d'une portée de 2400 km étaient en cours de construction, les Thor pour l'Armée de l'Air et les Jupiter pour l'Armée de Terre. Or, la majeure partie de la trajectoire balistique devait s'effectuer au-delà de l'atmosphère à très grande vitesse, et personne n'avait jamais testé les matériaux destinés à protéger l'ogive de la chaleur engendrée lors de la rentrée. Il fallait donc mettre au point un bouclier, et comme les nouveaux missiles étaient encore loin de la phase d'essais, ce serait le rôle de la Redstone.

Von Braun allongea et renforça la Redstone, modifia le moteur et ajouta deux étages supérieurs composés de quatorze moteurs. L'ensemble fut appelé Jupiter-C. Une tête nucléaire factice (en fait, un étage supplémentaire dont les réservoirs avaient été remplis de sable) a été placé par dessus, recouvert du fameux bouclier protecteur. Le 20 septembre 1956, le premier essai de rentrée atmosphérique était un succès. L'ogive atteignait 1.096 km d'altitude et une vitesse de 25.600 km/heure avant de retomber, intact, à 5.300 km de son lieu de lancement.

Comparaison entre (de g. à dr.) la Redstone, la Jupiter C et un missile Pershing. Crédit Nasa

L'orbite était à portée de main... Encore eût-il fallu la tendre. Deux années plus tôt, en 1954, Von Braun avait proposé de placer un satellite de 2,2 kg en orbite au cours de l'Année géophysique internationale (AGI) de 1957. Le projet Orbiter, comme il avait été baptisé, avait été approuvé par le Bureau de la Recherche Navale, qui avait débloqué un fonds de 85.000 dollars. Mais un groupe de scientifiques nommés par la Maison Blanche décida que la fusée qui ouvrirait la route de l'espace ne devait avoir aucun rapport avec l'Armée, encore moins avec des militaires qui avaient autrefois combattu dans les rangs ennemis. Peu importait les compétences, il fallait tout recréer, y compris un tout nouveau lanceur. Autrement dit, il fallait réinventer la roue. Ce serait le projet Vanguard. Pour cela il fallait du temps, mais Washington était convaincu que les chercheurs en disposaient plus qu'en suffisance.

Or pendant ce temps, les Russes clamaient haut et fort qu'ils avaient l'intention, eux aussi, de mettre un satellite en orbite durant l'AGI. Les Américains, qui prenaient ces affirmations pour du bluff, n'y croyaient pas. Sauf Von Braun qui, détaillant les documents détaillés qui circulaient dans les divers congrès scientifiques, et surtout les rapports émanant des bases radar en Iran qui confirmaient les essais de missiles russes, ne doutait pas que les Soviétiques étaient capables d'un tel exploit. Mais désormais, plus personne ne l'écoutait.