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Ainsi naissent les légendes…

Dossier - Atlas, une fusée de légende
DossierClassé sous :Astronautique , Atlas , Nasa

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La fusée Atlas fait partie du club très fermé des lanceurs non récupérables à avoir été utilisés pour l'envoi dans l'espace d'équipages humains, dont la nouvelle version inaugurée le 21 août dernier représente le dernier avatar en date, le nouveau lanceur lourd américain de la Nasa...

  
DossiersAtlas, une fusée de légende
 

Nous sommes le 11 décembre 1957, et à Cap Canaveral, d'où aucun satellite n'a encore jamais été lancé (ce sera pour le mois suivant), et Grosse Annie 3, une gigantesque fusée haute de 24 mètres, se dresse vers le ciel. On n'osait encore dire "vers les étoiles".

Grosse Annie 3, toujours enfermée dans sa tour de lancement à Cap Canaveral Document Lockheed-Martin

Les dimensions imposantes de l'engin lui avaient valu ce surnom de Grosse Annie. Et le "3" signalait qu'il s'agissait bien du troisième exemplaire de la fusée. Le deux précédents, lancés le 11 juin et le 25 septembre de la même année, avaient dû être détruits en tout début d'ascension à cause d'une défaillance dans le système d'alimentation des moteurs à carburant liquide.

Une heure avant la mise à feu, les doigts commençaient à se croiser... Mc Nabb, préposé aux essais chez Convair, constructeur de la fusée, se sentait responsable de la bonne conduite des opérations. Mais le père de la fusée, son véritable concepteur, c'était Karel Bossart. Belge, né à Anvers pour ensuite émigrer aux Etats-Unis vers les années trente et devenu ingénieur principal chez Convair, il était certain du succès de son bébé, convaincu qu'un jour, une de ses sœurs jumelles irait jusqu'à la Lune... Ce ne sera jamais le cas en fait, mais elle tournera tout de même de grandes pages d'histoire...

Alors que de petits nuages blancs commençaient à s'échapper à intervalles réguliers de la base de la fusée, et qu'une mince couche de glace recouvrait son fuselage à l'endroit où celui-ci se confondait avec la paroi des réservoirs réfrigérés à très basse température, un homme émergea de la base de l'engin où il était occupé à connecter des circuits et des valves. En quelques mots, il expliqua ce qui se passait à Mc Nabb, qui décida d'interrompre la procédure de lancement.

Un des appareils de mesure venait de signaler une irrégularité dans l'équipement de contrôle au sein du premier étage de la fusée. Plus tard, il devait s'avérer qu'il ne s'agissait que d'un problème de capteur un peu trop sensible, mais la base restait sur deux échecs et personne n'avait envie de prendre le moindre risque.

La recherche puis la réparation de la défectuosité prit cinquante-cinq minutes, puis la chronologie reprit. X moins 6 minutes...

X moins 4 minutes. Mc Nabb et Karel Bossart, restés sur la base jusqu'à ce moment, s'engouffrèrent dans un blockhaus d'où ils grimpèrent dans une cabine d'observation, à moins d'un kilomètre de Grosse Annie 3, qui dressait le nez vers un ciel qu'elle allait déchirer dans quelques instants.

X moins 120 secondes... X moins 110 secondes... Le temps s'accélérait. Ou se ralentissait, selon les points de vue. 109 secondes... 108 secondes... 107 secondes... Stop ! crachèrent les haut-parleurs, d'une voix semblant provenir d'une autre planète. En ajoutant : Conditions météo changées. Départ remis.

L'interruption dura trois heures. Puis les chiffres tombèrent à nouveau des haut-parleurs. X moins 140 secondes. 139 secondes... A X moins 30 secondes, le temps semblait se fossiliser et le décompte final fut accompagné à voix haute par des dizaines de techniciens hypnotisés par leurs écrans.

Trois... Deux... Un... Zéro ! Un torrent de flammes oranges surgissait de la base de la fusée, qui se mettait à vibrer comme si elle voulait se disloquer. Chacun ressentait dans son estomac l'effort monstrueux qu'elle accomplissait pour s'arracher du sol. Lentement, majestueusement, semblant s'extirper au ralenti d'un manteau de particules de glace qui en recouvrait les flancs, Grosse Annie 3 se soulevait comme à regret, puis tous moteurs rugissants, se lançait à l'assaut du ciel de Floride tout en accélérant.

Grosse Annie 3 au décollage, le 11 décembre 1957 à Cap Canaveral. Document Lockheed-Martin

Elle a décollé... Elle monte... Elle monte en ligne droite... Elle fonce... Elle fonce... Victoire ! Cette voix hachée par l'émotion, c'était celle de Mc Nabb, captée par un micro et aussitôt transcrite puis relayée par télétype aux quartiers généraux de la Convair, à San Diego.

Au terme de sa trajectoire, exactement comme prévu, Grosse Annie 3 ira s'engloutir dans les flots de l'Océan Pacifique, à 800 km de Cap Canaveral. Et à partir de ce moment, la fusée prit le nom que Karel Bossart lui donnait affectueusement : Atlas. Ce nom qui allait entrer dans l'Histoire.

Mais en ce jour, seuls deux satellites tournaient autour de la Terre : Spoutnik 1 et Spoutnik 2, ce dernier transportant le cadavre de la petite chienne Laïka. Les Etats-Unis venaient de réussir le lancement de leur fusée Atlas, mais ils ne la destinaient pas - pas encore - à l'espace. La seule mission qui lui était envisagée était de transporter des charges explosives au-delà des mers.