2020 en France : les scientifiques sont-ils en sécurité ? © Wit
Sciences

2020 en France : les scientifiques sont-ils en sécurité ?

ActualitéClassé sous :Sciences , médecine , Pandémie

-

De jeunes chercheurs ont publié une méta-analyse qui a fait beaucoup parler d'elle. Ils attendaient des critiques scientifiques. Ils ont reçu dénigrements, harcèlements et menaces.

Cela vous intéressera aussi

[EN VIDÉO] Chloroquine et COVID19 : que faut-il en penser ?  La chloroquine suscite l’engouement dans la population après les communications peu précautionneuses d’une équipe de recherche Marseillaise. Cependant, il faut faire preuve de prudence. L’ensemble de la communauté scientifique critique et appelle à la retenue quant à l’interprétation des résultats de cette étude. 

Parmi les membres interrogés de l'équipe de Futura, nombreux sont ceux qui apportent un soutien sans faille à toutes les personnes ayant subi un quelconque préjudice à cause de leur activité scientifique ou journalistique. Nos confrères de Libération ont déjà exprimé leur soutien. Tandis que nos confrères de chez RTBF et de What's up doc ? ont réalisé un article sur ce sujet, apportant leur soutien aux chercheurs et aux journalistes.

Ce n'est pas la première fois que cela arrive. Et malheureusement, ce ne sera sûrement pas la dernière. Nous sommes pourtant dans le pays dit des Lumières. Nous portons l'héritage de la raison contre l'émotion. Même si cette adversité est désormais caduque, nous avons pour la raison, une certaine estime, un certain respect. C'est cette même capacité à faire preuve de raison qui nous permet de faire de la science, c'est-à-dire de récolter des données, de formuler des théories, de tester des hypothèses, de changer de paradigme, mais surtout de respecter une certaine éthique. Cette éthique de la recherche qui stipule qu'on ne doit pas inventer des données, frauder pour la publication d'un article, et ne rien critiquer d'autre que les énoncés scientifiques.

Une pandémie, et tout vacille. Dans l'affaire de l'hydroxychloroquine, la bataille fait toujours rage. Une rage qui ne serait pas problématique si elle était active sur le plan scientifique ou même sur le plan épistémologique. Paradoxalement, c'est la rage « d'avoir raison », commandée par des biais cognitifs féroces et par nos émotions qui risque de triompher si l'on continue sur cette voie.

Menaces et harcèlements : une trahison des valeurs profondes de la science

Appels téléphoniques répétés, mails menaçants, montages photos visant le dénigrement, attaques sur des caractéristiques personnelles telles que l'âge, etc. Pour une simple méta-analyse publiée dans une revue sérieuse, ces chercheurs se font attaquer de toute part. Accusés d'être en conflits avec les entreprises pharmaceutiques sans que des preuves solides ne soient jamais apportées, ils font les frais de la vague conspirationniste et de la transformation d'un sujet scientifique (savoir si une thérapie est efficace ou non) en un sujet politique.

Un des auteurs de l'étude racontant les menaces qu'il reçoit.

Anthony Guihur, l'un des auteurs de la méta-analyse, raconte : « On est tous sur Twitter depuis longtemps. On sait qu'il y a des trolls, des provocations, des moqueries. Mais là, ça va beaucoup trop loin. On a reçu des appels anonymes et des mails de menaces, d'insultes et d'intimidations. Tout ça pour avoir fait de la science. Avec les auteurs du papier, on reste très attentif à toutes les critiques de notre article. On ne prétend pas qu'il est parfait. Mais c'est de la science et ça doit se critiquer comme telle. Quand on voit des grands professeurs vociférer que nous sommes des gamins, cela fait peine à voir. Mais nous ne sommes pas les premiers : Brésil, Colombie, Allemagne... Certains chercheurs dans ces pays ont aussi subi des pressions, voire des menaces de morts pour avoir travaillé sur l'hydroxychloroquine et en avoir tiré des conclusions qui n'ont pas plu à tout le monde. Dans quel monde vit-on ? On peut avoir des adversaires scientifiques, aucun problème là-dessus. Mais l'Institut Hospitalo-Universitaire de Marseille ne bouge même pas le petit doigt pour condamner ces pratiques. Je dresse un portrait vraiment négatif de la situation. Mais on a reçu énormément de soutien, dont de membres très respectés de la communauté scientifique comme Dominique Costaglia ou encore Axel Khan. Cela vaut toutes les insultes du monde. »

A-t-on vraiment besoin de dire que même si la méta-analyse susmentionnée était d'une piètre qualité - ce qui n'est pas le cas - tout cela resterait très grave, injustifiable et répréhensible ? 

Est-ce le début du règne de la science populiste sur YouTube ? © ozgurdonmaz / IStock.com

Les auteurs de cette méta-analyse ne sont pas les seuls à subir ces préjudices. Certains journalistes ayant couvert l'information en ont également fait les frais. Le numéro de téléphone d'une journaliste indépendante a circulé parmi des groupes hostiles aux données concernant l'hydroxychloroquine. Un tollé d'injures sexistes et dégradantes ont suivi.

Une journaliste indépendante raconte les insultes dégradantes dont elle est la cible.

Un autre journaliste d'un quotidien français s'est vu insulter de « fumier, salopard et ordure » après la publication de son article. 

Un journaliste se fait insulter publiquement et par mail.

D'autres personnes, moins concernées de prime abord, ont subi des vagues de harcèlement. Nicolas Grégoire, écrivain, a fait un tweet pour exprimer son changement de position vis-à-vis de l'hydroxychloroquine (HCQ) à la lumière des données scientifiques. Il raconte : « Comme souvent dans les histoires de harcèlement, les gens sont allés jusqu'à chercher mon profil Facebook pour m'envoyer des messages haineux. En plus des insultes habituelles, on m'a traité de traître, on a dit que je retournais ma veste au moment opportun. Ce qui est quand même assez hallucinant et décrit bien le phénomène de la chloroquine. Ces gens sont totalement imperméables au dialogue et confondent un sujet scientifique avec des phénomènes de groupe et une attitude pro ou anti-establishment. On assiste à une prise en otage de plus en plus importante du discours scientifique. Elle a commencé avec le tabac, s'est accentuée avec le climat. Puis les vaccins, la téléphonie. Maintenant les épidémies. C'est, je pense, le tragique reflet d'une époque polarisée, où chacun a une opinion sur tout. Et où chaque opinion induit l'appartenance à un groupe qui rejette les autres. »

L'avenir est incertain

Cela laisse présager un paysage scientifique futur incertain. Qui effraie. Anthony Guihur, lui aussi, a des doutes : « J'ai l'impression que cela peut basculer des deux cotés. Soit il y a une réelle prise de conscience sur le fait que tout ça est allé beaucoup trop loin, avec Didier Raoult, soit c'est l'avènement de la science à paillettes, la science populiste, à coup de buzz sur YouTube. Ce qui me rassure un peu, c'est que la situation n'est pas la même hors de France. Ici, en Suisse, c'est beaucoup plus calme et les élucubrations au sujet de l'HCQ ont été vite réglées. De même en Belgique. Depuis que la Food and Drug Administration a statué au sujet de l'HCQ, cela a diminué aux Etat-Unis également, il me semble. »

Avons-nous besoin d'une position et des agissements fermes de nos autorités qui restent assez silencieuses depuis le début de cette affaire ? Cela suffira-t-il pour calmer cette vague délirante et dangereuse à laquelle on assiste ? Ou faut-il creuser plus profondément afin de mieux comprendre la crise de confiance politique, scientifique et sociale dont nous sommes aussi tous les victimes collatérales actuellement ? À court, moyen et long terme, l'intervention des autorités indépendantes et compétentes ainsi qu'une meilleure diffusion de la connaissance, de la méthode et de l'esprit critique aux individus semblent indissociables.

Abonnez-vous à la lettre d'information La quotidienne : nos dernières actualités du jour. Toutes nos lettres d’information

!

Merci pour votre inscription.
Heureux de vous compter parmi nos lecteurs !