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Branle-bas de combat pour l'in vitro

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Le dernier Conseil "compétitivité" de l'Union a donné son feu vert à l'entrée en vigueur de la fameuse législation Reach. Elle oblige désormais les industriels à mettre en place une gigantesque opération d'évaluation et de contrôle de l'innocuité, pour la santé humaine et l'environnement, de près de 30 000 substances chimiques actuellement en usage sur le marché. Si Reach constitue une avancée historique pour la sécurité sanitaire publique et la qualité de la vie, son application soulève cependant l'épineuse question - loin d'être secondaire - d'une inflation massive et cruelle dans le domaine de l'expérimentation animale. Le souhait d'une limitation substantielle d'une hécatombe de divers cobayes de laboratoire met sur le devant de la scène les progrès des tests in vitro. Ces derniers pourraient, à bien des égards, s'avérer scientifiquement supérieurs pour garantir la non-toxicité des molécules chimiques.

Les progrès des méthodologies in vitro permettront d'épargner des essais qui, sans cela, impliqueraient, endéans une dizaine d'années, plusieurs millions d'animaux.

Nul ne songerait à contester que, au cœur même du fonctionnement de la nature, les espèces vivantes ont à l'envi vocation à en "consommer" d'autres. Carnivore, l'homme a de tout temps élargi ce droit à l'utilisation du règne animal à des fins plus étendues, dont la moindre n'est pas la progression des connaissances par les expérimentations sur les cobayes de laboratoire. Sans ce "sacrifice" d'animaux dans des buts scientifiques, nous serions tout simplement privés des avancées, en mutation permanente, apportées par la médecine et la pharmacologie.

Mais le droit d'utiliser l'animal pour des objectifs expérimentaux n'échappe pas à des considérations éthiques. Cet aspect est en tout cas formulé, parfois en termes très vifs, par une partie de l'opinion publique qui entend être éclairée sur la finalité et la mise en pratique de cet usage.

Ce questionnement est loin d'être refusé par la communauté de la science, qui reconnaît le bien-fondé de ce débat. Elle admet que la "nécessité" de l'expérimentation animale soulève une véritable interrogation. Dès 1957, les scientifiques W. Russell et R. Burch énoncèrent la règle déontologique dite des Three R's - Réduire, remplacer, et réformer (au sens de diminuer au maximum les souffrances infligées) - qui doit accompagner la nécessité de recours aux essais sur les animaux de laboratoire. Cette charte de bonne conduite est aujourd'hui un leitmotiv universellement reconnu dans le monde de la recherche ou de l'industrie.

Son second terme - Remplacer - implique de trouver des alternatives aux approches in vivo d'expérimentation animale par des méthodes dites in vitro. Cette expression englobe la mise au point et l'utilisation de tests réactifs - "en éprouvette" - sur des cultures de cellules ou de tissus, sans recours à des cobayes. Cette voie, de loin la plus inventive, est ainsi devenue un domaine de recherche extrêmement actif, qui s'enrichit sans cesse des avancées des biosciences.

L'urgence créée par Reach

La problématique de l'utilisation des animaux prend une dimension beaucoup plus aiguë lorsqu'elle intervient dans un domaine qui dépasse largement celui de la science pour répondre à ce qu'on appelle la toxicologie, c'est-à-dire à la nécessité d'assurer l'innocuité du développement incessant des innovations industrielles technico-chimiques.

Au niveau européen, une première décision d'importance pour le renforcement de cette priorité des "3 R" a déjà été, en 2003, la promulgation de la directive européenne sur les essais relatifs à l'innocuité des produits cosmétiques. Celle-ci oblige les industriels de ce secteur, endéans les dix ans, à supprimer tout recours aux essais sur les animaux pour réaliser leurs analyses.

Mais l'énorme travail d'inventaire toxicologique multisectoriel suscité à présent par le projet Reach donne à ces questions un regain d'actualité. L'accélération des innovations dans les méthodologies in vitro doit permettre d'épargner des essais qui, sans cela, impliqueraient, endéans une dizaine d'années, des cohortes de plusieurs millions d'animaux.

Il faut souligner, qu'au-delà d'une réponse au questionnement éthique, les arguments en faveur des progrès de l'in vitro, qu'ils soient d'ordre fonctionnel ou économique, ne manquent pas de poids. Pour l'industrie chimique, les essais sur des animaux de laboratoires entraînent de lourds coûts financiers sans commune mesure avec les tests in vitro. Sur le plan opérationnel, ceux-ci offrent des avantages considérables en termes de démultiplication flexible des tests, d'automatisation des procédures, de gestion des résultats stockés, etc. Un domaine en plein développement est celui dit des QSAR's (Quantitative Structure-Activity Relationships) qui sont d'innovants outils informatiques de modélisation mathématique, permettant de renforcer les champs d'investigation.

Last but not least, la question même de la validité et de la fiabilité comparées entre les deux approches est de plus en plus souvent mise en avant. L'animal ne prédit pas nécessairement le comportement humain, reconnaissent de plus en plus de nombreux scientifiques. Les "barrières" des espèces laissent toujours planer des zones d'incertitudes et les surprises qui peuvent en découler introduisent des marges de risques pouvant s'avérer périlleuses (voir encadré).

L'ECVAM, organisme européen de l'alternative

Mandatée pour créer des normes scientifiques partagées par ses Etats membres via l'European Chemical Bureau (ECB), l'Union est depuis longtemps attentive à cette problématique des alternatives à l'expérimentation animale. Dès 1991, l'ECVAM (European Center for the Validation of Alternative Methods) a été mis sur pied par la Commission européenne, au sein de son Centre Commun de Recherche à Ispra (IT).

Sa mission globale est de valider les méthodologies des modes de substitution aux expérimentations utilisant les animaux. Outre son rôle de certificateur chargé d'analyser et de valider les recommandations relatives aux pratiques alternatives, cet organisme scientifique est un point central de veille technologique et d'accumulation des connaissances, disponibles dans sa base de données SIS (Scientific Information Service). Il joue ce rôle en concertation étroite avec son pendant américain ICCVAM (Interagency Coordination Comittee on the Validation of Alternatives Methods) et avec l'Environmental Section de l'OCDE (Organisme de coopération et de développement économique) en francais ), les deux autres entités de référence dans ce domaine.

Depuis sa fondation, les missions de l'ECVAM n'ont cessé de se développer dans un champ de plus en plus vaste, correspondant à des besoins croissants suscités par le renforcement des règles de sécurité toxicologique européennes. Pour y répondre, le Centre est aujourd'hui divisé en onze départements consacrés à autant de types de toxicités (et donc de tests in vitro à valider), lui permettant actuellement de passer au crible un nombre de méthodes alternatives qui se diversifient. Il est aussi associé à une intensification des investigations dans ce domaine.

Recherches à la vitesse supérieure

Car la politique européenne de recherche, après avoir soutenu le développement de diverses méthodes in vitro au cours des précédents programmes-cadres, est également en train de passer à la vitesse supérieure. Elle consacre actuellement près de 30 millions d'euros à trois Projets intégrés impliquant plus de 90 laboratoires publics ou industriels.

L'initiative A-Cute-Tox (2005-2010), coordonnée par l'université d'Oulu (FI), regroupe ainsi 35 partenaires de douze pays de l'Union plus la Suisse. Elle s'intéresse à la toxicité systémique aiguë. Il s'agit de mettre au point une méthode robuste, susceptible de remplacer les procédures actuelles in vivo, relatives à la toxicité systémique aiguë. Au menu : revue des technologies existantes, identification des facteurs d'erreur, création d'outils nouveaux et finalement mise au point d'une stratégie globale et "robotisable" associée à un modèle informatique de prédiction.

Re-Pro-Tect(2004-2008) concerne, pour sa part, la toxicité reproductive, domaine particulièrement "gourmand" en animaux expérimentaux. Ses 27 partenaires se sont répartis en groupes de travail consacrés à divers aspects de la question : fertilité masculine ou féminine, implantation de l'embryon, développement pré- ou post-natal, techniques transversales, etc. Là encore, des tests in vitro, des modèles informatiques et senseurs sont examinés, au besoin développés, puis intégrés à une stratégie globale d'analyse des produits chimiques.

Enfin, le projet intégré Sens-it-iv (2006-2010) regroupe 31 partenaires autour du problème de l'hypersensibilisation de la peau et des poumons, cause de réactions à certains produits. Le but, encore une fois, est de mettre au point une stratégie globale d'analyse in vitro.

Dans les trois cas, le mot "intégré" prend tout son sens puisque la Commission finance des projets répondant à la situation créée par Reach et la directive sur les cosmétiques. Les méthodes développées iront alimenter le pipeline de l'ECVAM qui doit en assumer la validation. Le tout est destiné aux régulateurs européens (ECB) et à l'OCDE au niveau mondial.

Enfin, dans un autre registre, l'Union soutient aussi des projets comme Toxdrop et NHR Devtox. Le premier développe une technologie originale de culture cellulaire miniaturisée à haut débit, basée sur une véritable "puce à cellules". Le second entre dans le cadre de la problématique spécifique des récepteurs hormonaux nucléaires. Ces molécules, qui déclenchent la réaction des cellules aux hormones, peuvent aussi interagir à des produits chimiques ressemblant à ces dernières. Il en résulte alors de graves troubles du développement ou de la reproduction.

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