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Des arbres contre le paludisme

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En Guyane et dans toute la cuvette amazonienne, le paludisme continue de se propager. Sur le terrain, les chercheurs du programme Eremiba vont tenter de prouver une hypothèse surprenante : cette épidémie s'expliquerait en grande partie par... la déforestation.

Une des causes de l'épidémie de paludisme en Guyane : l'empiètement de l'homme sur la forêt, avec la création notamment de clairières. Eremiba (2006)

"À la fin du mois de mars, nous allons installer en Guyane trente observatoires expérimentaux destinés à évaluer l'influence de l'écosystème sur le risque de propagation du paludisme », annonce Jean-François Guégan, directeur de recherche au laboratoire « Génétique et évolution des maladies infectieuses » (Gemi) de Montpellier.(1)

Coordinateur de cette mission avec sa collègue Christine Chevillon (2), notre chercheur semble déjà avoir sa petite idée sur la question : « Pour être honnête, nous voulons prouver que la déforestation est en partie responsable de la propagation accrue de cette maladie », précise ainsi le biologiste. Deux chiffres pour mieux saisir l'importance de ce projet, baptisé Eremiba (3) et soutenu par les programmes Environnement et santé de l'ANR et Amazonie 2005 du CNRS : le paludisme, aussi connu sous le nom de malaria, touche entre 300 et 600 millions de personnes dans le monde, et en tue plus d'un million chaque année.

Penchons-nous à présent sur l'hypothèse développée par nos chercheurs.(4) On le sait, l'agent pathogène du paludisme est transmis à l'homme, en Amérique du Sud, par la piqûre de la femelle d'un moustique bien identifié : Anopheles darlingi. « Celui-ci vit habituellement dans la canopée, c'est-à-dire vers la cime des arbres, explique Jean-François Guégan, prêt à s'envoler pour la Guyane et le ­Brésil. Nous pensons que, délogée par la déforestation, cette espèce colonise plus efficacement que les autres moustiques les systèmes ouverts comme les terrains déboisés ou les zones cultivées. »

Pour le prouver, nos chercheurs vont donc creuser trente fosses, réparties sur cinq sites, le long de la côte guyanaise.(5) Sur chaque site, les six fosses, d'environ 1,3 m3 chacune, seront installées dans des écosystèmes différents : « La première sera située en pleine forêt, la seconde dans un habitat plus ouvert, et ainsi de suite, jusqu'à la dernière des fosses qui sera creusée dans une prairie, décrit le scientifique. Au final, nous disposerons donc d'un véritable gradient allant des conditions de la pleine forêt à celles de la plus plate prairie ! »

La période des pluies se chargera d'inonder ces fosses qui formeront alors des sites de colonisation pour les différentes espèces de moustiques. Ensuite, tous les quinze jours pendant trois ans, nos chercheurs vont prendre une « photographie » de la biodiversité de chaque fosse en y comptant les effectifs de larves de chaque espèce présente, et en piégeant les moustiques adultes passant à proximité. Et ils en sont presque sûrs : les Anopheles darlingi devraient être de plus en plus nombreux dans les fosses les moins « forestières ». En attendant, une autre étude menée en Amazonie pourrait venir étayer leur théorie : « Une équipe de chercheurs brésiliens, dirigée par Ulisses Confalonieri, professeur de médecine de la Fiocruz (6), va étudier la répartition verticale des différentes espèces de moustiques dans les arbres, narre Jean-François Guégan. Effectuées à l'aide d'une grue, ces mesures seront très complémentaires des nôtres. »

Mais tous ces scientifiques ont un autre but : nous faire prendre conscience de la responsabilité de l'homme dans la propagation de certaines épidémies. L'augmentation constante des cas de paludisme en Guyane en offre un triste exemple : de plus en plus de clairières sont ouvertes au cœur de la forêt guyanaise par des chercheurs d'or. « On estime aujourd'hui à plus de 8 000 le nombre d'orpailleurs brésiliens, souvent clandestins, qui y vivent, confirme le biologiste. Ils ont même reconstitué de véritables villages avec des commerces en plein cœur du "poumon vert !" » La constitution de clairières a entraîné la migration d'Anopheles darlingi vers le sol. Il suffisait alors d'une rencontre avec l'agent pathogène du paludisme pour en faire le terrible vecteur que l'on sait dans cette région... « Un événement rendu inévitable par le nombre d'orpailleurs clandestins déjà atteints par cette maladie », conclut le chercheur. Bien décidé à prouver que la déforestation ne nuit pas seulement à la biodiversité animale et végétale... mais aussi à notre propre espèce.

Matthieu Ravaud

À voir

http://gemi.mpl.ird.fr./guyane/guyaneFR.html 

1. Laboratoire IRD / CNRS.
2. Rolland Ruffine, du Gemi, participe à cette mission
sur le terrain.
3. Le projet Environnement et réémergence de maladies infectieuses en Bassin amazonien réunit le CNRS, l'IRD, l'institut Pasteur de Guyane, le centre hospitalier de Cayenne, le service de santé des Armées, l'École nationale des ponts-et-chaussées, le pôle universitaire guyanais...
4. Le premier à l'avoir formulée est Jonathan Patz, de l'université de Madison aux États-Unis.
5. Macouria, Sinnamary, Régina-Cacao, Mana-St Laurent de Maroni, Saint-Georges de l'Oyapock.
6. Organisme brésilien de recherche.

Contact :

Jean-François Guégan
Génétique et évolution des maladies infectieuses, Montpellier
guegan@mpl.ird.fr

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