Les flammes autour du foyer auraient permis aux Hommes du Paléolithique de mettre en valeur les gravures et le relief naturel des plaquettes. © Victor, Adobe Stock
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Des gravures préhistoriques qui s’animaient autour du feu

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[EN VIDÉO] Des cinémas durant la préhistoire ?  Environ 41 % des œuvres pariétales parant les grottes ornées représenteraient des animaux en mouvement. Pour créer des animations, les artistes ont utilisé des techniques graphiques encore exploitées de nos jours. C'est ce qu'explique dans cette vidéo Marc Azéma, de l'université de Toulouse. 

Des petites plaquettes transportables en calcaire proviennent d'un site préhistorique du sud de la France. Les gravures de bisons, de loup et d'Hommes qu'elles arborent devaient s'animer à la nuit tombée, lorsque les Hommes préhistoriques les plaçaient près des flammes et laissaient libre cours à leur imagination.

Les Hommes du Paléolithique fabriquaient de l'art mobilier pour orner les espaces dans lesquels ils vivaient. Cet art mobilier préhistorique s'oppose à l'art pariétal en cela qu'il n'est pas associé aux parois de grottes (art pariétal) ni sur des roches en milieu ouvert (art rupestre). L'art mobilier est en effet l'art des objets, ceux-ci pouvaient, par leurs petites dimensions, être transportés au fil des déplacements humains. Il comprend une variété d'objets telle que, par exemple, des statuettes figuratives d'animaux ou d'humains ou encore des bâtons et des armes gravés. Cet art mobilier peut être réalisé sur plusieurs supports tels que le bois, l'os et la pierre et attester de la maîtrise de plusieurs techniques artistiques telles que la gravure, la sculpture et la peinture.

Photographies et dessins d'interprétation de gravures sur des plaquettes de Montastruc. Échelle : 10 cm. © Needham et al., 2022

Les plaquettes en pierre comportant des gravures sont un type d'art mobilier qui est principalement retrouvé sur des sites magdaléniens. Ces plaquettes du Paléolithique peuvent être présentes en plusieurs milliers d'exemplaires sur certains sites, ce qui questionne quant à leur potentielle utilité. Certaines de ces plaquettes, lorsqu'elles sont particulièrement bien conservées, présentent en effet des traces d'utilisation et notamment de chauffage et de fragmentation. Lorsque de telles marques ne sont pas visibles, les recherches se concentrent cependant sur la compréhension et l'interprétation des gravures présentes à la surface de ces plaquettes. Les auteurs d'une étude publiée dans le journal PLoS One se sont donc intéressés à une cinquantaine de plaquettes gravées du Paléolithique pour tenter de lever le voile sur le mystère de leur utilisation.

Des gravures qui s'animent près des flammes

Les plaquettes sont faites en roche calcaire et proviennent du site magdalénien de Montastruc, dans le Tarn-et-Garonne. Ce site a été daté d'il y a entre environ 13.000 et 12.000 ans en arrière. Les gravures qu'elles portent représentent notamment des chevaux, bouquetins, bisons, un loup et des silhouettes humaines. Les plus grandes plaquettes ont la taille d'une feuille de papier A4 mais la plupart sont plus petites de moitié et leur épaisseur ne dépasse pas les trois centimètres.

Pour cette étude, les auteurs ont placé des plaquettes de calcaire à proximité d'un foyer ou dans celui-ci, ont mesuré la température qui s'en dégageait et ont enregistré les effets visuels produits par la lumière d'un feu nocturne sur ces plaquettes.

Les auteurs ont placé des plaquettes en calcaire autour d'un feu et ont exagéré leurs couleurs avant et après le chauffage afin de déterminer quelles plaquettes du Paléolithique ont été chauffées et dans quel but. © Needham et al., 2022

Les auteurs expliquent d'abord que le calcaire change de couleur et se fracture en fonction des hautes températures auxquelles il est exposé (coloration rouge entre 100 et 300 °C et décoloration grise à plus de 600 °C), ce qui a pu constituer des propriétés intéressantes pour les artistes du Paléolithique. De plus, le fait de placer des plaquettes gravées à proximité d'un feu renforce le flou des caractéristiques naturelles des plaquettes de calcaire ainsi que celles de la gravure. À une période où les Hommes se regroupaient dans des grottes à la faveur de la nuit et où le foyer semblait, au premier abord, ne servir qu'à se chauffer et à cuire des aliments, les Hommes préhistoriques de Montastruc devaient aussi utiliser les jeux d'ombres et de lumière à proximité des flammes pour stimuler leur système visuel, déclencher des réponses psychologiques perceptives et éveiller leur imagination.

Pour en savoir plus

En vidéo : l’art rupestre paléolithique était-il aussi du cinéma ?

Les dessins animés ne dateraient pas d'hier, d'après les travaux de Marc Azéma. Près de 41 % des représentations pariétales peintes dans des grottes ornées, comme Lascaux ou Chauvet, exposeraient des mouvements. Plus surprenant : les techniques employées pour donner vie aux œuvres rupestres (images successives, surimposition) sont encore employées en cinématographie et dans la bande dessinée. 

Article de Quentin Mauguit, publié le 26/02/2013

Les grottes de Chauvet et de Lascaux, pour ne citer qu'elles, renferment de nombreuses œuvres du Paléolithique. Elles représentent pour la plupart des animaux (principalement des grands mammifères), le reste étant composé de signes (c'est-à-dire de motifs abstraits) et rarement d'Hommes (une exception est visible dans la scène du puits de Lascaux). Ces représentations ont toujours vues comme des images fixes, mais cette approche pourrait avoir été inappropriée dans bien des cas.

C'est l'hypothèse que formule Marc Azéma après plus de 15 années de travaux. Ce chercheur de l'université de Toulouse II-Le Mirail (par ailleurs membre de l'équipe scientifique qui étudie la grotte Chauvet) a adopté une approche éthologique dans ses prospections. En d'autres termes, il a d'abord cherché à comprendre le comportement et la biologie des mammifères représentés avant d'interpréter les œuvres pariétales. Ainsi, environ 41 % des animaux peints dans les grottes ornées sont en réalité représentés en mouvement (chiffre publié par Marc Azéma dans la revue Pour la Science).

Selon lui, plusieurs méthodes graphiques ont été employées par les artistes aurignaciens pour animer leurs créations, au tout début, voilà 32.000 ans. Étonnamment, elles sont toujours utilisées de nos jours dans les domaines de la bande dessinée et de la cinématographie. N'oublions pas un point important : ces œuvres étaient peintes sur des volumes difformes à la lueur de torches, de lampes à graisse ou de feux. Or, la nature vacillante de la lumière émise possède un certain pouvoir d'animation.

Ces séquences animées présentent-elles les premières animations de l'histoire ? Elles ont été réalisées en décomposant des peintures rupestres faites d'images surimposées puis en les assemblant dans un montage. © Marc Azéma, YouTube

Mouvements et des perspectives paléolithiques

Le mouvement peut notamment être créé par la réalisation d'images successives. Un bel exemple nous est montré sur le grand panneau de la salle du fond de la grotte Chauvet (voir la photographie, plus bas). On y voit une scène de chasse complète impliquant des lions des cavernes, des chevaux, des bisons et des mammouths. L'extrémité droite de la fresque se compose de deux rangées superposées de 16 têtes de lion reliées à un morceau de buste.

C'est avec les yeux que l'on crée l'animation : leur lecture de droite à gauche donne en effet une impression de mouvement. On peut alors y voir une attaque menée sur un troupeau de bisons, qui tendent de prendre la fuite. De plus, dans ce mouvement du regard, les félins de la rangée supérieure deviennent plus petits que ceux qu'ils surplombent, ce qui donne un effet de perspective à la scène. 

Cette photographie a été prise dans la salle du fond de la grotte Chauvet, sur la paroi de gauche. Des lions chassent des bisons. Il faut noter la notion de mouvement induite par les différentes têtes de félin si l'image est lue de droite à gauche. © Jean Clottes, DR

La surimposition ou la juxtaposition d'images a également été employée pour animer des animaux soit dans leur intégralité soit en partie (notamment pour faire bouger des oreilles, des queues ou des têtes). Un bel exemple est présenté dans l'abri du Colombier en Ardèche. Un bouquetin y a en effet été représenté voilà 12.000 ans avec plusieurs séries de pattes, ce qui suggère un mouvement.

Du vrai cinéma aurignacien ?

Il est possible d'aller encore plus loin. L'œuvre peut être décomposée en une succession d'images représentant différentes phases d'un mouvement. Celui-ci apparaît clairement lorsque tous les clichés sont projetés les uns à la suite des autres. Fait notable : cette approche, tout comme la précédente, inclut en plus une notion de temps.

Ainsi, la représentation du mouvement dans l'art était déjà maîtrisée durant la préhistoire. Cette observation implique plusieurs points importants. Les artistes de l’époque, du moins ceux qui ont animé leurs œuvres, auraient exploité une des propriétés majeures de la perception visuelle : la persistance rétinienne. L'œil humain garde en mémoire une illustration durant 50 ms environ, ce qui signifie que nous observons un mouvement continu lorsque des images saccadées sont projetées avec un intervalle de temps plus court. Par ailleurs, les actions observées dans ces œuvres pariétales n'auraient pas existé sans le réflexe de recomposition du mouvement que pratique notre cerveau. Les premiers cinémas ont-ils été construits dans des grottes ?

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