La Terre primitive a été bombardée de météorites. Hormis la Lune, représentée à gauche dans le ciel, un corps riche en soufre semblable à Mercure a pu être englouti par la Terre, selon une récente étude publiée dans Nature. © Ron Miller via International space art network
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Astéroïdes : un nouveau doute sur le Grand bombardement tardif

ActualitéClassé sous :cosmogonie , Late Heavy Bombardment , LHB

De nombreuses caractéristiques du Système solaire s'expliquent bien en supposant des migrations des planètes géantes. Elles auraient provoqué un intense bombardement de petits corps célestes. Il ne s'est peut-être pas produit il y a environ 4 milliards d'années si l'on en croit des météorites provenant de l'astéroïde Vesta.

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La découverte des Jupiters chaudes en 1995 a contraint les planétologues et astrophysiciens, engagés dans l'élucidation des énigmes de la cosmogonie des exoplanètes, à prendre au sérieux la notion de migration planétaire. Tant et si bien d'ailleurs que l'on s'est aperçu que les planètes géantes du Système solaire avaient très probablement migré, elles aussi, au début de son histoire.

C'est ce qu'implique en effet le fameux « modèle de Nice », proposé et développé au début des années 2000 par l'astronome et planétologue italien Alessandro Morbidelli (de l'Observatoire de la Côte d'Azur à Nice), lequel a  été complété par la suite par le modèle du Grand virage de bord, le Grand Tack, développé en particulier par l'astronome Sean Raymond, du Laboratoire d'Astrophysique de Bordeaux.

Le Système solaire est un laboratoire pour étudier la formation des planètes géantes et l'origine de la Vie que l'on peut utiliser conjointement avec le reste de l'Univers, observable dans le même but. MOJO : Modeling the Origin of JOvian planets, c'est-à-dire modélisation de l'origine des planètes joviennes, est un projet de recherche qui a donné lieu à une série de vidéos présentant la théorie de l'origine du Système solaire et en particulier des géantes gazeuses par deux spécialistes réputés, Alessandro Morbidelli et Sean Raymond. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l'écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © Laurence Honnorat

Un bombardement planétaire sur la surface de la Terre et la Lune

Ainsi, avec ses collègues Rodney Gomes, Hal Levison et Kleomenis Tsiganis, Alessandro Morbidelli avait avancé en 2005 dans un article du journal Nature qu'une importante migration planétaire avait affecté les planètes géantes du Système solaire il y a 4 milliards d'années environ. On pouvait de cette façon, non seulement expliquer bien des caractéristiques des orbites des corps célestes dans le Système solaire, mais aussi des observations faites suite au programme lunaire Apollo, et qui avait conduit à adopter, au moins pour une partie de la communauté scientifique, le scénario dit du Grand bombardement tardif.

Les échantillons de roches lunaires rapportés sur Terre par les astronautes avaient été analysés par les cosmochimistes qui les avaient mis en relation avec d'autres données, comme celles obtenues avec la connaissance de la topographie lunaire, l'étude du champ de gravité de notre satellite, etc. Les roches collectées lors des missions Apollo 15, Apollo 16 et Apollo 17 à proximité de grands bassins d'impacts que sont respectivement la Mer des Pluies (Mare Imbrium), la Mer des Nectars (Mare Nectaris) et la Mer de la Sérénité (Mare Serenitatis) se sont en particulier révélées intrigantes. En effet, les cosmochronomètres des échantillons donnaient tous des âges presque identiques, à savoir entre 4,1 et 3,8 milliards d'années.

Comment expliquer alors qu'en se basant sur d'autres cosmochronomètres, les cosmochimistes étaient arrivés à la conclusion que la Terre, la Lune et les autres planètes principales du Système solaire s'étaient formées au sein d'un disque protoplanétaire, il y a environ 4,5 milliards d'années, après un véritable jeu de massacre avec des collisions de planétésimaux sur des embryons planétaires, selon un taux de collision exponentiellement décroissant depuis ces 4,5 milliards d'années ?

Une vue d'artiste du Grand bombardement tardif ou Late Heavy Bombardment en anglais. © Mark A. Garlick

En fait, tout se passait comme si un intense pic dans le bombardement de météorites, comètes et planétésimaux laissés par la formation du Système solaire s'était produit il y a environ 4 milliards d'années. Ce sont aussi les âges des plus vieilles roches terrestres et des plus vieilles météorites d'origine lunaire retrouvées sur notre Planète bleue. Un « Grand bombardement tardif » aurait donc été à l'origine des grands bassins lunaires et aurait fait fondre largement la surface de la Terre, remettant à zéro certains des géochronomètres de sa croûte.

Une mémoire du Système solaire avec les astéroïdes

Mais ces dernières années,  de plus en plus de critiques se sont élevées en ce qui concerne la datation voire même l'existence du Late Heavy Bombardment ou LHB en anglais. Ainsi, nous ne pourrions pas être sûrs que les datations des roches lunaires ne soient en fait pas biaisées par les éjectas de la mer des Pluies (Mare Imbrium, en latin) qui est la deuxième mer lunaire par sa superficie, après l'Océan des Tempêtes (Oceanus Procellarum) et surtout la plus grande mer associée à un bassin d'impact (son diamètre étant d'environ 1.123 kilomètres).

Une des vidéos prises par la sonde japonaise Kaguya. Elle survole ici la Mer des Pluies. © Jaxa, NH

La Mer des Pluies se serait bien formée il y a environ 4 milliards d'années mais les autres grands bassins d'impact seraient plus anciens. En fait, si tel est le cas, les cratères et les bassins lunaires suivraient bien une loi de décroissance dans le temps, c'est-à-dire que l'intensité du bombardement en petits corps célestes serait bien constamment décroissante depuis environ 4,5 milliards d'années, quelques dizaines de millions d'années après le début de la formation du Système solaire.

Une nouvelle pièce vient d'être apportée au débat par une équipe de chercheurs japonais des universités de Tokyo et Hiroshima via un article dans Earth and Planetary Letters. Ils se sont penchés sur des météorites que l'on appelle des eucrites, c'est-à-dire des achondrites, plus précisément des météorites différenciées dont le matériau est analogue aux basaltes terrestres et qui sont donc le produit d'un volcanisme effusif. On a toutes les raisons de penser qu'elles viennent de la surface de l'astéroïde Vesta, que l'on connaît bien mieux aujourd'hui grâce au succès de la mission Dawn. Un des échantillons analysés provenait de la fameuse météorite de Juvinas, ou simplement Juvinas, une météorite tombée en 1821 près du village de Juvinas, en Ardèche.

Météorite Juvinas, tombée en 1821 en France. C'est une eucrite, c'est-à-dire une achondrite basaltique, qui provient probablement de l'astéroïde Vesta. Exposée à Paris à l'occasion de l'exposition Météorites, entre ciel et terre, dans le bâtiment de la Grande galerie de l'évolution, au Muséum national d'histoire naturelle de Paris (18 octobre 2017 - 10 juin 2018). © Ariel Provost, CC by-sa 4.0

Mizuho Koike, planétologue de l'université d'Hiroshima explique dans un communiqué la conclusion à laquelle lui et ses collègues sont arrivés : « Selon les études sur les roches lunaires d'Apollo dans les années 1970, la Terre, la Lune et tout le Système solaire intérieur auraient souffert de nombreux impacts météoritiques il y a environ 3,9 Ga. Cet événement est considéré comme un processus clé au cours de l'évolution précoce de notre Planète. Cependant, la validité de l'idée de LHB a été remise en question récemment. Pour trancher, une base de données solide sur les âges des impacts est nécessaire. Nous avons constaté que les roches de Vesta ont enregistré les multiples impacts qui se sont produits il y a entre 4,4 et 4,15 Ga, soit nettement plus tôt que le pic prévu du LHB à ~ 3,9 Ga. En revanche, aucune preuve d'impact n'a été identifiée à 3,9 Ga ou plus. Ces résultats suggèrent que Vesta (et probablement d'autres astéroïdes) n'a pas enregistré le LHB. Au lieu de cela, ils ont subi des impacts massifs à un stade précoce ».

Il est encore probablement trop tôt pour en déduire que le LHB n'a jamais existé ou qu'il s'est produit plus tôt qu'on ne le pensait. D'autres études similaires avec des météorites dont la provenance dans la Ceinture principale d'astéroïdes est bien déterminée seront nécessaires pour cela.

  • De nombreuses caractéristiques du Système solaire s'expliquent bien en supposant des migrations des planètes géantes comme Jupiter ou Saturne.
  • Elles auraient provoqué un intense bombardement de petits corps célestes dans le Système solaire interne et dont on trouverait les traces dans les grands bassins des mers lunaires, produits par de grands impacts.
  • Le Grand bombardement tardif comme on l'appelle, un pic sur une courbe de décroissance du taux d'impacts de corps célestes depuis le début de la formation du Système solaire, ne s'est peut-être pas produit il y a environ 4 milliards d'années comme le laissaient supposer les roches lunaires du programme Apollo.
  • Or, des météorites provenant de l'astéroïde Vesta ne gardent pas la mémoire de ce bombardement, ce qui conforte l'idée que la chronologie lunaire a des dates biaisées.
Pour en savoir plus

LRO jette le doute sur le Grand Bombardement tardif

Article de Laurent Sacco publié le 12/01/2012

Dans le jeune Système solaire, il y a environ 3,8 milliards d'années, des planètes auraient migré alors qu'elles subissaient un déluge d'astéroïdes, appelé Grand Bombardement tardif. De nouvelles analyses des images de la sonde LRO, en orbite autour de la Lune, jettent le doute sur ces événements.

On ne sait pas vraiment à quoi ressemblait la Terre de l'Hadéen, il y a plus de 3,8 milliards d'années. Certains pensent que la jeune Terre s'est refroidie très vite et que la vie a pu démarrer sur sa surface quelques centaines de millions d'années seulement après sa naissance. On dispose en effet d'indices de l'existence d'une tectonique des plaques et d'océans il y a plus de 4 milliards d'années. La vie y est peut-être née dans la serpentinite des fumeurs blancs.

Mais d'après les analyses des roches lunaires ramenées par les missions Apollo, la datation des mers et des cratères indiquait qu'il y a environ 3,8 milliards d'années s'était produite une brusque augmentation du taux de bombardement de petits corps célestes.

Des impacts géants très rapprochés dans le temps seraient ainsi à l'origine des mers de la Tranquillité et des Pluies. Auparavant, le taux de collisions, très important pendant la phase de formation des planètes du Système solaire, avait considérablement chuté.


Le survol de la mer de la Tranquillité, du site d'Apollo 17 et de la mer de la Sérénité par la sonde japonaise Kaguya. On voit enfin le cratère Posidonius. © jaxachannel-YouTube

Cette brusque augmentation du taux de bombardement aurait été causée par des migrations planétaires dans le Système solaire de l'époque, entraînant la déstabilisation de petits corps célestes. La Terre elle-même ne pourrait pas y avoir échappé et il fallait en conclure que les formes de vie peut-être apparues il y a plus de 3,8 milliards d'années avaient très probablement été exterminées par cet événement.

Il se pourrait que tel n'ait pas été le cas, tout simplement parce que le Grand Bombardement tardif (encore appelé Late Heavy Bombardment LHB en anglais)... ne s'est peut-être jamais produit !

Une carte des mers lunaires. © Wikipédia GNU Free Document Licence

Des roches issues d'un même impact il y a 3,8 milliards d'années

Un groupe de chercheurs vient en effet de publier un article dans Journal of Geophysical Research (JGR) qui reprend des arguments déjà exposés lors d'une conférence. Ils utilisent les images fournies par la sonde LRO, dont Paul Davies a proposé récemment de se servir aussi pour chercher des traces de passage d'une mission d'exploration E.T. passée sur la Lune.

Selon eux, si plusieurs mers semblent avoir presque le même âge, c'est parce que des échantillons des missions Apollo proviendraient des éjectas d'un seul impact géant.

Sur la gauche la mer des Pluies (Imbrium), en bas au centre la mer de la Sérénité et sur la droite tout en bas le début de la mer de la Tranquillité. En rouge, le site d'alunissage d'Apollo 17. Des flèches blanches indiquent des éjectas de la mer des Pluies. © Nasa

Selon les chercheurs, les images à haute résolution du site d'alunissage d'Apollo 17 laissent penser que les astronautes ont peut-être échantillonné des roches provenant d'éjectas de la mer des Pluies et pas de la Sérénité. En appliquant le principe de chronologie relative bien connu sur Terre (les couches supérieures se déposant après la formation d'une couche inférieure), l'âge obtenu serait en fait celui du plus jeune bassin.

Auparavant, la datation des roches lunaires avait permis d'estimer que tout au plus 50 millions d'années séparaient la formation de ces deux mers. Par le même principe de chronologie relative, on avait conclu que 30 autres bassins d'impact recouverts de flots de basaltes s'étaient formés pendant ce laps de temps. Ces analyses conduisaient à l'hypothèse d'un impact important tous les 1,5 million d'années en moyenne, un chiffre à comparer au dernier grand impact sur Terre daté de 65 millions d'années, celui de Chicxulub. Ce serait la trace du Grand Bombardement tardif.

Il faudrait certainement retourner sur la Lune pour en avoir le cœur net mais il se pourrait donc bien que les grands impacts sur la Lune se soient produits pendant l'Hadéen sur une longue durée et pas sur une courte période de temps. 

Et avant de conclure, il ne faut pas perdre de vue que les migrations planétaires proposées pour rendre compte du Grand Bombardement tardif expliquent remarquablement bien d'autres caractéristiques du Système solaire. Il est donc bien trop tôt pour tirer des images de LRO des conclusions fermement établies.

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