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L'Europe malade de Galileo

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Le projet Galileo est né de la volonté d'indépendance de l'Europe en matière de positionnement par satellite, face à l'actuel système GPS (Global Positioning System) américain, pleinement opérationnel depuis 1992. Mais l'accouchement se fait dans la douleur, et le bébé risque bien d'être mort-né.

A peine plus grand et du même ordre de prix qu'un téléphone portable, ce GPS reste connecté en permanence à un minimum de six satellites Navstar américains. Crédit Futura-Sciences.

L'origine du concept remonte à... Spoutnik 1, le premier satellite artificiel lancé par les Soviétiques en 1957. Les scientifiques, constatant que la fréquence des signaux radio reçus depuis son émetteur variait selon la vitesse de rapprochement ou d'éloignement (effet Doppler), réalisaient très vite qu'un navigateur pourrait facilement retrouver sa position en analysant cette modification. Le principe connut divers développements, jusqu'en 1973 où le Congrès américain décidait la création du programme GPS.

Le GPS

Les premiers satellites Navstar-GPS ont été lancés à partir de 1989, et le système entrait en phase opérationnelle en 1992. Il comprend aujourd'hui vingt-quatre satellites parcourant six orbites circulaires à 20.000 km d'altitude, inclinées à 55° sur l'équateur et parcourues en 12 heures. La couverture est ainsi quasi mondiale, chaque point du globe recevant en permanence les signaux d'au moins six satellites. La mesure comparative du temps de propagation des signaux de quatre satellites et leur analyse interférométrique permet à un observateur au sol, muni d'un récepteur d'un volume comparable à un téléphone portable, de connaître sa position exacte, son altitude, sa vitesse de déplacement et son heure locale avec une précision de quelques dizaines de centimètres (0,2 m/sec pour la vitesse) et 0,4 microseconde sur la référence du temps (chaque satellite étant équipé de trois horloges atomiques au césium).

Mais le GPS américain, s'il reste accessible sans réserve au monde entier (depuis la suppression de la dégradation volontaire des signaux qui en réduisait autrefois la précision à une centaine de mètres aux civils), est avant tout un système militaire susceptible d'être brouillé ou crypté en cas de crise internationale, ce qui le rendrait inutilisable en dehors des forces armées US. Et s'il reste entièrement gratuit aujourd'hui, est-on certain qu'il le sera encore dans dix ans, compte tenu de sa position de monopole et d'une utilisation de plus en plus commerciale ?

Galileo, le projet européen

A l'opposé, Galileo est un projet similaire civil offrant les mêmes fonctionnalités et avantages que le GPS, mais s'affranchissant de toute influence militaire et assurant l'indépendance totale de l'Europe en matière de positionnement, concept-clé s'il en est aussi bien en temps de guerre que de paix. Mais cette indépendance, justement, l'Europe la souhaite-t-elle ?

On pourrait en douter. Alors qu'il devrait entrer en service opérationnel dès 2008, le programme Galileo est bloqué depuis plusieurs mois par plusieurs Etats-membres de l'Union Européenne, invoquant de "possibles dérives budgétaires", alors que pourtant, les estimations les moins optimistes prévoient un bénéfice économique à terme de 17,8 milliards d'euros pour un investissement de 3,9 milliards. Il est aisé de conclure que les véritables motifs sont plutôt d'ordre politique...

Et alors que la situation aurait dû se débloquer lors du sommet de Laeken le week-end du 14 décembre, six pays européens, à savoir le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Danemark, l'Autriche, la Suède et l'Allemagne, ont à nouveau décidé de tergiverser en souhaitant que le projet soit plutôt confié au secteur privé... situation qualifiée d'absurde puisqu'il n'existe pas encore de marché dédié.

Or, cinq des six Etats contestataires sont de "petits" pays qui n'entrent dans le financement de Galileo qu'à hauteur de 35 millions d'euros pour la période 2002-2006, soit moins de 1% du budget. Le sixième est l'Allemagne, dont on comprend d'autant moins l'attitude que son Ministre de la Recherche, Edelgard Bulmahn, marquait un vif enthousiasme envers le projet, avant que son confrère des Transports ne le bloque trois semaines plus tard, invoquant d'hypothétiques dérives financières.

La politique en toile de fond

Mais la raison apparaît tout autre. Début décembre, le numéro 2 de la Défense américaine, Paul Wolfowitz, adressait une mise en garde formelle aux Ministres de la Défense européens qui laissait apparaître son hostilité au projet Galileo. Cette fois, ce sont les possibilités d'interférence radio entre le GPS et Galileo qui sont invoquées. "Je crois qu'il est dans l'intérêt de l'OTAN d'exclure toute utilisation par Galileo de fréquences dans ce spectre radio", avertit M. Wolfowitz dans cette missive dont la teneur a été confirmée de plusieurs sources diplomatiques. Et de surenchérir en accusant la Commission européenne d'avoir négligé les implications du programme Galileo pour la sécurité des Alliés.

Loyola de Palacio, la Commissaire européenne aux Transports, ne peut quant à elle que reconnaître et déplorer l'attitude des Américains, dont les pressions ont significativement augmenté depuis le 11 septembre. Et de faire remarquer que cette période coïncide étrangement avec le revirement d'opinion du gouvernement allemand envers Galileo...

Selon Mme de Palacio, le sommet de Laeken aurait dû déclencher une prise de conscience de la part des gouvernements de l'Union Européenne permettant de passer outre des réserves des ministres des Finances et des Transports. Mais le miracle n'a pas eu lieu, laissant le projet "à la limite du coma", selon une source de cette même commission. "Il n'existe aucune raison, économique ou financière d'encore retarder le choix de Galileo, dont la rentabilité a été largement démontrée", martèle Mme de Palacio, ajoutant que le projet n'est pas très loin d'être abandonné sous la pression des Américains désireux de conserver leur monopole.

Et Mme de Palacio de conclure en affirmant que, selon elle, la pression américaine explique très bien la position des six pays opposés à Galileo sous le couvert d'hypothétiques problèmes financiers.

L'ultime espoir

Néanmoins, les Chefs d'Etat de l'Union Européenne se sont accordés un nouveau délai en demandant aux Ministres européens des Transports de prendre une décision d'ici mars 2002. Mme de Palacio a fait savoir via son porte-parole Gilles Gantelet que si un nouveau blocage se produisait alors, le retrait pur et simple du programme Galileo s'imposerait.

Juste après avoir franchi une étape capitale sur le plan de l'unification avec l'introduction de l'euro fiduciaire, l'Europe subirait alors un recul important dans la voie de son indépendance stratégique, militaire et commerciale, ainsi qu'une perte de crédibilité conséquente.

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