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Et dans le domaine de la bioéthique, qu’est-ce qui vous semble préoccupant ?

Dossier - Axel Kahn : engagements et vie d'un chercheur
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Au travers de ce dossier, nous vous présentons l'interview d'Axel Kahn publiée dans le magazine "Nouveaux Regards" d'avril - septembre 2007. Axel Kahn revient sur sa vie de chercheur, ses engagements et ses combats. "Le but d'un intellectuel n'est pas simplement la victoire".

  
DossiersAxel Kahn : engagements et vie d'un chercheur
 

Nouveaux Regards : Et dans le domaine de la bioéthique, qu’est-ce qui vous semble préoccupant ?

- Axel Kahn : Je suis préoccupé par la récupération de la connaissance génétique, Depuis la nuit des temps, l'homme est certain que le destin est écrit. Les Grecs anciens pensaient qu'il était écrit dans le fatum, que les dieux tiraient les ficelles. Les Atrides, Oedipe, ne pouvaient échapper à leur destin. Avec l'irruption de la théorie de l'évolution, puis de la génétique, on a considéré que ce dernier était  inscrit dans le grand livre des chromosomes, les mots étant les gènesDès que la science génétique est apparue, elle a été utilisée pour renforcer de grands courants idéologiques. Cela a commencé avec Francis Galton ( physiologiste anglais) par la création de l'eugénisme « scientifique », et cela a abouti à la barbarie de certaines politiques racistes eugénistes, comme le nazisme. Dans beaucoup de pays, cela a débouché sur la stérilisation forcée des femmes pauvres, des prostituées, des délinquantes, sans que la génétique ait quoi que ce soit à voir  avec ces manières d'être.

Le déterminisme génétique s'est trouvé très tôt en grande cohérence avec une évolution de la pensée libérale qui, au départ, est humaniste. Selon elle, en effet, ce qui dit le mieux l'essence de l'homme c'est sa capacité à poursuivre ses intérêts par une approche rationnelle du monde de l'économie. Cependant, ces thèses ont évolué vers une conception non humaniste, notamment à travers sa rencontre avec le darwinisme. Tout comme le progrès biologique découle de la lutte pour la vie dans la sélection naturelle, la seule garantie de progrès des sociétés serait la libre compétition entre individus et entre entreprises. D'où la disqualification de toutes les mesures de solidarité. De même que le darwinisme  est bien sûr non humaniste, le libéralisme au temps du darwinisme social l'est devenu, voir a évolué vers une forme d'anti-humanisme. Dans sa conception, le monde est composé d'agents rationnels, chacun doté d'un patrimoine auquel nul ne peut rien, et qu'il lui appartient de valoriser. Ce patrimoine est génétique, et l'éducation n'y changera rien. Cet individualisme aboutit à une imperméabilité des uns vis-à-vis des autres, à un certain fatalisme de la situation.

Tout cela s'est nourri de l'idée selon laquelle on disposait aujourd'hui d'une parfaite connaissance du patrimoine génétique. Dès lors, et ce sont des thèses qui ont déjà été exprimées plusieurs fois, s'il y a des enfants inadaptés à l'école, c'est que leur patrimoine est incorrect.  On va donc essayer de l'améliorer  par des médicaments, puisque l'éducation est impuissante. S'il y a des délinquants dans les quartiers, là encore on n'y peut strictement rien, il faut juste les éviter et se prémunir contre les méfaits de la délinquance par la maréchaussée. Si des gens se suicident, c'est, pour l'essentiel, parce que leurs gènes les y conduisent. Cette  thèse est en totale cohérence avec ce qu'est devenu le libéralisme dans la dernière période. Et c'est la raison pour laquelle le déterminisme génétique est une des idées fortes de la droite ultra-libérale depuis les débuts du darwinisme et de la génétique.

De très, très loin le danger le plus grave pour la génétique c'est celui pour lequel j'ai commencé à m'intéresser à l'éthique, c'est-à-dire c'est celui de sa récupération, son holdup par les brigands de l'idéologie.