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Vous êtes également un homme d'écriture, quel est votre fil conducteur ?

Dossier - Axel Kahn : engagements et vie d'un chercheur
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Au travers de ce dossier, nous vous présentons l'interview d'Axel Kahn publiée dans le magazine "Nouveaux Regards" d'avril - septembre 2007. Axel Kahn revient sur sa vie de chercheur, ses engagements et ses combats. "Le but d'un intellectuel n'est pas simplement la victoire".

  
DossiersAxel Kahn : engagements et vie d'un chercheur
 

Nouveaux Regards : Tout en menant votre activité de chercheur et en assumant des responsabilités institutionnelles, vous êtes également, et depuis longtemps, un homme d'écriture, auteur de nombreux livres, avec un penchant pour la philosophie. Quel est votre fil conducteur ?

- Axel Kahn : Pour la philosophie, trois mécanismes se sont combinés. Le premier est celui de l'ordre expliquant, par exemple, la force herculéenne d'Obélix. Tout petit, il était tombé dans le chaudron de la potion magique ; moi, tout petit, je suis tombé dans le chaudron de la potion magique de la philosophie. Mon père avait une manière de communiquer avec ses grands élèves de  philosophie qui mettait en pratique la maïeutique socratique, celle du  maître entouré de ses élèves auxquels il s'efforçait de révéler la richesse enfouie en chacun d'entre eux, en les mettant en situation de s'approprier des problèmes et d'y réagir, en se découvrant en même temps qu'ils y répondaient. C'est ce qu'il a fait avec ses fils dès qu'ils ont été en âge d'intégrer le cercle.

Le deuxième élément est  mon implication dans l'éthique. Engagé depuis très longtemps sur le plan des idées, je savais à quel point la génétique, discipline que je développais et dans laquelle je m'efforçais de réaliser des percés significatives, avait dans le passé servi de base idéologique à certains des mouvements que je récusais de toute mon âme. Si bien que, très tôt, dès lors que j'avais l'ambition de renforcer les potentialités de la génétique, il m'a semblé indispensable de monter au créneau contre les brigands de l'idéologie. Je veux parler de tous ceux prompts à récupérer les données génétiques au profit de leurs préjugés. C'est toujours d'actualité !

C'est à partir de cette exigence que, dès les années 1990, je me suis engagé dans le domaine de l'éthique. Par ailleurs, j'étais rédacteur en chef - je le suis resté vingt ans - de la revue Médecine Sciences qui avait joué un rôle important dans l'acculturation des médecins à la pensée génétique. Si bien que, malgré mon jeune âge, je bénéficiais d'une certaine notoriété dans le monde médical en tant que passeur de culture et d'acculturation à la génétique. C'est ce qui a conduit le professeur Royer à m'appeler, dès sa création, à la Commission du génie biomoléculaire placée auprès du ministère de l'agriculture. Comme il a démissionné peu après, je me suis retrouvé en 1987, et pour dix ans, à la présidence de cette Commission qui a été confrontée au problème des OGM et des polémiques de société que vous savez.

La troisième raison, c'est que j'ai commencé à écrire des livres sur la base de mon expérience et de ma réflexion à propos de ces sujets de tension éthiques que sont l'embryon, le clonage, l'euthanasie, etc., et que j'ai essayé de resituer dans une vision sociale plus large. Leurs titres - Et l'homme dans tout ça ?, Eloge pour un humanisme moderne, Raisonnable et humain ? - ne sont pas étrangers à l'injonction paternelle « sois raisonnable et humain », derniers mots écrits sur une lettre qui m'était destinée, juste avant de se donner la mort.. Cela dit, il reste des questions de l'ordre de la sagesse, de la beauté, de l'émotion, de l'amour humain, etc.,  c'est-à-dire autant d'interrogations  pertinentes et légitimes, mais qu'il est impossible d'aborder uniquement muni de l'arsenal qu'offrent les sciences et la méthode scientifique. Néanmoins, il s'agit de les aborder rationnellement.

Mon dernier ouvrage, L'Homme, ce roseau pensant, est l'aboutissement de cet effort. Je tente d'expliquer ce qui nous fait femme et homme, en gardant pour la bonne bouche les questions qui exigeaient de puiser dans une forme de rationalité qui n'est pas scientifique, mais qui reste une rationalité sans laquelle il n'y a pas de discussion argumentée possible. Il me fallait m'essayer à un énoncé de forme philosophique. Je suis matérialiste, je suis évolutionniste, je suis darwinien, mais je ne suis pas réductionniste. Lorsque j'essaie de poser des questions telles que : d'où nous vient cette volonté irréfrénable, irréductible d'approcher une certaine forme de vérité, ou bien pour quelle raison manifestons-nous l'amour de la liberté, ou encore pourquoi sommes-nous si sensibles au poison de l'idéologie, j'utilise les ressources dont je dispose dans le cadre de ma pensée évolutionniste et matérialiste. Il faut que toute hypothèse avancée puisse être rattachée au cours de l'évolution, à un phénomène conférant un avantage sélectif. La tâche n'était pas aisée !