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Des singes luttent pour leur survie

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Les Colobes bais sont des primates arboricoles vivant dans la forêt dense intertropicale africaine. L'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), les compte parmi les espèces les plus menacées d'extinction. L'homme ne sait pas les maintenir en captivité. Ces singes sont donc très dépendants de la conservation de leur environnement.

© IRD - Galat-Luong, Anh Colobe bai d'Afrique occidentale (Procolobus badius temmincki) au sol (à droite), jouant en association avec des singes rouges patas (Erythrocebus patas). Forêt de Fathala, Parc national et Réserve Mab

Au Sénégal et en Gambie, une équipe de l'IRD spécialisée en primatologie a étudié sur une longue durée des groupes résiduels de colobes bais d'Afrique occidentale (Procolobus badius temmincki). Située dans la forêt de Fathala (Parc National et Réserve Mab de Biosphère du Delta du Saloum, Sénégal), la population la plus septentrionale a dû faire face à une importante dégradation de son environnement.

Des recensements échelonnés dans le temps, menés en collaboration avec l'UICN et les Directions des Parcs Nationaux et des Eaux et Forêts du Sénégal, ont montré que l'effectif des colobes n'a pas régressé dans les mêmes proportions que la densité et la diversité des arbres dont elle dépend. L'analyse des comportements de ces primates a montré qu'ils ont développé des réponses adaptatives efficaces et surprenantes face aux changements de leur environnement, leur permettant ainsi de surseoir à leur disparition.

La principale menace pour la survie de la majorité des primates est la dégradation de leur habitat. Le Parc National du Delta du Saloum au Sénégal inclut un environnement marin composé d'îles et de mangroves, ainsi qu'une partie continentale, la Forêt de Fathala. Celle-ci est composée d'un plateau de savanes boisées et de galeries forestières le long des cours d'eau (aujourd'hui à sec plus de dix mois par an) sur sa partie continentale et de mangroves sur sa partie maritime.

Des primatologues de l'IRD ont analysé l'évolution de la végétation de 1969 à 2002, en particulier les modifications de la couverture ligneuse (la surface occupée par les arbres et les grosses lianes), la densité et la biodiversité des arbres (évaluée à l'aide d'indices spécifiques). Ils ont montré que les trois-quarts des galeries forestières, l'habitat principal des colobes bais, ont disparu et que la diversité des arbres a chuté de moitié. Les activités humaines telles que le surpâturage, les prélèvements excessifs de bois et les feux incontrôlés, dont les effets s'ajoutent à un déficit important des précipitations (300 mm ces trente dernières années), sont responsables de cette dégradation de la forêt de Fathala.

Parallèlement, de 1974 à 1976 et de 1988 à 2002, les scientifiques ont suivi l'évolution de la population de colobes bais, qui n'a subi qu'une très faible régression de son effectif, passant de 600 à 500 individus. Ils ont aussi observé une colonisation de nouvelles forêts, et ont donc cherché à comprendre quels facteurs ont permis la survie de cette population dans des conditions aussi sévères.

Les chercheurs ont mis en évidence que la conservation du Colobe reposait sur cinq adaptations comportementales majeures. La plus ancienne est un accroissement de la consommation de fruits et d'aliments végétaux nouveaux pour l'espèce : des graminées, des herbacées et des graines, en dépit d'une physiologie de foliivore (consommateur de feuilles d'arbres).

La deuxième évolution marquante est un accroissement du temps passé au sol, malgré une morphologie adaptée aux déplacements dans le haut des plus grands arbres (notamment une extrême réduction du pouce propice aux sauts de branches en branches). Les colobes sont donc désormais vulnérables aux prédateurs terrestres comme les hyènes et les chiens. Deux comportements sont apparus plus récemment chez cette population : une tendance à l'association avec d'autres espèces, en particulier avec le singe vert, (Cercopithecus (aethiopssabaeus), et à la fréquentation d'habitats plus ouverts.

L'utilisation de la mangrove, comme refuge dans un premier temps, puis pour le repos et l'alimentation, est l'adaptation la plus récente. Ces transformations ne sont vraisemblablement pas apparues les unes indépendamment des autres, mais au contraire reliées entre elles. L'hypothèse la plus plausible impliquerait un enchaînement de causes à effets. La perte des arbres a conduit à de nécessaires déplacements au sol, ce qui a parallèlement accru les risques liés aux prédateurs terrestres. Les modifications de l'habitat et la pression de prédation ont induit la tendance à l'association avec d'autres espèces, comme si les colobes bais semblaient "se fier" aux connaissances qu'ont les singes verts des prédateurs terrestres, des ressources alimentaires et d'autres habitats comme la mangrove. Ces modifications ont rendu possible l'extension de leur niche écologique à la mangrove.

Ces cinq adaptations complémentaires se sont mises en place en moins de trente ans, un temps très court à l'échelle de l'évolution. Leur efficacité souligne l'importance des stratégies comportementales dans la survie des vertébrés supérieurs comme les primates. Ces résultats mettent en avant la nécessité de protéger la forêt de Fathala et de créer une zone pour la conservation du Colobe bai du Saloum. Les conclusions de ces recherches ont été intégrées par l'UICN et l'UNESCO dans le Plan de Gestion de la Réserve de Biosphère du Delta du Saloum.

Aude Sonneville

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