Santé

Les énigmes des allergies

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Un enfant européen de moins de dix ans sur quatre souffre aujourd'hui d'allergies. Pour quelles raisons ce phénomène est-il en progression constante ? Environnement ou hérédité ? Mais pourquoi des modes de vie relativement homogènes, dans des pays apparemment comparables, donnent-ils des pourcentages de malades très différents ? Et comment expliquer cet accroissement par l'hérédité alors que le patrimoine génétique européen n'a pu se transformer de manière sensible en si peu de temps ?

Le "casse-tête" des allergies n'a pas fini d'interpeller les scientifiques. Parmi eux, le réseau d'excellence européen GA2LEN associe à 25 centres de recherche des organisations de médecins spécialistes et de malades.

Le "salut allergique", mouvement particulier propres aux enfants souffrant du rhume des foins.

"Le bruit de mes râles couvre celui de ma plume, je suis dans un nuage de fumée où, je vous le jure, vous refuseriez d'entrer, où vous ne seriez que pleurs et toux." La souffrance et l'angoisse de l'asthmatique ont rarement été décrites de manière aussi poignante que dans cette lettre du 31 août 1901 de l'écrivain français Marcel Proust à sa mère. Une souffrance et une angoisse de plus en plus fréquentes, qui affectent aujourd'hui près d'un enfant sur sept en Europe. Mais l'asthme n'est qu'une des manifestations possibles des pathologies allergiques. En passe de devenir un problème majeur de santé publique, celles-ci affectent, sous une forme ou l'autre, près d'un quart de la population infantile.

Au rythme actuel de croissance de ce phénomène épidémiologique sa multiplication risque d'altérer sérieusement la qualité de vie des générations à venir. Sur 80 millions d'Européens victimes de ces affections, deux tiers déclarent rencontrer de ce fait un handicap sérieux au niveau de leur quotidien.

1 - Surexpression immunitaire

Depuis vingt ans, la compréhension de la biologie des allergies a beaucoup progressé. On sait maintenant que celles-ci sont liées à la production par le système immunitaire d'un type d'anticorps particulier : les immunoglobulines de classe E (IgE). La production d'IgE est la réponse naturelle du corps humain à une infection par un parasite. Pour des raisons mal connues, l'organisme allergique produit des IgE, de façon excessive et inappropriée, en réaction à l'exposition à une substance habituellement sans effet sur un individu "sain".

Schéma de prévalence des symptômes allergiques © Source : Etude ISAAC menée sur 464 000 enfants âgés de 13 à 14 ans dans 56 pays (1998).

Si l'identification de cette hypersensibilité immunitaire a permis d'ouvrir la voie à de nouveaux traitements, ces derniers n'ont cependant pas résolu l'ensemble du problème. Le tiers des personnes qui surexpriment les IgE ne développe, en effet, aucun symptôme allergique. Les immunologistes ont donc encore des questions à élucider, mais l'enjeu principal réside sans doute ailleurs : dans la compréhension des raisons de l'augmentation rapide, mais très hétérogène d'un pays à l'autre, de la fréquence des allergies.

2 - Casse-tête épidémiologique

L'épidémiologie des allergies constitue, en effet, une redoutable énigme. Comment expliquer, alors que les modes de vie sont relativement homogènes sur le continent, que les taux chez les 13-14 ans soient de 3,7% en Grèce et de 32,2% au Royaume-Uni ? Le climat ne peut être mis en cause. Des pays aussi différents que la Finlande et Malte connaissent tous deux des prévalences de 16%. L'effet de la pollution atmosphérique ? Pas davantage. L'Europe de l'Est, où la qualité de l'air est particulièrement sujette à caution, est moins affectée que l'Europe de l'Ouest : 8% en Pologne et en Lituanie, mais 29% en Irlande.

A ces étonnantes disparités géographiques, s'ajoute l'augmentation rapide de la fréquence des allergies au cours des vingt dernières années. Terrain génétique ou influence de l'environnement ? Comme toujours, un peu des deux. Un même environnement sera allergène chez X et anodin chez Y à cause de différences dans les patrimoines génétiques. Mais, contrairement à d'autres maladies où le débat entre tenants de l'hypothèse héréditaire et partisans de l'explication environnementale s'enlise, la fréquence accrue des allergies offre une piste utile pour définir les priorités de recherche. Le capital génétique des Européens n'a certainement pas changé massivement en vingt ans et c'est donc du côté des modifications de l'environnement que les efforts doivent porter.

3 - La stratégie Scale

"Jusqu'à présent, on n'a pas suffisamment intégré les politiques en matière d'environnement et de santé. Il s'est, en effet, avéré difficile d'étudier de manière satisfaisante les relations de cause à effet entre ces deux domaines " convenait le commissaire David Byrne, chargé de la santé et de la protection des consommateurs, en présentant la stratégie européenne SCALE contre les maladies infantiles liées à l'environnement. L'asthme et les allergies arrivaient en premier lieu, suivis des troubles du développement neurologique, des cancers et des perturbations du système endocrinien.

© Source : Université de Cologne

L'acronyme SCALE est à lui seul tout un programme. Le S de Science, évoque l'immense besoin de recherches scientifiques sur les polluants, dont les allergènes. Comment interagissent-ils ensemble ? Comment se déplacent-ils ? Comment entrons-nous en contact avec eux, via l'air, l'eau, l'alimentation ? Le C de Children indique la priorité à accorder aux travaux sur l'enfance, période où l'organisme est très sensible à l'action des polluants et où l'exposition peut avoir des conséquences pour toute la vie. Le A de Awareness marque l'importance de l'information des citoyens ainsi que des responsables économiques et politiques. Le L de Legislation et le E de Evaluation pointent la nécessité d'adapter la réglementation européenne à cette priorité de santé publique et d'estimer régulièrement l'efficacité des actions entreprises.

4 - Sur le front alimentaire

Le programme d'action de la stratégie SCALE sera présenté à la Conférence interministérielle sur l'environnement et la santé qui se tient à Budapest en juin prochain. Mais des recherches inscrites dans le droit fil de cette stratégie ont déjà été entreprises dans le domaine des allergies alimentaires. Elles ont, en particulier, été initiées en réponse aux inquiétudes fortement manifestées dans l'opinion publique.

La crainte des allergies liées à la consommation de produits contenant du soja ou du maïs génétiquement modifié contribue beaucoup, à cet égard, à la défiance de nombreux Européens envers les OGM. Le débat ne s'arrête cependant pas à cette question. La globalisation des marchés multiplie, en effet, les possibilités de consommer de nouveaux aliments. Les cacahouètes, quasi-inconnues il y a cinquante ans, sont aujourd'hui de tous les apéritifs, sans parler des kiwis ou des noix du Brésil apparus plus récemment encore. Enfin, les procédés modernes de l'industrie agroalimentaire, notamment l'utilisation d'additifs de conservation, sont également des éléments "à suivre".

Un large consensus s'est dégagé autour de l'idée que les consommateurs européens ont droit à une surveillance attentive des risques allergiques potentiels des nouveaux aliments et à une information à leur sujet. Encore faut-il disposer des outils techniques permettant la mise en oeuvre de telles réglementations, ce qui a mené au développement de plusieurs projets soutenus par l'Union Européenne.

"On ignore souvent à partir de quelle quantité d'allergène dans l'alimentation se déclenche la réaction allergique. Or, d'expérience, cette quantité varie de 1 à 100 000 d'un patient à l'autre", explique Lars Poulen, du Laboratoire d'Allergie Médicale de l'Hôpital National Universitaire de Copenhague, coordinateur du projet FAREDAT (Food Allergy Risk Evaluation Based on Improved Diagnosis, Allergens and Test Methods).

De nombreuses personnes se croient, à tort ou à raison, allergiques, et adaptent leur mode de vie en fonction. Cette automédication peut être dangereuse, car elle porte en germe des carences alimentaires en cas de nutrition déséquilibrée. Elle ferme surtout la porte à tout traitement de fond, permettant d'identifier le ou les antigènes responsables.

5 - Galien et GA2LEN

Les recherches centrées sur les allergies alimentaires ne concernent cependant qu'un aspect des questions soulevées par la multiplication des allergies. Une véritable compréhension de ces pathologies et la mise au point de stratégies pour les soigner nécessite de croiser le savoir de multiples disciplines : nutrition, génétique, immunologie, épidémiologie, sans oublier la médecine comme la pneumologie, la dermatologie et la pédiatrie et l'ORL.

Tel est l'objectif du nouveau réseau d'excellence GA2LEN lancé en février dernier. Sa dénomination complète, Global Asthma and Allergy European Network fait référence au fameux médecin romain Galien du (2ème siècle PC), qui fut le premier à comprendre que les poumons se remplissent d'air par les voies nasales. La spécificité de GA2LEN est d'associer non seulement des chercheurs de 14 pays de l'Union, de Suisse et de Norvège, mais aussi les principaux acteurs concernés par le problème : les malades et les professionnels de la santé qui en ont la charge. Le projet réunit, en effet, l'European Academy of Allergology and Clinical Immunology (3 000 cliniciens de 38 sociétés savantes de tout le continent) et l'European Federation of Allergy and Airways Diseases Associations (250 000 adhérents dans 19 pays). D'envergure, l'entreprise bénéficie d'un premier financement de la Commission de 14,4 millions d'euros, sur un total prévu de 29 millions.

6 - L'hypothèse "hygiène"

Ce soutien est destiné à conduire un vaste programme de recherche comportant neuf axes qui concernent la plupart des énigmes posées par la multiplication des allergies. Pourquoi, par exemple, sont-elles moins fréquentes chez les enfants élevés en milieu rural ? Pour certains chercheurs, la vie urbaine, qui diminue l'exposition durant l'enfance aux pollens, aux insectes et à d'autres immunogènes naturels, rendrait le système immunitaire paresseux au point de ne plus apprendre à reconnaître ces antigènes.

Acarien © Source : American Academy of Allergy Asthma & Immunology

Dans le cadre de cette "hypothèse de l'hygiène", la multiplication des allergies serait ainsi une contrepartie inattendue de conditions d'existence plus salubres. Cette possibilité est testée au sein de GA2LEN, notamment par les chercheurs de la Ludwig Maximilians Universität de Munich (DE).

Autre question-type : pourquoi les employés de bureaux sont-ils davantage sujets aux allergies que d'autres salariés ? Les causes proviennent peut-être des revêtements muraux modernes ou des solvants de papier. C'est sur cet aspect que travaille entre autres l'équipe de l'Instituto Municipal Investigacio Medica de Barcelone (ES). Quant à la pollution intérieure (mauvaise circulation de l'air, acariens, tabagisme passif, etc.), elle est dans le collimateur des équipes de GA2LEN et de l'Université d'Utrecht (NL).

7 - Fille ou garçon ?

Un autre "mystère" est étudié à l'Institut de la Science des Etudes et de la Recherche Médicale (INSERM - FR) : les petits garçons sont plus atteints que les fillettes par les allergies, mais le sex ratio s'équilibre à l'adolescence. S'agit-il d'une différence liée au sexe, portée par des niveaux hormonaux différents, ou au genre, par un phénomène sociologique lié au fait que les filles déclareraient davantage leurs maladies, ou seraient moins bien prises en charge par le corps médical que les garçons ?

La liste des recherches de GA2LEN est encore longue. Celles-ci vont des questions sur les remodelages du tissu pulmonaire sous l'effet de l'asthme, étudiés à l'initiative de l'Université de Palerme (IT), au rôle des allergènes alimentaires classiques que sont les fruits de mer et les cacahouètes, thème analysé sous la direction de l'Université de Southampton (UK), en passant par la construction d'une banque d'ADN de malades allergiques coordonnée par l'INSERM et les échanges entre cliniciens européens sur la prise en charge médicale, organisé par l'Institut Karolinska de Stockholm (SE).

8 - L'enjeu du diagnostic

Cette floraison de travaux montre combien il importe de mettre également au coeur des recherches l'amélioration des méthodes de diagnostic. Les tests existants se fondent sur la détection de la synthèse d'IgE en réponse à une exposition à des antigènes. Ils n'ont qu'une valeur prédictive imparfaite puisque certaines personnes produisent des IgE sans pour autant développer les symptômes de l'allergie.

Ces trois obstacles devraient être levés par les chercheurs du réseau GA2LEN. "J'ai confiance dans le fait que nous parviendrons, d'ici cinq ans, à obtenir un test simple, ne nécessitant peut-être qu'une goutte de larme ou de salive. Ce qui nous permettra de savoir à quoi, et dans quelle mesure, l'enfant est allergique", estime le coordinateur du réseau, Paul van Cauwenberge, de l'Université de Gand (BE).

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