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Science décalée : les humoristes sont-ils un peu psychotiques ?

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Si l'on a souvent tendance à penser qu'il y a un peu de folie chez les peintres et les dramaturges, une étude scientifique suggère qu'il pourrait en être de même chez les humoristes. En effet, des psychologues ont décelé chez eux une tendance à manifester des traits de personnalité psychotiques, comme chez les schizophrènes ou les bipolaires.

Stan Laurel et Oliver Hardy ont formé un duo comique né durant l’entre-deux guerres. Manifestaient-ils dans la vie des troubles psychotiques ? © Loboquiddity, deviantart.com, cc by nc sa 3.0

Faut-il être un peu fou pour devenir artiste ? Certains le pensent. Mais on associe davantage cet état d'esprit aux dramaturges remplis d'idées noires ou aux peintres connus pour leurs tableaux sombres ou étranges. Des scientifiques britanniques montrent dans le British Journal of Psychiatry que la maladie mentale n'est pas forcément l'apanage des créateurs austères : les humoristes pourraient également présenter des traits de personnalité retrouvés chez les individus psychotiques.

Le contexte : la folie fait le génie

Artistes et scientifiques ont parfois du mal à se comprendre. L'esprit terre-à-terre du chercheur en quête de vérité se heurte parfois à l'imagination et à la créativité débordantes d'un auteur loin de toute réalité générale. Ce petit brin de génie du créateur, souvent qualifié de folie (qui n'est pas le propre de l'art : ne parle-t-on pas de savant fou ?), interpelle les psychologues depuis des décennies. Quel est l'état de leur esprit ?

Il n'est un secret pour personne que le peintre néerlandais Vincent Van Gogh a souffert de troubles mentaux, qui l'ont conduit à la dépression et au suicide. À la même époque et dans un autre style, Arthur Rimbaud dérangeait également par ses frasques et ses idées marginales, mais publiait des poèmes parmi les plus léchés de la langue française. D'autres artistes se sont également fait remarquer pour leur vie privée, en plus de leurs réalisations.

Mais trois chercheurs britanniques, à la tête desquels Victoria Ando, de l'université d'Oxford, se sont rendu compte que ces tendances n'avaient jamais été extrapolées à l'univers comique. Le rire serait-il exempt de toute folie ? Peut-être pas, à en croire leurs conclusions.

L’une des légendes du rire français, Michel Colucci, dit Coluche, a connu des périodes de dépressions dans sa propre vie. Enfermé dans son personnage, il a continué de faire rire même lorsque son moral était au plus bas. © ThomasThomas, Flickr, cc by nc 2.0

L’étude : les comiques, ces clowns tristes

Ainsi, 523 humoristes anglophones (404 hommes et 119 femmes) ont été recrutés pour répondre à un questionnaire à quatre dimensions afin de déterminer le caractère psychotique d'une personne : la croyance dans le paranormal, la difficulté à focaliser son attention, la volonté d'éviter les moments d'intimité ainsi que la tendance à l'impulsivité et à la manifestation de comportements antisociaux. Leurs résultats étaient comparés avec ceux obtenus chez des acteurs et d'autres personnes ne travaillant pas dans un univers créatif.

Dans toutes ces dimensions, les comiques manifestent des traits de personnalité psychotiques plus importants que les deux groupes de témoins. L'extraversion retrouvée chez certains se rapproche par exemple de l'impulsivité. Les auteurs pensent d'ailleurs qu'une partie des humoristes sont touchés par les troubles de l'humeur, et notamment par la dépression, qu'ils essaient de soigner par le rire. Seraient-ils en réalité des clowns tristes ?

D'autre part, leur comportement maniaque (au sens psychiatrique du terme, qui relève de la manie, et non de la maniaquerie), retrouvé chez des personnalités bipolaires par exemple, pourrait même être l'origine de leur humour. D'après les scientifiques, l'effervescence mentale qu'il engendre favoriserait l'association d'idées farfelues qui prêtent à rire.

L’œil extérieur : de la psychose et de l’humour

Que les choses soient claires : l'étude ne dit aucunement que les comiques sont touchés par la folie, du moins celle qui nécessite une médication ou un internement. Elle interroge plutôt sur les traits de caractères qui mènent à se lancer dans la carrière. Ou peut-être sont-ce les ambitions professionnelles qui mènent à cet état d'esprit.

Dans le Telegraph, Phil Hammond, médecin, écrit que c'est une vocation pour le moins curieuse, en cela que le métier est adulé, malgré les mensonges évidents qu'il implique. Ce qui est important, c'est le rire procuré, non la vérité. Mais souvent, ce personnage connaît des difficultés à vivre hors de scène : on attend toujours la blague et même face aux problèmes réels, on ne le prend pas forcément au sérieux. À vouloir amuser la galerie, ne glisse-t-on pas doucement vers la folie ?

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Pourquoi une rubrique Science décalée ? Cette chronique hebdomadaire a pour ambition de montrer que la science peut aussi être drôle et inattendue, et surtout qu’elle brasse vraiment tous les domaines possibles et imaginables. Ainsi, on peut faire du sérieux avec du farfelu, et de l’humour avec des sujets à priori peu risibles. Chaque semaine donc, nous sélectionnons l’info la plus étrange ou surprenante pour vous la faire partager le dimanche, entre le fromage et le dessert.