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Pourrait-on effacer du cerveau les mauvais souvenirs ?

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Des chercheurs ont découvert un médicament capable de supprimer les traces épigénétiques d'un traumatisme. En l'utilisant chez la souris, ils ont pu améliorer considérablement le dénouement d'une thérapie comportementale.

Dans le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind, les deux personnages principaux, Joël et Clémentine, (interprétés par Jim Carrey et Kate Winslet) se font effacer les souvenirs de leur relation amoureuse. Dans le monde réel, les scientifiques viennent de découvrir qu'un médicament capable d’éliminer les traces des mauvais souvenirs sur l’ADN améliorait l’efficacité des thérapies comportementales chez la souris. © Clarabarm, Flickr, cc by nc nd 2.0

Les expériences vécues, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, font grandir et forgent peu à peu le caractère et la personnalité. Dans certaines conditions cependant, les difficultés peuvent bloquer l'acheminement personnel et rendre la vie de tous les jours très pénible. Les victimes de guerres ou les personnes ayant subi des sévices pendant l'enfance par exemple, ont très souvent beaucoup de mal à faire table rase du passé et à poursuivre le cours de leur existence. Elles peuvent être sujettes à une pathologie du comportement appelée trouble du stress post-traumatique, ou état de stress post-traumatique (ESPT), qui se traduit par une peur intense et un sentiment d'impuissance face au quotidien.

Malheureusement, les événements traumatisants laissent souvent une empreinte tenace qui rend les thérapies comportementales impuissantes. L'ADN peut en effet contenir des marques, appelées modifications épigénétiques, qui sont persistantes et très difficiles à effacer. Une étude récente montrait d'ailleurs que la peur d'une odeur chez la souris pouvait se transmettre sur plusieurs générations par un mécanisme épigénétique.

Les mécanismes de l'épigénétique : des méthylations ou des facteurs épigénétiques s'attachent aux histones ou à l'ADN et ont une influence sur l'expression des gènes. © NIH, DP, adaptation Futura-Sciences

Les personnes souffrant d'ESPT sont donc souvent face à une impasse. Même si elles essayent de guérir, le souvenir de leur traumatisme revient constamment les hanter. « Elles revivent la situation difficile presque quotidiennement, explique Li-Huei Tsai, une neurologue du Massachusetts Institute of Technology (MIT). En leur faisant se remémorer les faits dans un environnement protégé on arrive à les aider pendant un temps mais cela n'est en général pas définitif. »

Les traumatismes marquent l’ADN

Pourrait-on éliminer les traces épigénétiques et améliorer la santé des malades ? En voulant répondre à cette question, Li-Huei Tsai et son équipe ont obtenu des résultats prometteurs chez la souris. Leurs travaux, publiés dans la revue Cell, ouvrent la voie vers une nouvelle forme de thérapie de l'ESPT qui associe un traitement médicamenteux et un suivi psychologique.

Au cours de cette étude, les auteurs ont mis au point un modèle animal pour étudier l'ESPT. Ils ont tout d'abord réalisé une expérience de conditionnement chez des souris dans le but de créer une association entre un son et un traumatisme. Pour cela, ils ont envoyé des chocs électriques à plusieurs reprises dans les pattes des animaux tout en leur faisant écouter un son caractéristique. Au bout d'un moment, les rongeurs finissent par associer les deux choses : le bruit leur fait peur même s'il n'est pas accompagné d'un événement douloureux. La journée suivante, les chercheurs ont mis en place une thérapie afin de soigner les rongeurs traumatisés : ils ont à nouveau émis le son mais cette fois-ci sans torturer les animaux. Cette opération a été répétée plusieurs fois ce qui a permis aux souris d'oublier progressivement leur peur.

Effacer les marques épigénétiques pour rendre les thérapies efficaces

Les scientifiques se sont rendu compte que la thérapie était inefficace si elle commençait un mois après l'expérience de conditionnement. En effet, après quelque temps, les mauvais souvenirs marquent l'ADN de manière épigénétique ce qui rend le traitement difficile. « Chez les rongeurs, il faut à peu près une semaine pour que les traumatismes s'inscrivent dans le génome », raconte Li-Huei Tsai.

Pour contourner le problème, les chercheurs ont eu l'idée ingénieuse d'utiliser une classe de médicaments, appelés Histone Deacetylase Inhibitors (HDACi), connue pour effacer les marques épigénétiques présentes sur l'ADN. Ils avaient vu juste : en donnant des HDACi à des rongeurs traumatisés, la thérapie comportementale s'est révélée beaucoup plus efficace et leur a permis d'oublier leurs craintes, même un mois après le traumatisme. En revanche, les médicaments à eux seuls ne fonctionnent pas et doivent absolument être accompagnés d'une thérapie. Autrement dit, effacer les traces épigénétiques n'est pas suffisant pour dissocier un souvenir de l'émotion qui lui est rattachée.

Ces résultats prometteurs devraient redonner de l'espoir aux personnes ayant vécu des situations terribles qu'elles n'arrivent pas à surpasser. Mais pour passer de la souris à l'Homme il y a un fossé à franchir et de nombreuses recherches sont encore nécessaires avant les essais cliniques« Les HDACI sont déjà utilisés chez l'Homme pour le traitement de certains cancers, indique Li-Huei Tsai. Cela devrait faciliter les démarches quant à leur utilisation pour soigner les ESPT. » La chercheuse se veut cependant prudente et conçoit que cette forme de thérapie n'est pas encore pour demain.

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