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Migration et sida : le contrôle social, frein à la diffusion du VIH au Sénégal ?

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Les mécanismes qui régissent la relation entre la mobilité des individus et la transmission du virus du sida (VIH) restent aujourd'hui mal connus. Les enquêtes menées dans la vallée du fleuve Sénégal par deux démographes de l'IRD et de l'Université de Montréal, suggèrent que les individus, revenus dans leur communauté d'origine, gèrent les risques sexuels en fonction des itinéraires migratoires (migrants internes ou internationaux) et de l'environnement social du lieu de retour. Sous le poids du contexte social, la plupart des migrants abandonneraient les comportements sexuels à risque adoptés pendant leur éloignement. La migration ne jouerait donc qu'un très faible rôle dans la diffusion du VIH au sein de la communauté d'attache. Ceci pourrait expliquer en partie le maintien d'une prévalence du sida plus faible au Sénégal que dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest.

(crédit : CORDIS)

Depuis l'apparition du sida, la migration est considérée comme un moteur de l'épidémie. La maladie est souvent représentée soit comme une «pathologie d'importation», les migrants étant porteurs d'une maladie (ou au moins d'un risque), soit comme une «pathologie d'adaptation». Les migrants, essentiellement des jeunes hommes qui se déplacent pour travailler, sont soumis aux contraintes d'un nouvel environnement dans la région ou le pays d'accueil. Ils deviennent alors économiquement, socialement et affectivement plus vulnérables. Cette situation favorise des modifications de leurs comportements sexuels, comme la multiplication des partenaires occasionnelles et le recours aux professionnelles du sexe.

Les démographes Richard Lalou (IRD) et Victor Piché (Université de Montréal) se sont intéressés à cette relation entre mobilité et comportements sexuels. À la faveur d'enquêtes menées en 2000 dans la vallée du fleuve Sénégal auprès de 1320 personnes âgées de 15 à 49 ans, les chercheurs ont analysé les parcours et les situations des migrants. Ceux-ci, en fonction des contextes sociaux des communautés qu'ils réintègrent, pourraient gérer différemment les risques sexuels de transmission du VIH. Deux sites aux contextes sociaux très contrastés ont ainsi été étudié : le centre urbain de Richard-Toll (dans la basse vallée) et la région rurale de Matam (moyenne vallée). Alors qu'à Richard-Toll l'émigration internationale est dirigée vers des pays à faible prévalence du VIH (Mauritanie), la région de Matam est le siège d'une importante émigration internationale vers des pays à plus forte prévalence (Côte d'Ivoire, Afrique centrale). Malgré ces déplacements vers des pays où la séropositivité à VIH est élevée, le taux d'infection dans la région de Matam est cependant resté stable entre 1990 et 2002 (environ 2 %). Dans ces enquêtes, la mobilité internationale, qui s'effectue à destination d'un pays africain ou d'un autre continent, a été distinguée de la mobilité interne qui concerne les déplacements à l'intérieur du pays, principalement vers les grandes villes ( Dakar, Saint-Louis et Thiès), et du déplacement temporaire de courte durée.

D'une manière générale, la population mobile, une fois arrivée en milieu d'accueil, modifie son comportement sexuel dans le sens d'une augmentation potentielle du risque d'infection au VIH. C'est le cas des migrants de la vallée du fleuve Sénégal qui, à l'exception de ceux effectuant un déplacement de courte durée, ont des rapports avec des partenaires occasionnelles et des professionnelles du sexe plus fréquents pendant leur déplacement qu'avant leur départ. Or, à leur retour, une grande partie des migrants abandonnent les comportements à risque. Cette tendance est globalement plus forte pour les migrants internationaux (80 % abandonnent ces comportements) que pour les migrants internes (56 %). Elle est également un peu plus importante dans la région de Matam qu'à Richard-Toll (72 % contre 62 %).

Les migrants qui reviennent dans la ville de Richard-Toll ne semblent pas vivre une sexualité différente de celle des habitants n'ayant effectué aucun déplacement. En revanche, les migrants de retour dans la région rurale de Matam adopteraient moins fréquemment des comportements sexuels à risque que les personnes sédentaires. Les systèmes sociaux et la religion (islam fondé sur une pratique orthodoxe) pourraient ainsi favoriser un contrôle social strict, en particulier en milieu rural (Matam).

Ainsi, dans la région de Matam, le choix de la fidélité par les migrants internationaux, à leur retour, ne correspondrait pas uniquement à un souci sanitaire. Il répondrait surtout à la volonté de respecter les normes sociales du milieu, dans une logique de conformité, afin d'éviter le risque de stigmatisation. Ces migrants, qui ont quitté le territoire national, sont en effet implicitement accusés d'être des «importateurs de maladies». Parallèlement, ils jouent un rôle économique important, grâce aux capacités financières acquises pendant leur déplacement. De fait, ils occupent à leur retour une place centrale dans la communauté.

À l'opposé, les migrants qui ne sont pas sortis du pays ne sont pas considérés socialement comme des porteurs potentiels de maladies. Ils ne changent donc pas nécessairement de statut social à leur retour. Pour eux, le risque de contamination est plus directement associé aux conduites sexuelles, donc à une stratégie plus clairement sanitaire. Sans renoncer forcément au multipartenariat, ils tendent par conséquent à se protéger davantage par l'usage du préservatif. Dans ce cas, les migrants internes, comme la communauté, ne donnent pas à leur sexualité une signification sociale différente d'avant le départ.

L'expérience migratoire ne modifierait les comportements sexuels que dans certains contextes sociaux et selon la position sociale des migrants de retour dans leur milieu d'origine. Ces derniers, comme toute autre personne, ajustent leurs comportements en fonction des situations, de leurs parcours et de leurs perceptions. D'après les résultats de l'enquête, la migration ne contribue pas, au moins jusqu'en 2000, à encourager la diffusion de l'infection à VIH. Le contexte social agirait favorablement sur la maîtrise de l'épidémie, expliquant ainsi en partie le maintien d'une faible prévalence du sida au Sénégal. Cependant, la réussite des programmes de prévention de la transmission du VIH dépend des comportements individuels mais aussi d'une protection solidaire de la communauté envers les femmes de migrants, particulièrement vulnérables.

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