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Science décalée : les mécènes se cachent pour donner

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On pensait que les mécènes les plus généreux préféraient s'afficher pour améliorer leur image. Un altruisme profitable en quelque sorte. Or, une étude soutient la tendance inverse : ils recourent davantage à l'anonymat que ceux qui donnent comme tout le monde.

Donner de l’argent à un mendiant ou à une association caritative, s’impliquer dans l’humanitaire, s’arrêter pour aider son homologue… l’altruisme existe sous diverses formes. Mais est-il toujours visible ? © Imagebase.net

Lorsque quelqu'un se montre altruiste, il aurait tout intérêt à le faire savoir au plus grand nombre, afin de monter dans l'estime de tout un chacun. Mais une recherche publiée dans la revue Biology Letters révèle au contraire que l'on observe l'effet opposé... Pourquoi ?

Le contexte : la générosité autocentrée

La question de l'intérêt de l'altruisme intrigue les scientifiques depuis plus d'un siècle et demi, et le grand Darwin lui-même s'est interrogé sur son rôle d'un point de vue évolutif. Pourquoi mettre en péril ses ressources ou sa vie au profit d'un autre ? D'études en études, de nombreux spécialistes en sont alors arrivés à la conclusion que ces comportements, qui ne sont pas strictement humains, étaient bénéfiques sur le long terme à son auteur. L'exemple chez l'Homme est parlant. Apporter un repas chaud à un sans-abri à la vue de tous est une façon d'afficher sa générosité et de jouir d'une bonne réputation. Le jour où cette personne est dans le besoin, le temps et l'argent consacrés à ses pairs lui vaudront bien les gestes de soutien de ceux qu'elle a aidés. L'altruisme serait donc un comportement autocentré.

Une étude de 2004, publiée dans le Journal of Public Economics, en arrive à des conclusions similaires en s'intéressant à l'argent donné aux œuvres de charité. Lorsque quelqu'un sait que son nom va être rendu public, il se révèle plus généreux. D'autre part, si on lui laisse l'opportunité de préciser si le don est anonyme ou non, il choisit souvent de dévoiler son identité.

Malgré cela, une petite proportion de donateurs préfère rester incognito. Pourquoi ? La question a intrigué la chercheuse de l'University College de Londres, Nichola Raihani. Elle a alors conçu un protocole permettant de déterminer qui étaient ces mystérieux mécènes. Et de réfléchir à leurs éventuelles intentions cachées.

Qu’ont à gagner les gros donateurs qui restent anonymes ? Telle est la question posée par cette étude. © Tobym, Fotopedia, cc by nc nd 2.0

L’étude : donner plus mais le montrer moins

Elle s'est alors intéressée à 3.816 dons effectués vers 36 œuvres de bienfaisance à partir du site BMyCharity. Le principe est simple : une personne qui a envie de défendre une cause en fait part et envoie un e-mail à ses amis afin de commencer une chaîne de générosité pour récolter des fonds pour soutenir ou mener à bien le projet. Ce site peut répertorier la liste des donateurs avec leur nom ainsi que la somme versée.

Bilan des calculs : le don médian s'élève à 20 livres sterling, soit 24,35 euros. En tout, 175 (4,6 %) des philanthropes ont préféré garder l'anonymat. Lorsqu'elle a rangé chaque participant en trois groupes, à savoir ceux qui donnaient le moins, ceux qui étaient autour de la moyenne et ceux qui se montraient particulièrement généreux, elle a observé des résultats contraires à ce qu'indique la littérature scientifique.

En effet, ils étaient plus de 8 % des 678 donateurs les plus charitables à avoir caché leur identité, contre un peu moins de 6 % des 631 à avoir versé des petites sommes. Enfin, seuls un peu plus de 3 % des 2.507 personnes restants sont restés anonymes. Des résultats chaque fois significatifs. Les mécènes se cachent donc pour donner.

L’œil extérieur : l’altruisme, un acte de nature et de culture

Pourquoi un tel constat contre-intuitif ? Tout serait une histoire d'écart à la norme, une situation que la pression sociale nous pousse à fuir. Si dans un groupe, quelqu'un transgresse les principes établis, il est rappelé à l'ordre. Et donner trop pourrait être risqué pour une société, car des études récentes révèlent que le généreux donateur induit un malaise chez les gens qui l'entourent, complexés de ne pas donner autant. Sans norme, chacun pourrait calmer son malaise en donnant toujours plus, engendrant une surenchère néfaste. Même l'altruisme demanderait à être limité. Les plus philanthropes se montreraient donc discrets pour éviter les remontrances.

Nous voilà bien avancés... Mais une question demeure. S'il y a une limite à ne pas dépasser, pourquoi les grands mécènes vont-ils malgré tout au-delà ? Nichola Raihani imagine une hypothèse parmi d'autres. Elle suppose par exemple que l'anonymat n'est pas forcément complet : le premier cercle de proches peut être averti de l'importance des sommes versées, ce qui ajoute à la bonne réputation du donateur, point évoqué plus haut.

Mais peut-on réellement limiter l'altruisme et la générosité à ces considérations autocentrées ? Si des grands principes issus des millions d'années d'évolution régissent partiellement ces comportements, l'éducation, le caractère, l'instinct ou certaines obligations peuvent pousser un individu à tendre la main à son homologue. La culture y contribue donc probablement aussi.

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