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Les interventions dans les conflits

Dossier - Primates : Agression, conciliation, résolution des conflits
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Chez les primates, l'agression et son contrôle reflètent le type de relations sociales que les individus du groupe entretiennent. Il est intéressant d'étudier ces comportements chez divers groupes car ils sont révélateurs du style de dominance de l'espèce.

  
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Chez plusieurs espèces de primates non humains, des individus extérieurs à un conflit sont susceptibles d'intervenir dans ce même conflit au profit de l'une ou l'autre des parties. Les interventions peuvent représenter un soutien à un partenaire privilégié et être un moyen de renforcer la relation avec le bénéficiaire de l'intervention, ou une possibilité d'atteindre d'autres buts, comme, par exemple augmenter sa dominance sur l'individu cible de l'intervention.

Tamarin. © 12019, Pixabay, DP

1 - Utilisation d'un individu

Parfois l'individu tiers n'intervient pas de manière volontaire dans un conflit entre deux opposants : c'est ce qu'on appelle l'agonistic buffering.

Chez les babouins et les macaques, les mâles peuvent utiliser les nourrissons pour interagir entre eux. Chez les babouins, cela permet d'apaiser un agresseur : un mâle impliqué dans un conflit enlève un petit et, le portant, se dirige vers son adversaire, ce qui met fin à la querelle.

Chez le macaque de Barbarie (Macaca sylvanus), le macaque du Tibet (Macaca thibetana) et le macaque bonnet (Macaca radiata), le même rituel s'observe également lors des conflits, mais peut également survenir en dehors du contexte de l'agression : un mâle se saisit d'un nourrisson et s'approche d'un individu dominant de manière à engager une interaction sociale. Dans ces espèces, tout se passe comme si l'individu qui porte le jeune bénéficiait de l'immunité dont ce dernier jouit au sein du groupe. Dans ces relations tripartites, un individu en utilise un autre dans son propre intérêt.

2 - Interventions agressives et pacifiques

Il existe d'autres cas d'interaction polyadique où l'individu tiers n'est pas manipulé mais vient de lui-même interférer dans un conflit.

Intervention agressive, où une mère et son jeune forment une coalition contre le mâle dominant. © Bernard Thierry - Reproduction et utilisation interdites

Chez les primates non-humains, l'intervention d'un troisième individu dans un conflit conduit le plus souvent à une coalition, où deux individus (l'intervenant et un des opposants) vont s'allier contre un troisième.

Double menace chez le capucin moine. © Jean-Baptiste Leca - Reproduction et utilisation interdites

Mais, des interférences de type non agressif ont été rapportées chez quelques espèces. Ce fait est souvent rare et peu spectaculaire : un individu de haut rang approche les opposants et arrête ainsi l'agression.

Dans d'autres cas, un individu tiers se soumet à l'un des deux opposants. Dans d'autres exemples rapportés dans la littérature, l'intervention est d'un mode plus explicite, l'intervenant dirige des signaux d'apaisement vers l'agresseur, une étreinte, une monte ou une expression faciale affiliative.

Ceci a été observé chez les gorilles (Gorilla gorilla), les babouins de Guinée (Papio papio) et les macaques (macaque de Java (Macaca fascicularis), macaque à queue de cochon (Macaca nemestrina), macaque de Barbarie, macaque à crête). Cependant, ces données ont un caractère anecdotique. Chez le macaque rhésus et le macaque de Java par exemple, les apaisements vers un individu tiers se produisent à des taux si faibles qu'on ne peut envisager d'étude quantitative (moins d'un cas sur 500 conflits). Par contre, des cas d'interventions non agressives survenant régulièrement ont été rapportés chez deux espèces. Chez le macaque de Tonkean, l'étreinte de l'agresseur par un individu tiers coïncide souvent avec la fin du conflit (cf. annexe pour une description détaillée de l'étude). Chez les chimpanzésPan troglodytes, l'intervenant peut séparer les opposants avec les mains, ou, dans certains cas, ôter une pierre des mains de l'un des opposants qui s'apprête à la jeter sur son adversaire.

Toilettage chez le chimpanzé (Pan troglodytes) . © Marie Pelé - Reproduction et utilisation interdites

La différence entre les deux types d'interventions est que, dans les interventions agressives, le choix envers un des opposants implique un choix contre l'autre opposant, alors que dans les interventions non agressives, l'intervenant évite cette alternative.

3 - Les interventions impartiales

Les interventions ayant pour but de régler les conflits sont communes dans nos sociétés humaines (lois, médiations, conciliations juridiques, etc...), elles sont censées être impartiales. On peut se demander si de telles interventions existent chez les primates non-humains.

Voici quelques cas d'intervention bilatérales que l'on pourrait qualifier à première vue d'impartiale chez plusieurs espèces :

• Les interventions dirigées vers le conflit (et non vers les opposants) : une femelle chimpanzé, lors d'un conflit entre deux juvéniles, aboie, fait des gestes de loin, et le conflit s'arrête. Chez les gorilles, des femelles interviennent en émettant des grognements en direction des deux opposants, mais pas clairement vers l'un ou l'autre des adversaires, et des juvéniles vocalisent en s'interposant dans les conflits entre mâles adultes. Chez les macaques japonais, un mâle adulte regarde ou se déplace vers des juvéniles en conflit, qui vont immédiatement se disperser.

• Chez les chimpanzés et les gorilles : dans ces deux espèces, les mâles peuvent agresser les deux parties et mettre fin avec succès aux conflits. Chez les chimpanzés par exemple, un individu peut tirer ou taper les deux opposants et rester entre eux pour qu'ils ne reprennent pas l'agression. Chez les macaques japonais, le mâle dominant peut menacer chacun des agresseurs pour les séparer.

• Des interventions pacifiques peuvent être dirigées vers les deux opposants simultanément. Un mâle chimpanzé a interposé ses mains entre deux femelles en conflit, les a forcées à se séparer et est resté entre elles jusqu'à ce qu'elles cessent le conflit. Chez les Bonobos (Pan paniscus), une mère a retiré son jeune et a calmé l'autre opposant en l'enlaçant. Chez le macaque de Tonkéan, une femelle a été observée claquant des lèvres simultanément vers les deux opposants (inefficace) et un mâle subadulte a tenté de jouer simultanément là aussi, avec les deux opposants sans succès. Un autre mâle subadulte a, dans un premier temps claqué des lèvres vers un des opposants puis joué avec l'autre opposant et le conflit s'est arrêté. Chez le macaque à crête, une femelle subadulte a contacté une juvénile avec la main tout en émettant une mimique affiliative vers l'autre opposant, et il y a eu arrêt du conflit.

Jeu social chez des orang-outangs . © Marie Pelè - Reproduction et utilisation interdites

Si l'impartialité est définie selon les actes observés, alors nous pouvons dire que les interventions impartiales existent chez les primates non humains. Si par contre, l'impartialité est définie selon les intentions et motivations de l'intervenant, alors, il est difficile de la mesurer. On peut cependant proposer des degrés de partialité, et ainsi émettre l'hypothèse que certaines interventions unilatérales (c'est-à-dire dirigées vers un des deux opposants), puisse avoir un degré très faible de partialité. Les interventions de contrôle et pacifiques dans lesquelles des individus de haut rang arrêtent l'agression en aidant l'agressé ou en apaisant l'agresseur en sont des exemples.