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Les dernières sirènes d'Égypte, une histoire vécue

Dossier - Les dugongs, animaux magiques, menacés d'extinction
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Isabelle Croizeau

Les dugongs sont en danger ! L'un des deux seuls représentants de l'ordre des siréniens voit ses populations diminuer dans toutes les eaux du globe, face à une pression anthropique de plus en plus forte.

  
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Si la population des dugongs atteint environ 4.000 individus dans toute la mer Rouge, ils ne seraient plus qu'une vingtaine sur les côtes égyptiennes ! Face aux constructions d'hôtels, aux aménagements touristiques, les timides mammifères ont bien du mal à trouver le calme dont ils ont besoin. Dans une petite baie tranquille, l'un deux nous a offert une rencontre magique.

Les sirènes de l'Égypte ! © AG Owen, Fotolia

Je palme depuis plus d'une heure, luttant contre de méchantes petites vagues qui s'engouffrent sans cesse dans mon tuba. Les mollets en feu, je quadrille la petite baie dans laquelle, m'a-t-on dit, vit l'un des derniers dugongs de la mer Rouge égyptienne. Plus au sud, le long des côtes africaines, il en reste encore quelques centaines. Mais ici, leur population est estimée à une vingtaine d'individus, autant dire qu'il n'y en a plus. Alors je palme ! Si j'ai la chance de le trouver, ce sera peut-être une rencontre unique dans ma vie de plongeuse, je ne la laisserai pas passer !

Le dugong se nourrit de plantes marines. © Alexis Rosenfeld, toute reproduction et utilisation interdites

Tout y est, si un dugong a élu domicile quelque part sur ce bout de côte, c'est sûrement ici : une petite baie souvent abritée, même si ce jour-là le vent s'y engouffre de plus en plus fort, de petits fonds, pas plus d'une quinzaine de mètres, du sable et un herbier de zostères, les plantes marines dont l'animal se nourrit. Passé le récif aux poissons multicolores qui borde la baie, sur fond de sable immaculé, je survole un paysage bleu vert monotone, à peine vallonné, où évoluent quelques poissons coffres, deux ou trois tortues vertes aux dimensions respectables qui me détourneraient presque de mon but, quelques serpentines et des lambis en plein accouplement. Une heure encore à palmer, la visibilité est de plus en plus mauvaise, tout est brassé là-dessous et le sable en suspension ne m'aidera pas à localiser mon dugong.

Un animal placide et dodu

Je me découragerais presque... quand tout à coup, à une vingtaine de mètres de moi, je vois, je devine plutôt, une sorte de cylindre gris, qui bouge ! C'est lui ! Trop occupé à brouter pour m'accorder le moindre regard, je l'observe, je le contourne, mais toujours en surface, mon équipement est sur la plage, je n'aurais pas tenu deux heures à traîner ma bouteille sur le dos. Et à regarder ce gros animal, placide et dodu, je me demande encore comment il a pu faire naître la légende des sirènes, tant il est éloigné des canons de la beauté féminine !

Le dugong est un animal terriblement attendrissant. © Photo Alexis Rosenfeld, toute reproduction et utilisation interdites

À contre-cœur, sachant bien que j'ai toutes les chances de ne pas le retrouver, je file vers la plage chercher ma bouteille, et mon équipier. Et effectivement, j'ai eu beau essayer de prendre des repères, l'animal au retour a bougé, il faut reprendre les recherches... en vain pour cette première plongée.

La seconde mise à l'eau sera la bonne. Quelques coups de palmes après avoir quitté la plage, il est là, broutant encore bien sûr puisqu'il consacre à ses repas la majeure partie de son temps. Nous approchons, tranquillement, jusqu'à pouvoir compter les moustaches de notre compagnon de plongée. Rien, aucun mouvement de crainte de sa part. Nous avons tout le loisir de le regarder, de le détailler, et s'il n'est pas gracieux à proprement parler, il est terriblement attendrissant. Son gros museau rond s'agite comme celui d'un lapin géant, son ventre dodu lui donne des allures de saucisse, sa queue aplatie semble immobile, et le propulse pourtant tranquillement, beaucoup plus vite en fait que ce que l'on peut imaginer d'un être aussi massif. De gros rémoras se collent contre lui. Avec une indécence totale, l'un deux vient même se coller directement à son anus pour être certain de récolter un maximum de déjections, sans rien perdre du festin ! Le dugong s'ébroue, rien, l'indésirable s'accroche. Alors, avec une violence qui semble pourtant incompatible avec sa corpulence, notre dugong roule sur lui-même, tourbillonne contre le sable, jusqu'à ce que l'intrus sans doute à moitié assommé abandonne la partie et lui rende sa tranquillité.

Le dugong passe la majeure partie de son temps à brouter. © Alexis Rosenfeld, toute reproduction et utilisation interdites

Un dugong débonnaire et curieux

Puis, sans aucune précipitation, comme satisfait de la leçon donnée au rémora, le dugong remonte vers la surface respirer quelques goulées d'air frais. Le temps s'est calmé, il n'y a plus en surface qu'un petit clapot, et l'eau s'est éclaircie. Gris sur bleu, le dugong se détache parfaitement, et prend la pose pour une série d'images, venant presque renifler du museau le photographe, repartant en ondulant tranquillement de la queue, s'immobilisant un peu plus loin. Et nous aurons finalement du mal à le suivre, lorsqu'il décidera d'aller brouter ailleurs. Mais par respect pour sa tranquillité, nous n'insistons pas non plus, trop heureux de notre chance de plongeurs amoureux des mammifères marins.

Plusieurs jours de suite, nous reviendrons dans la petite baie. Et trois fois, notre dugong se laissera approcher avec toute la placidité de son espèce. En quittant définitivement l'endroit, dont je tairai le nom pour éviter de contribuer à mettre fin à sa belle tranquillité, j'avais l'étrange sentiment d'être peut-être parmi les derniers à plonger avec un dugong. Un sentiment mêlé de grande satisfaction et de tristesse sans fond, mes enfants, dans vingt ans à peine, n'auront peut-être pas cette chance.