Dans ce deuxième dossier de ma série sur le poisson, on va explorer à la fois la nécessité et les possibilités immenses de l'élevage de poisson, l’aquaculture. Elle doit très largement remplacer la pêche dans les décennies à venir pour éviter des dégâts irrémédiables à la faune marine, et même sa possible disparition. Sans oublier la culture d’algues, elle aussi extrêmement prometteuse. Sur ces activités, la France a accumulé un retard qui devient très préoccupant.

  
DossiersQuelles sont les solutions durables pour continuer de manger du poisson ?
 

Il va certes falloir apprendre à résoudre les problèmes sanitaires spécifiques posés par cette activité en milieu aqueux : pollution des côtes par les déchets des élevages, les antibiotiques et autres produits chimiques utilisés à l'excès et les parasites qui pullulent dans ce milieu très concentré. Deux exemples parmi d'autres.

Les exploitations « industrielles » de crevettes tropicales sur les littoraux maritimes détruisent les mangroves et fragilisent les côtes, en particulier en cas de tsunamis. Ils génèrent également d'énormes problèmes sanitaires, dans des mers chaudes et propices à la multiplication des microbes et virus. D'où en particulier le recours très fréquent aux antibiotiques, qui provoquent une accoutumance préoccupante chez le consommateur, amoindrissant ses défenses potentielles en cas de maladies graves chez lui. Sans parler des effets allergènes, ou des produits conservateurs à base de sulfites, ou de la concertation en mercure et autres métaux lourds...

Élevage de crevettes à Taiwan. © Pawar Pooja, wikimedia commons, CC 4.0

On peut également évoquer la « contamination sociale » : de nombreuses ONG dénoncent régulièrement des pratiques d'esclavage en cours sur de nombreux bateaux de pêche asiatiques qui fournissent le poisson servi comme nourriture dans les élevages de crevettes...

Autre exemple : le pou du saumon

Autre exemple significatif : l'infestation des élevages de saumon par le pou de mer. Il s'agit d'un parasite de quelques millimètres qui se fixe sur la peau du saumon pour manger son mucus, et parfois la peau et le sang. Il cause des plaies ulcérées, entretenues ou élargies par des infections bactériennes et fongiques opportunistes, qui finissent par tuer de très nombreux sujets.

Poux du saumon : 1. Femelle adulte avec des ficelles d'œufs. 2. Femelle adulte sans ponte. 3. Pou immature. Norwegian Aquaculture Center, Brønnøy, Norwa. © Thomas Bjorkan, Wikimedia commons, CC 3.0

Quand le pou se trouve en présence de milliers de proies réunies dans une même cage, il n'a plus que l'embarras du choix et pullule. De plus, comme très souvent les élevages de saumon sont situés dans les couloirs de migration des jeunes saumons sauvages, les poux voyagent gratuitement d'un élevage à l'autre. Et ils deviennent malheureusement (mais logiquement) de plus en plus résistants aux pesticides antiparasitaires.

Poux sur un saumon. © 7BarrymOre, Wikimedia commons, DP

On parle bien d'élevages de centaines de millions de poissons sur des surfaces réduites, essentiellement dans les fjords norvégiens, chiliens et canadiens. De plus, à la suite de ruptures de filets, des centaines de milliers de poissons retrouvent chaque année la liberté, emportant avec eux leurs maladies et leurs parasites !

Le développement de cette activité d'aquaculture gagnera évidemment à se faire chaque fois que possible sur terre plutôt qu'en mer, car les problèmes de maladies et de parasites y seront quand même plus faciles à contrôler. C'est un immense défi que d'apprendre à élever des poissons sans trop d'atteintes à l'environnement ; mais ça vaut la peine de tenter d'arrêter d'épuiser purement et simplement les poissons de la mer !

Des solutions sanitaires

Rien n'empêche de se lancer dans l'élevage de crevettes tropicales dans des bâtiments à énergie positive situés en bordure de mer, par exemple sur les côtes bretonnes. L'intérieur de ces fermes aquacoles serait maintenu à une température constante de 24 °C favorable à cet élevage, avec une combinaison d'excellente isolation thermique, et d'énergie solaire et de géothermie, ainsi que des systèmes sophistiqués de filtration de l'eau. Quand on sait qu'une seule crevette peut pondre 25.000 œufs, on imagine qu'il peut y avoir de bonnes perspectives dans la maîtrise de cet élevage. Un aliment qui a une très bonne acceptabilité sociale et dont la France importe 100.000 tonnes par an. Juste derrière le thon (120.000 tonnes) et le saumon (160.000 tonnes).

Et d'une manière générale, construire des fermes verticales qui n'occupent pas trop de surface au sol peut représenter un bon choix pour développer cette activité, car la maîtrise et la disponibilité des sols en bord de mer est une question très difficile à résoudre tant ces espaces sont convoités à la fois pour des raisons esthétiques et pour le développement de nombreuses activités économiques et touristiques. Ceci peut concerner à la fois les fermes d'élevage de poissons et celles d'insectes pour les nourrir.

Sans oublier bien entendu de tenir compte du bien-être animal ! Même les poissons sont des êtres sensibles. Puisque l'on démarre après les autres sur cette activité d'élevage, à une époque où l'opinion publique est devenue très sensible à ces questions, il convient d'étudier sérieusement ce que sont réellement les conditions de vie « naturelles » des poissons, pour tenter de s'en rapprocher le plus possible... Sachant que leur éviter d'office la peur permanente d'être la proie de prédateurs est une contribution énorme à ce bien-être. Mais cela ne suffit pas !