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Disparition du gemmage : une réalité inavouable ?

Dossier - Région Aquitaine : Le Gemmage
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En 1990, le métier de résinier disparaissait de la forêt des Landes de Gascogne dans une indifférence quasi-générale. Ancien gemmeur, inventeur et écrivain, Claude Courau n'a cependant jamais accepté cette disparition et milite depuis inlassablement en faveur d'une relance du gemmage. Découvrez sous forme d'interview son ancien métier.

  
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L'Etat avait pourtant à cette époque décidé de subventionner le gemmage français ?

C'est exact ; même si les manifestations des gemmeurs et les menaces d'une grève générale ne sont pas étrangères à cette décision. Mais toujours est-il que subventionner le gemmage, cela revenait à confier une grande partie de son avenir et de ses possibilités d'évolution au seul bon vouloir de l'Etat. Or les représentants de l'Etat avaient visiblement d'autres projets pour la forêt des Landes de Gascogne que ceux de la survie ou d'une modernisation du gemmage.

L'habitat des résiniers - Les résiniers travaillaient dans la forêt par tous les temps. Ces petits abris de branches et de mousse leurs permettaient de se protéger lors de fortes intempéries. © Claude Courau - Collection privée - Tous droits réservés

Quels types de projets ?

Ces projets constituent le second des "faits marquants" que j'évoquais il y a quelques instants, et qui ont sans aucun doute contribué à la disparition du gemmage. Il paraît en effet évident aujourd'hui que l'Etat a eu nettement la volonté de donner une "vocation" papetière à la forêt de Gascogne, notamment au profit des entreprises Saint-Gobain et des Papeteries de Gascogne. Les gros propriétaires privés se sont d'ailleurs très vite engouffrés dans la brèche, car il est également très clair qu'ils voulaient se débarrasser du gemmage et des gemmeurs depuis très longtemps.

L'habitat des résiniers - L'abri est terminé : un vrai travail d'orfèvre ! © Claude Courau - Collection privée - Tous droits réservés

Pour quelles raisons selon vous ces gros propriétaires privés voulaient-ils se "débarrasser" des gemmeurs ?

Ils étaient excédés depuis de nombreuses années par les revendications sociales des gemmeurs ! Pour cette raison, les industriels de la papeterie n'ont pas eu beaucoup de peine à convaincre les propriétaires de réaffecter en priorité leur patrimoine forestier vers ce débouché de substitution.

Pouvez-vous nous donner quelques chiffres afin d'illustrer vos propos ?

L'habitat des résiniers - Les cabanes de bois ou de pierre dans lesquelles vivaient les résiniers étaient très souvent situées au coeur de la forêt. Il était pas rare que plusieurs familles de gemmeurs y cohabitent. © Claude Courau - Collection privée - Tous droits réservés

Sans remonter trop loin, les gemmeurs étaient environ 16 500 en 1950, et sans compter le personnel des usines de distillationon estime que près de 35 000 personnes vivaient encore à cette date plus ou moins complètement du travail de la gemme.

En 1969, soit quelques années après l'ouverture brutale du marché français à l'importation des produits étrangers, le nombre des gemmeurs a chuté à 1100, et moins de 10 000 personnes vivaient encore de cette activité.

La réaffectation de la forêt à destination de l'industrie papetière a ramené ce nombre à 472 gemmeurs en 1977, puis à 223 en 1983 et enfin à 76 en 1989.

En 1990, tout était terminé, et le gemmage au passé millénaire disparaissait totalement de la forêt des landes de Gascogne dans une indifférence quasi-générale.

Les arguments que vous avancez pour expliquer la mort du gemmage sont parfois assez éloignés de ceux de la version officielle, qui insiste surtout sur les problèmes de pénibilité du travail, du dédain des jeunes générations pour ces métiers en forêt, de concurrence des produits étrangers ou encore de fluctuations trop importantes des cours de la résine ; que pensez-vous de ces arguments ?

Ils ne constituent pour la plupart qu'un habillage présentable de réalités beaucoup moins avouables. La pénibilité du travail ne signifie rien d'autre que l'obligation dans laquelle se trouvaient les résiniers de devoir subsister plusieurs mois sans percevoir de revenus.

Le supposé "dédain" des jeunes générations, qui dans la bouche de certains voulait aussi dire "fainéantise", traduit simplement le fait qu'ils étaient lassés ou effrayés par de telles conditions salariales et qu'ils cherchaient donc naturellement à trouver un emploi où la paye était mensualisée afin d'apporter une plus grande sécurité financière à leur famille.

En avançant l'argument de la fluctuation des cours de la résine ou celui de la concurrence étrangère, on omet bien sûr de préciser que c'est la politique suivie par l'Etat qui a placé le gemmage français au coeur de la tempête. Et dans la même logique, on oublie là encore systématiquement de dire que jusqu'à une époque récente, pratiquement aucune recherche n'était menée en vue moderniser le gemmage ou la récolte d'une résine de meilleure qualité, seule à même de répondre aux besoins des industries de hautes technologies.