Le Gouvernement Italien a-t-il approuvé un projet obsolète pour sauver Venise ?

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En Italie, le Gouvernement Berlusconi a décidé, le 6 décembre 2001, de compléter un projet appelé MOSE (Modulo Sperimentale Elettromeccanico) prévoyant la construction d'écluses mobiles aux entrées de la lagune de Venise, afin de protéger la cité historique des inondations. Ce projet est non seulement très discuté pour ses impacts négatifs sur l'environnement, mais pourrait aussi devenir rapidement obsolète en cas d'élévation du niveau de la mer.

  
DossiersLe Gouvernement Italien a-t-il approuvé un projet obsolète pour sauver Venise ?
 

Paolo Antonio Pirazzoli, CNRS-UMR8591, Meudon, France


En Italie, le Gouvernement Berlusconi a décidé, le 6 décembre 2001, de compléter un projet appelé MOSE (Modulo Sperimentale Elettromeccanico) prévoyant la construction d'écluses mobiles aux entrées de la lagune de Venise, afin de protéger la cité historique des inondations. Ce projet est non seulement très discuté pour ses impacts négatifs sur l'environnement, mais pourrait aussi devenir rapidement obsolète en cas d'élévation du niveau de la mer.

* Le projet MOSE prévoit 79 écluses mobiles aux trois passes lagunaires, qui seraient fermées lorsque la marée menace d'atteindre le niveau de 1,10 m au-dessus du niveau de la mer de la période 1884-1909 (zéro de référence local), c'est à dire environ 0,87 m au-dessus du niveau moyen de la mer actuel. Les écluses, d'une longueur d'environ 20 m, reposeraient par temps normal sur le fond des passes lagunaires, mais pourraient être redressées par des injections d'air comprimé pour fermer partiellement les passes.



crédit image : Coastal Education and Research Foundation

* Il est prévu que les écluses pourraient osciller indépendamment les unes des autres avec les vagues (qui sont généralement fortes lors des tempêtes qui provoquent des inondations). Ainsi, même si les barrières sont conçues pour résister à une dénivellation de 2 mètres entre la mer et la lagune, d'étroits passages resteraient ouverts tout le temps et les écluses ne formeraient pas une barrière imperméable. Les passages ouverts auraient de 10 à 14 m de profondeur (en fonction de la profondeur de la passe) et 0,15 m de large lorsque les écluses resteraient parallèles les unes aux autres ; ils seraient beaucoup plus larges en cas de fortes oscillations. Ce manque d'étanchéité entraînerait un accroissement du niveau de l'eau dans la lagune, estimé à 0,27 cm par heure si les écluses n'oscillent pas, à 0,46 cm par heure pour des rotations relatives de 20° et à 2,09 cm par heure pour des rotations de 30°.

* La pluie et le débit des rivières contribueraient également à élever le niveau de la lagune (comme lors de la grande inondation de 1966, lorsqu'une partie du débit de la rivière Sile est allé se jeter dans la lagune) quand les écluses seraient fermées. En outre, les mêmes vents qui provoquent des surcotes dans le golfe de Venise, font aussi incliner la surface de l'eau lagunaire, avec des surélévations (par rapport au niveau moyen) de 0,2-0,3 m, dans la partie septentrionale (près de l'île de Burano) en cas de sirocco (vent de SE), ou dans la partie méridionale (près de la ville de Chioggia) en cas de bora (vent de NE).

* Les barrières du projet MOSE protègeraient la lagune contre les inondations actuellement, les durées de fermeture étant relativement brèves (quelques heures), mais on peut douter de leur efficacité en cas d'une élévation du niveau de la mer, qui ferait augmenter les durées de fermeture.

Cette faiblesse du projet peut être expliquée par le fait que le système a été proposé officiellement en 1981, mais n'a pas été ensuite adapté aux prévisions d'élévation du niveau marin, émises depuis 1982, à la suite de l'accroissement de l'effet de serre. L'estimation la plus récente (IPCC, 2001) prévoit, pour la période 1990-2100, une élévation du niveau global de la mer comprise entre 0,09 et 0,88 m, avec une valeur centrale de 0,48 m. Tous les scénarios établis par l'IPCC (2001) indiquent, pour l'année 2100, une montée du niveau global de la mer de plus de 0,31 m. Dans le cas de Venise, il faut ajouter également les phénomènes locaux d'affaissement du sol (au moins 0,04 à 0,05 m par siècle).

* Les auteurs du projet MOSE, par contre, ont considéré comme « plus réaliste » un scénario d'élévation de seulement 0,22 m pour 2100, c'est à dire moins que la montée du niveau relatif de la mer de 0,23 m enregistrée par les marégraphes locaux au cours du XXe siècle. Leur scénario « pessimiste » prévoit une élévation du niveau de la mer de 0,31 m. Un tel optimisme face à la montée future du niveau de la mer n'est pas justifié par de nouvelles études de modélisation, mais s'explique probablement par le seul fait que le système MOSE pourrait difficilement faire face à une montée du niveau moyen de la mer dépassant 0,30 m.

* Un exemple peut illustrer ce dernier point. Le 30 octobre 1976, une surcote de 0,90 m, additionnée à la marée, a provoqué un niveau d'inondation de 1,24 m au-dessus du zéro de référence. Un tel niveau n'est pas exceptionnel et il est atteint, en moyenne, une fois par an. La Fig. 1 représente la marée à Venise, les 29 et 30 octobre 1976, augmentée de 0,50 m. On a simulé ainsi une élévation du niveau moyen de la mer de 0,5 m; or, avec le scénario pessimiste du PICC (2001), l'augmentation pourrait être d'environ 0,9 m et une élévation de 0,5 m pourrait être atteinte bien avant la fin du siècle prochain. On a aussi supposé que les écluses étaient opérationnelles et que le flux d'eau à travers les écluses fermées, additionné aux précipitations (intenses à ces dates) auraient fait monter le niveau de la lagune de 1 cm par heure. Dans ce scénario, même avec l'aide du projet MOSE, le niveau moyen le la lagune aurait dépassé la cote de 1,10 m. Dans la partie nord de la lagune, la surélévation de 0,2-0,3 m provoquée par le fort sirocco aurait aggravé l'inondation à Burano.

* La période considérée précédemment n'a rien d'exceptionnel. Des résultats semblables seraient obtenus dans plusieurs autres situations. Par exemple, dans les jours précédant les 29 et 30 octobre 1976, également pluvieux et ventés, il y aurait eu aussi des problèmes. Si l'on considère une semaine entière (du 25 au 31 octobre 1976), même avec les meilleures prévisions pour la marée et les surcotes, il aurait fallu fermer les écluses 7 fois et les garder fermées pendant presque 90% du temps (Fig. 2). Les écluses auraient dû être fermées systématiquement au début de la marée montante, avec des impacts sur la qualité des eaux semblables à ceux résultant d'une fermeture complète (étanche) des passes, mais sans les avantages de l'étanchéité pour le niveau de l'eau dans la lagune. En outre, les surélévations dues à la bora auraient provoqué des problèmes à Chioggia le 27 octobre, malgré les protections locales jusqu'à 1,20 m prévues localement par le projet.

* Les exemples précédents montrent clairement que les très coûteuses écluses MOSE fourniraient une protection insuffisante contre les inondations dans le cas d'une élévation du niveau de la mer de seulement 0,5 m. Lors de situations météorologiques défavorables, jouant sur le niveau atteint et la durée des surcotes, sur la surélévation provoquée par le vent, sur les précipitations atmosphériques et le débit des rivières, les problèmes commenceraient probablement par des élévations du niveau de la mer plus modestes.

* Les incertitudes face à l'évolution future du climat sont, il est vrai, non négligeables. Cependant, d'après les meilleurs modèles climatiques, le risque apparaît évident que les écluses du MOSE deviennent obsolètes en quelques décades et qu'il faille les démolir peu après leur construction, pour séparer la lagune de la mer d'une manière plus efficace.

* Le projet d'exécution et la construction des écluses nécessiteront au moins huit ans et le coût dépassera trois milliards d'euros. Le Gouvernement Berlusconi souhaite améliorer son image politique en réalisant rapidement des travaux publics importants. Dans le cas de Venise, cependant, la décision de compléter le projet MOSE semble hâtive. On aurait plutôt besoin d'idées nouvelles et de solutions alternatives.



crédit image : Coastal Education and Research Foundation

* Le rehaussement de 0,2 à 0,3 m du niveau du sol dans les rues est déjà en cours dans les parties les plus basses de la ville, pour atteindre presque partout la cote d'au moins 1,1 m. Une augmentation de la résistance hydrodynamique dans les passes (en diminuant la profondeur et en augmentant la rugosité du fond), pourrait écrêter les surcotes marines d'au moins 0,2 m en moyenne (Umgiesser, 1999). Ces interventions diffuses et facilement réversibles, si elles n'offrent pas une protection contre les inondations aussi complète que les écluses, ont l'avantage d'être plus compatibles avec l'environnement. Si elles étaient réalisées conjointement, et si le niveau de la mer restait proche de l'actuel, elles ramèneraient la fréquence des inondations à celle très acceptable d'il y a un siècle. Ceci permettrait de gagner quelques décennies, de vérifier l'évolution en cours et probablement de rétrécir les larges fourchettes d'incertitude des estimations actuelles. En effet, c'est seulement lorsque l'élévation future du niveau de la mer pourra être prévue avec plus de précision qu'il sera possible de décider du type de défense nécessaire pour sauver Venise et sa lagune.

* De toute façon, lorsque l'élévation du niveau de la mer dépassera 0,3 m, les intervention diffuses tout comme les écluses du MOSE seront inadéquates. Il sera alors nécessaire de construire rapidement une séparation solide et étanche entre la lagune et la mer.

L'Italie est-elle assez riche pour dépenser plus de 3 milliards d'euros pour des travaux de construction importants qui risquent de devenir rapidement obsolètes ? Ne serait-il pas plus responsable et courageux de réviser des hypothèses surannées et d'envisager des solutions plus prudentes, mais capables à terme de faire face aux changements prévisibles du niveau de la mer ?