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Le corail est-il animal ou végétal ?

Dossier - Le corail rouge, l'or de Méditerranée
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Le magnifique corail rouge, un Cnidaire à croissance très lente, vit dans des habitats rocheux ombragés en Méditerranée et Atlantique oriental, entre 5 et 700 m de profondeur. Depuis des millénaires, son squelette calcifié est utilisé pour des bijoux, des amulettes et comme médication.

  
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Avec son apparence de petit arbre pétrifié, sa couleur de sang et une réputation de pouvoirs magiques, le corail rouge a été l'objet de mythes quant à sa nature et il est un modèle classique de l'évolution des sciences naturelles au cours des siècles. Alors, est-il minéral, végétal ou animal ?

Pour les Grecs anciens, le corail rouge était un « lithodendron » (arbre de pierre), un végétal qui durcissait au contact de l'air. Ovide relate dans les Métamorphoses que c'est le contact de la tête de Méduse, coupée par Persée, qui a donné aux pousses molles de corail la force de durcir à l'air comme pierre.

Le corail rouge est un animal, un Cnidaire, comme les petits coraux jaunes (Leptopsammia pruvoti) qui cohabitent avec lui. © J.-G. Harmelin, tous droits réservés, reproduction et utilisation interdites

Le corail rouge, un animal, pas un végétal ni un minéral

Ce mythe d'une pétrification aérienne s'est maintenu jusqu'à la fin du XVIe siècle ! Mais le débat à propos de la nature minérale ou végétale du corail s'est poursuivi jusqu'au XVIIIe siècle, les botanistes le classant comme « lithophyte ».

C'est dans ce contexte qu'est survenu ce que l'on peut nommer la « controverse de Marseille », en référence au lieu des observations. En 1706, Luigi Ferdinando Marsigli, militaire italien mais surtout naturaliste, vint à Marseille après un séjour à Montpellier avec un projet peu commun pour l'époque : aller en mer pour en étudier les phénomènes physiques et aussi le corail en accompagnant les pêcheurs. De ces tribulations marines au large de Marseille et de Cassis naîtra le premier ouvrage moderne d'océanographie, L'Histoire physique de la mer, publié à Amsterdam en 1725, surprenant par la justesse des descriptions.

Figure 3 : extrémité d'une branche de corail rouge avec les polypes très épanouis, photographié en plongée, à Marseille, et figure de L. F. Marsigli (1707) illustrant l'expérience qui lui permit de voir fleurir le corail récolté par des corailleurs marseillais. © J.-G. Harmelin, tous droits réservés, reproduction et utilisation interdites

Marsigli est alors persuadé de la nature minérale du corail rouge, qui se formerait comme les stalactites des grottes aériennes. Mais, après une pêche hivernale, les rameaux de corail qu'il a mis dans des récipients remplis d'eau de mer présentent des fleurs blanches à huit pétales (fig. 3).

Voilà la preuve que le corail est bien un végétal, une « plante pierreuse », observation entérinée avec enthousiasme par l'abbé Bignon de l'Académie royale des sciences de Paris. Jean-André Peyssonnel, fils d'un fameux médecin marseillais, était aussi avec lui et avait pu voir ces fleurs. Entre 1723 et 1725, devenu lui-même médecin, il renouvelle plusieurs fois les expériences de Marsigli avec des pêcheurs de Marseille et de la Calle, en Algérie.

Il acquiert alors la conviction que les fleurs sont bien animales et font partie intégrante de l'écorce friable du corail. Mais Réaumur mit son veto en 1727 à la diffusion de cette découverte par l'Académie des sciences. Les observations de Peyssonnel furent quand même publiées en Angleterre et leur justesse fut enfin reconnue, d'abord par Bernard de Jussieu en 1742, puis par l'ensemble de la communauté scientifique.

Corallium rubrum, le nom scientifique du corail rouge

Position systématique du corail rouge : Corallium rubrum (Linnaeus, 1758) est un Invertébré relativement primitif :

  • Phylum (ou embranchement) : Cnidaria (Cnidaires, ou Coelentérés) ;
  • Classe : Anthozoa (Anthozoaires) ; sous-classe : Alcyonaria (Octocoralliaires) ;
  • Ordre : Gorgonacea (Gorgonaires) ; famille : Coralliidae.

Les Cnidaires et le monde marin

Les Cnidaires constituent un embranchement majeur du monde marin, extrêmement divers puisqu'il regroupe des organismes ayant des morphologies et des modes de vie aussi différents que les méduses, les anémones de mer, les hydraires, les coraux et les gorgones.

Tous abritent dans leur ectoderme des cellules spécialisées, les cnidocytes, qui renferment une arme redoutable, le nématocyste : une vésicule pleine de venin dans laquelle est invaginé un harpon muni d'un filament urticant, qui sera projeté à l'extérieur si une papille sensible, le cnidocil, est touchée.

Figure 3a : acropores en mer Rouge. Pourvus de zooxanthelles, ils construisent des récifs coralliens. © J.-G. Harmelin, tous droits réservés, reproduction et utilisation interdites

Le terme « corail » prête souvent à confusion puisque le corail rouge le partage avec les coraux tropicaux constructeurs de récifs (AcroporaPorites, etc.), associés à des algues microscopiques (zooxanthelles, fig. 3a), les petits coraux si abondants dans les grottes (fig. 3b), et les coraux profonds (Madrepora, Lophelia, etc.). Ces autres coraux sont des Scléractiniaires appartenant à la sous-classe des Hexacoralliaires (ou Zoantharia).

Figure 3b : petits coraux Hexacoralliaires sans zooxanthelles des grottes méditerranéennes : Leptopsammia (jaune), Hoplangia (beige). © J.-G. Harmelin, tous droits réservés, reproduction et utilisation interdites

Le genre Corallium a été créé par Cuvier en 1797 pour le corail rouge de Méditerranée, auquel Linné avait déjà appliqué sa nomenclature binominale en 1758 en le nommant Madrepora rubraCe genre comprend 19 espèces distribuées en Atlantique, en Méditerranée, dans l'océan Indien et le Pacifique, la plupart à grande profondeur (seul C. rubrum est côtier en Méditerranée). Un genre voisin, Paracorallium Bayer & Cairns, 2003, regroupe sept espèces autrefois placées en Corallium. Au moins six de ces espèces sont exploitées pour la bijouterie.

Figure 4 : corail rouge méditerranéen en branches nettoyées de leur cortex et en colliers, et pièces taillées dans du corail rose du Pacifique. © J.-G. Harmelin, tous droits réservés, reproduction et utilisation interdites

Coraux précieux : le Aka et sa couleur sang de bœuf

L'espèce qui a la plus forte valeur commerciale est le Paracorallium japonicum, l'Aka ou Sang de bœuf, qui vit au Japon. Certains de ces coraux précieux, qui vivent à plus de 1.000 m de fond dans le Pacifique, peuvent atteindre plus d'un mètre de haut et un poids de plusieurs dizaines de kilogrammes. La couleur de ces Corallium et Paracorallium travaillés en bijouterie va du rouge profond (Aka, P. japonicum), au rose (peau d'angeC. secundum) et au blanc (C. konojoi) (fig. 4 et 5).

Figure 5 : une branche d'Aka, Paracorallium japonicum, de la collection Filocamo. © J.-G. Harmelin, tous droits réservés reproduction et utilisation interdites

La dénomination « coraux précieux » englobe aussi des Cnidaires qui ne sont pas des Coralliidae. Ce sont essentiellement le corail noir, qui correspond à l'axe noir, corné, de diverses espèces d'Antipathaires (Anthipates spp.), et le corail d'or (gold coral), qui est l'axe d'un Gerardia vivant au large de Hawaii.