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Des effets d'un barrage sur les poissons d'un fleuve tropical

Dossier - L'eau, un enjeu vital pour les pays du Sud
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Les produits de la pêche dans les cours d'eau restent une source de revenu importante dans les pays en développement qui disposent d'un bassin important et actif.

  
DossiersL'eau, un enjeu vital pour les pays du Sud
 

Le barrage hydro-électrique de Petit-Saut localisé sur le fleuve Sinnamary en Guyane a été fermé en janvier 1994. Ce fleuve, comme la plupart des fleuves guyanais, n'est facilement navigable que sur la portion de son cours qui traverse la plaine côtière, c'est-à-dire sur une distance d'une soixantaine de kilomètres. 

Sur le bord Nord Oriental de l'Amérique du Sud, la Guyane Française occupe une superficie de près de 90 000 km². © IRD

Dans ces conditions l'exploitation halieutique des fleuves, en dépit de la forte demande en poissons d'eau douce, est naturellement limitée à la partie basse des cours. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une activité essentielle, en terme de subsistance et de source de revenus pour une grande partie de la population des bourgades côtières. Les pêcheurs de la région de Sinnamary se sont beaucoup plaints des conséquences du barrage sur leurs captures. Il est cependant difficile d'évaluer l'impact directement sur les captures dans la mesure où aucun système de contrôle de la pêche en eau douce n'existe en Guyane. En revanche des études approfondies ont été menées par l'IRD sur les peuplements naturels de poissons avant et après la fermeture du barrage.

Le barrage de Petit-Saut, premier grand équipement construit par EDF en zone tropicale, fermé en janvier 1994, est implanté à environ 60 km de l'estuaire du Sinnamary. Il est équipé de 4 turbines de 30MW, une puissance censée couvrir une grande partie de la consommation électrique du Département, incluant celle du Centre Spatial Européen de Kourou. © IRD/Bernard de Mérona
  • La formation du réservoir en trois étapes

Du point de vue physico-chimique, on a pu distinguer trois phases dans la formation du réservoir.

La première, extrêmement dynamique, qui correspondait à la période de remplissage fut caractérisée par une déficience en oxygène du fait de la dégradation des matières végétales de la forêt mais aussi par une grande disponibilité des aliments pour les poissons. L'inondation progressive de la forêt a fourni à beaucoup d'espèces de poissons des conditions très favorables pour leur développement et la production piscicole a fortement augmenté durant cette phase. Les espèces opportunistes ont été favorisées.

Au cours de la première année de remplissage du réservoir de Petit-Saut, certaines espèces opportunistes se sont multiplié tel ce Parauchenipterus galeatus dont on voit l'estomac distendu par l'ingestion de grosses graines. © IRD/Bernard de Mérona.

La deuxième phase correspondait à la stabilisation physique du corps d'eau. La couche oxygénée s'est épaissie progressivement, la transparence a augmenté et une production de plancton s'est mise en place. Le milieu fonctionne alors comme un filtre vis-à-vis des différentes populations de poissons. Seules les espèces qui ont les capacités de s'adapter au milieu lacustre parviennent à se maintenir. La production piscicole a diminué et le peuplement était dominé par un petit nombre d'espèces omnivores, les premières à s'adapter à une alimentation basée sur des proies aquatiques.

Lors de la dernière phase, que l'on peut appeler la stabilisation écologique, les peuplements de poissons se sont équilibré par le développement d'espèces spécialisées (prédateurs ichtyophages, végétariens) qui entraient en compétition avec les espèces omnivores.

Une des conséquences de cet effet de filtre imposé aux peuplements par la mise en place du lac est l'absence dans le réservoir d'un certain nombre d'espèces présentes dans la rivière. Dans la période 1997-2000 on a estimé le nombre d'espèces capturables dans le réservoir à 53 alors qu'il était voisin de 61 dans la rivière. Ces évolutions, s'ajoutant à la nouvelle facilité de navigation sur une grande portion du fleuve, auraient pu favoriser l'exploitation halieutique.

La retenue de Petit-Saut a recouvert près de 350 km² de forêt primaire. Huit ans après sa mise en eau, elle est encore encombrée d'arbres morts. © IRD/Bernard de Mérona.

En fait, les risques liés à la chute des arbres a conduit les autorités à interdire la pêche sur le lac de retenue et l'exploitation s'est limitée à la tête de la retenue, au pied d'une cascade où se rencontrait une forte densité d'un gros poisson prédateur : l'aimara.

L'aimara, Hoplias aimara, le plus grand poisson prédateur des eaux douces de Guyane peut atteindre un poids de 30 kg. Il est activement pêché au pied du saut qui marque la limite amont de la retenue. © IRD/Bernard de Mérona.
  • A l'aval...

A l'aval la fermeture du barrage a été immédiatement suivie d'une dégradation drastique de la qualité physico-chimique de l'eau se traduisant par une importante déficience en oxygène et une accumulation de débris organiques. Ces conditions ont été toutefois rapidement améliorées par la construction par Electricité de France d'un seuil de ré oxygénation au pied du barrage. La conséquence fut une fuite des poissons vers l'amont et leur grande accumulation au pied du barrage, abandonnant la plus grande partie de la zone aval. A partir de décembre 1996 les poissons ont commencé à recoloniser l'ensemble de la zone aval et les captures se sont maintenues au même niveau qu'avant barrage. Il est clair en revanche que les modifications du régime hydrologique induites par le fonctionnement de l'usine hydro-électrique ont eu des conséquences importantes sur la reproduction et la survie juvénile de nombre d'espèces et, à long terme, il est à craindre qu'un certain nombre d'entre elles disparaissent de la zone. Du fait de l'importante variabilité du milieu (opérations de l'usine, phénomène El Niño,...) l'estimation de la richesse spécifique est difficile. Cependant, certains résultats suggèrent une diminution de l'ordre d'une dizaine d'espèces par rapport à la période avant barrage.

  • Barrages et société
Bien sûr la mise en place d'un barrage constitue une transformation brutale et radicale de l'environnement naturel, cependant l'exemple de Petit-Saut montre que les conséquences à moyen terme ne sont pas dramatiques pour la population humaine locale, surtout mis en regard des bénéfices produits. En revanche les conséquences écologiques sur le long terme sont largement méconnues. Diminution de la biodiversité, modification du climat régional, émission de gaz à effet de serre, sont autant de phénomènes évoqués dans la problématique "barrage". Le plus souvent ces phénomènes ne sont pas suivis à long terme du fait des difficultés de financement des programmes de recherches. Récemment cependant les responsables de la recherche ont pris conscience de l'importance des études à long terme des processus écologiques. Dans le domaine de l'eau, les conséquences des barrages constituent un problème majeur, en particulier dans les pays émergents qui favorisent ce type d'aménagement pour la production d'énergie, l'irrigation ou le contrôle des crues. Le barrage de Petit-Saut, du fait de son environnement socio-politique (département français dans l'espace européen) se trouve dans un contexte particulièrement favorable pour le développement d'un programme de suivi de longue durée qui pourrait servir de modèle pour l'ensemble de la zone tropicale.