Le pétrole est une énergie fossile dont nous devons aujourd’hui apprendre à nous passer. Ce ne sera pas facile, mais nous pouvons y arriver. © Corona Borealis, Adobe Stock
Planète

Réchauffement climatique : « À partir du moment où il y a une volonté politique, les choses sont plus à même de bouger »

-

Pour limiter le réchauffement climatique, ce que nous devons faire, c'est réduire nos consommations d'énergies fossiles. C'est désormais un fait établi. Alors la question qui se pose, c'est peut-être plus celle de ce que nous pouvons faire pour cela. De ce que nous voulons faire également. Et finalement, de ce que nous allons faire. Xavier Arnauld de Sartre, directeur de recherche CNRS au laboratoire Transitions énergétiques et environnementales, et Sophie Dubuisson-Quellier, directrice de recherche CNRS et membre du Haut Conseil pour le Climat, nous apportent quelques éclairages.

Cela vous intéressera aussi

[EN VIDÉO] Interview avec Jean Jouzel : Comment les gouvernements impactent le climat ?  Dans une interview, le paléoclimatologue Jean Jouzel, s'inquiète de l'avenir climatique au vu des réactions insuffisantes des gouvernements. 

En Norvège, le secteur du pétrole, ce n'est ni plus ni moins que 14 % du produit intérieur brut (PIB). La production est en déclin. Pourtant le pays reste le premier producteur d'Europe avec près de deux millions de barils extraits par jour. Et c'est dans ce contexte qu'en septembre dernier, le peuple s'est exprimé. Après une campagne agitée par la question de l'exploration de nouvelles ressources fossiles, il a élu une coalition qui remet en cause l'ordre établi. Une coalition dont l'un des alliés réclame même l'arrêt immédiat de toute exploration pétrolière et même l'arrêt de toute exploitation dès 2035.

Nous allons réduire nos consommations d’énergies fossiles

« Il y a 20 ans, ce n'était pas le cas. Mais aujourd'hui, l'opinion publique commence à mettre la pression. En Occident, au moins. Il devient difficile aux politiques de continuer à ne rien faire. Et puis, les technologies sont disponibles. Alors, ma réponse à la question : "allons-nous réduire nos consommations d’énergies fossiles ?" est oui. J'ai assez peu de doutes à ce sujet », nous confie Xavier Arnauld de Sartre, directeur de recherche CNRS au laboratoire Transitions énergétiques et environnementales.

« Ce qui explique avant tout qu'on ne l'ait pas fait avant, c'est, il faut bien le reconnaître, que le pétrole apparait comme une énergie formidable... si on excepte son impact catastrophique sur l'environnement. Le pétrole est une énergie bon marché, stockable, transportable, avec peu d'emprise au sol. Avec le pétrole, on peut aussi construire des routes et produire du plastique. Personne n'a envie de laisser tomber une énergie aussi formidable et autour de laquelle le monde entier s'est organisé au fil des années. »

Résultat, lorsque pour la première fois l'hypothèse d'un réchauffement climatique anthropique a été démontrée par l'Académie des sciences américaine à la fin des années 1970, personne ne s'en est inquiété. Jusqu'au milieu des années 1990. C'est à ce moment-là que les scientifiques ont commencé à aborder la question les implications possibles d'un tel réchauffement. Très vite, alors, les voix des climatosceptiques se sont fait entendre. « Celles des lobbies aussi, qui ont su manipuler à la fois l'opinion publique et la décision politique pour défendre leurs intérêts sectoriels », nous rappelle Xavier Arnauld de Sartre.

Nos modes de vie montrés du doigt

Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) le souligne : les activités humaines ont un effet « sans équivoque » sur la planète et sur son climat. Le doute n'est plus permis. « Notre rôle a évolué. De lanceurs d'alerte, nous sommes devenus forces de propositions. Beaucoup de scientifiques étudient aujourd'hui comment nous allons pouvoir décarboner notre économie. Les masters "pétrole" se sont transformés en masters "transition" », nous fait remarquer le chercheur du CNRS.

De gré ou de force, les stratégies d'entreprise semblent évoluer, elles aussi. « Une entreprise comme Total affirme aujourd'hui ne plus chercher de nouvelles sources fossiles. Elle a déjà diminué ses effectifs sur ces postes. Il est évident que la transition ennuie pas mal d'acteurs économiques, mais il est tout aussi évident qu'aujourd'hui, ils prennent le tournant. »

« Les comportements individuels, eux, seront les derniers à changer. Et il ne faut blâmer personne pour ça. » La question des modes de vie, pourtant, semble de plus en plus présente dans le débat. Dans les discours des décideurs. Dans les médias. Jusqu'au dernier rapport du Giec. Derrière notre manière de consommer se cacheraient des leviers redoutablement efficaces à lutter contre le réchauffement climatique.

Nos comportements sont de plus en plus montrés du doigt. Mais les individus ont-ils réellement les moyens de changer les choses ? © VectorMine, Adobe Stock

Les limites de la responsabilité individuelle

En 2019, l'étude « Faire sa part » publiée par Carbone 4 listait une douzaine de petits gestes du quotidien -- comme effectuer les trajets courts en vélo ou baisser la température de son logement -- ainsi que quelques changements de comportement plus ambitieux. Tous réalisables sans investissement. Pour conclure que « si un Français activait conjointement et systématiquement l'ensemble de ces actions tout au long de l'année, la baisse de son empreinte carbone serait de l'ordre de 25 % ».

« Les États et les entreprises disposent de capacités de levier sans commune mesure avec ce que peuvent faire les individus. C'est à eux de porter des actions de réduction de nos consommations d'énergies fossiles », nous confirme Sophie Dubuisson-Quellier, directrice de recherche CNRS et membre du Haut Conseil pour le Climat. « Mais la question reste complexe. Elle mêle considérations économiques, régulation publique, normes sociales. Activer ces leviers suppose aussi d'en passer par des accords internationaux -- c'est ce à quoi tente d'aboutir la COP26, la 26e Conférence des parties signataires de la Convention-Cadre de l'Organisation des Nations unies sur les changements climatiques. Et cette complexité a encouragé à se rabattre sur la responsabilité individuelle, avec l'a priori que les choses bougeront plus facilement par ce biais. Mais c'est ignorer le système de contrainte dans lequel nous sommes tous pris. »

La sociologie, en effet, nous apprend que nos modes de vie doivent essentiellement être considérés comme des résultantes d'une série de choix et de décisions collectives portées par les pouvoirs publics et par les acteurs économiques. « L'aménagement du territoire, la production de gros volume, les technologies disponibles. Tous ces éléments structurent notre manière de consommer. Ils n'offrent pas aux individus toutes les latitudes possibles pour fonctionner autrement », souligne Sophie Dubuisson-Quellier. « Nous faisons les choix qui nous apparaissent les plus simples. Parce que nous sommes humains. Tant qu'il sera plus simple de prendre sa voiture que les transports en commun, c'est ce que nous continuerons de faire. Dans un monde construit autour du pétrole, c'est même un comportement tout à fait rationnel, remarque, de son côté Xavier Arnauld de Sartre. Ça fait peut-être mal de le penser. Nous aimerions être écoresponsables et que tout le monde le soi. Mais ce n'est pas comme ça que les choses fonctionnent ».

Et c'est sans parler de la question des normes sociales qui, elles aussi, ont tendance à cadrer nos comportements. Certes, il y a ceux qui sont en capacité de renoncer à certaines choses, de changer leurs comportements. « Mais une majorité de la population a plus de mal à mener ce type de raisonnement. Parce qu'elle n'a déjà pas la possibilité d'accéder à ce que les autres considèrent comme un standard », note Sophie Dubuisson-Quellier. Ainsi, finalement, nous serions peu en mesure de choisir nos modes de vie. Ceux-ci seraient bien plus contraints que nous l'imaginons, par un environnement structurel et par des conditions de vie -- notre niveau de revenu, l'endroit où nous vivons, etc. -- contre lesquelles il est difficile d'aller au niveau individuel.

La responsabilité des États

« La question de la vulnérabilité doit être posée. Pour ces personnes qui sont ultra-dépendantes de cette formidable énergie fossile qu'est le pétrole. Cela peut être accompagné, politiquement », nous assure Xavier Arnauld de Sartre. Le rôle d'un État n'est-il pas justement celui-là ? D'accompagner la croissance en en limitant les impacts négatifs. « Voyez comme le pétrole a été subventionné. Ses effets induits ont été pris en charge par les deniers publics. » Ainsi aujourd'hui, les États pourraient aussi bien décider de changer leur fusil d'épaule. De subventionner d'autres énergies à la même hauteur, tout en révisant le prix du pétrole pour intégrer ses impacts environnementaux.

« La question des disparités structurelles, sociales, économiques est structurante dans la crise climatique que nous vivons, poursuit Sophie Dubuisson-Quellier. Mais ce n'est pas pour autant que nous devons, en tant qu'individu, nous dédouaner de la responsabilité qui nous incombent. La question est certes compliquée, mais si nous ne nous y attelons pas, nous n'avancerons jamais ». Xavier Arnauld de Sartre va même un peu plus loin : « Il faut y croire. Sans quoi nous ne risquons pas d'y arriver. »

Des régimes comme celui de la Chine pourraient-ils imposer à leurs populations des contraintes visant à réduire leurs consommations d’énergies fossiles ? Cela semble peu probable. © dizain, Adobe Stock

Des solutions pour réduire notre consommation d’énergies fossiles

Comment faire, alors ? Une solution viendra de la science. « Mettez sur le marché des technologies propres qui valent les énergies fossiles et ces technologies seront choisies, cela ne fait aucun doute , estime Xavier Arnauld de Sartre. Notre monde actuel est un monde de marché et il n'y a aucun signe qui montrerait que nous soyons en train d'en sortir. Dans ce monde, l'innovation technologique apparait comme une planche de salut ».

L'autre idée qui fait débat, c'est celle de l'introduction d'une certaine part d'autoritarisme. Difficile à imaginer dans notre monde libéral. Mais en Chine, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas imaginer qu'une dictature pourrait imposer de nouvelles règles à son peuple et conduire une transition rapide ? « Parce qu'un dictateur, ce n'est jamais un homme politique éclairé qui agit pour le bien du peuple. C'est un homme politique sous influence qui compose avec les intérêts de différents groupes de pression. Il ne peut pas remettre en cause une puissance économique qui fait la croissance de son pays. La lutte contre le changement climatique est une lutte qui se conduit au nom du bien public. Malheureusement, on n'a jamais vu un dictateur agir au nom du bien public. Il prend ses décisions au nom de ses propres intérêts », remarque le chercheur du CNRS.

Les leçons de la crise sanitaire

Toutefois, ce que la crise sanitaire que nous avons vécue nous a montré, elle, c'est qu'il est possible, même dans les démocraties d'Occident, d'imposer des restrictions au nom du bien public. « À partir du moment où il y a une volonté politique, les choses sont plus à même de bouger, nous assure Sophie Dubuisson-Quellier. On a entendu longtemps que les Français n'étaient pas prêts pour le vélo. Mais les Français ne sont pas dans leur fauteuil à attendre d'être psychologiquement prêts à organiser leur mobilité autrement. Le problème c'est plutôt que pendant longtemps, ils n'ont pas eu accès à d'autres types de mobilité. Et puis, des aménagements ont été décidés. À la faveur de la pandémie. Une volonté d'action publique s'est manifestée. À partir du moment où on vous aide à acheter un vélo, à trouver des équipements pour transporter vos enfants, des choses qui paraissaient impossibles deviennent accessibles. Il y a beaucoup de matérialité dans tout ça. Ce sont les conditions matérielles, techniques, économiques qui guident les changements de comportement. Ces phénomènes n'ont rien à voir avec la psychologie. Psychologiser la question, c'est finalement surtout très efficace pour ne pas prendre de décision. »

À crise majeure, réponse majeure !

« N'oublions pas que le contexte de crise sanitaire était un peu différent. Le bien public en question était directement visible. Et on pouvait entrevoir une fin à la crise, remarque Xavier Arnauld de Sartre. Il y avait un danger imminent bien tangible. Cette pandémie nous a enseigné que le nœud du problème, c'est notre appréciation du risque majeur. La crise climatique n'est peut-être pas interprétée comme telle aujourd'hui. Si nous considérons qu'avec le réchauffement, nous sommes face à un risque majeur, nous prendrons probablement des décisions assez massives et qui engagent fortement les différents niveaux de la société, de l'individu aux acteurs économiques. À crise majeure, réponse majeure ! »

Alors peut-être devons-nous nous rendre à une triste évidence. Malgré les alertes lancées par les scientifiques et les premiers signes des effets du réchauffement climatique, la résolution de la question n'apparait toujours pas comme une priorité. « Mais elle s'est fait une place dans le débat. Ce n'était pas le cas il y a seulement dix ans. C'est important à remarquer, conclut Xavier Arnauld de Sartre. La prise de conscience ne suffit pas, toutefois. Il faut qu'elle se transforme en volonté politique et que les innovations suivent. Alors seulement nous arriverons à réduire nos consommations d'énergies fossiles dans des proportions intéressantes ».

Abonnez-vous à la lettre d'information La quotidienne : nos dernières actualités du jour. Toutes nos lettres d’information

!

Merci pour votre inscription.
Heureux de vous compter parmi nos lecteurs !