Planète

L'esprit du récif Langira sauvera-t-il le corail ?

ActualitéClassé sous :Terre , corail , algue

Dans les îles du sud-est de l'Indonésie, comment empêcher de pêcher le corail quand celui-ci est une ressource locale indispensable ?

Un canoë de roche de corail rapporte 5 $ US. Mais les poissons y perdent leur habitat. © Jessica Haapkilä, Paris

A soixante ans, Landau se propulse à plat ventre sur la terrasse de sa maison, à la force de ses bras. Il a perdu ses deux jambes dans un accident, il y a douze ans. Aussi est-il difficile de croire que, pour survivre, il pêche le corail dans le récif de Langira, au large de l'île indonésienne de Kaledupa où il vit. Chaque matin, Pende, sa femme, l'aide à se hisser dans son canoë. Mais ces dernières semaines, l'embarcation, qui prend l'eau d'un côté, est restée à terre et ils ont vécu grâce aux crustacés ramassés dans les eaux peu profondes près du village. Seulement, une fois qu'ils ont prélevé de quoi se nourrir, il ne reste presque plus rien à vendre. Et leurs enfants sont partis, depuis longtemps, travailler sur des bateaux de pêche en Malaisie, qui paient bien plus.

« Habituellement, je ramène un plein canoë de corail deux ou trois fois par semaine », dit Landau. Dans son cas, ça veut dire un demi-mètre cube, mais les canoës en contiennent en moyenne près d'un mètre cube. La plupart des coraux sont utilisés sur l'île même, comme matériel de construction. « J'ai commencé à pêcher le corail quand j'ai eu besoin de fondations pour ma maison », explique Landau. A Sampela, la plupart des maisons sont construites au-dessus de l'eau, sur des pilotis de corail ou de bois de trois mètres de haut. Avec près de mille habitants répartis dans 300 habitations, cela fait beaucoup de corail. La population augmente et près de 70 % des habitants ont moins de 18 ans. « Aujourd'hui, j'en vends aussi un peu dans le village à côté », dit Landu. Le prix moyen à la sortie du canoë tourne autour de 40 000 roupies indonésiennes le mètre cube (environ 5 $ US). « J'aimerais me mettre au ciment, dit Laudau, mais je ne sais pas le fabriquer. Aussi, le corail ne coûte rien ».

Djuffri et son collègue Udi font partie des gardes-pêche recrutés parmi les insulaires lorsque Kaledupa a été intégrée au Parc marin de Wakatobi, en 1995. Leur mission : mettre fin à la pêche du corail et enseigner aux habitants comment utiliser le ciment ou la pierre extraite au centre de l'île. « Voici notre message : ne pêchez pas le corail vivant car c'est là que nichent les poissons, explique Djuffri, ajoutant : Nous préférons éduquer les gens plutôt que les punir ». Ils sont vingt gardes à patrouiller en hors-bord dans le récif de Wakatobi, une fois par jour. « Nous croisons chaque jour des pêcheurs de corail, dit Udi. Si c'est du corail vivant, nous le faisons rejeter à l'eau ». Le message commence doucement à rentrer. « Avant, je pêchais du corail vivant, précise Landau, mais aujourd'hui je pêche seulement du corail mort et de la roche de corail». Comme beaucoup de gens sur l'île, il ignore encore qu'il est également interdit de pêcher du corail mort dans le Parc marin. Pour le moment, déclare le garde-pêche Udi, « nous fermons souvent les yeux sur la pêche de corail mort. Le corail vivant est notre priorité ».

Ce dernier est aussi protégé par les croyances animistes traditionnelles. « Le récif est habité par un esprit », raconte Landau. Un jour, un homme est tombé raide mort au retour de la pêche. « L'esprit du récif s'est vengé parce qu'il avait ramené du corail. Mais, ajoute-t-il, cela ne nous empêche pas de retourner dans le même récif ».

Certains pêcheurs de corail de l'île se tournent désormais vers la culture des algues. Mais leur motivation, au moins dans le cas de Harudu, un pêcheur du village d'Ambeua, semble plus économique qu'écologique ou liée à la peur des gardes-pêche. « J'ai commencé à pêcher du corail il y a dix ans, explique-t-il. Ni les gardes-pêche ni les scientifiques ne me faisaient peur. J'ai même pêché près du Centre de recherche marine. Aujourd'hui, je ne vais à la pêche au corail que pour mon usage personnel et me consacre entièrement à la culture d'algues ». En témoigne la forte odeur qui accueille le visiteur devant la maison de Harudu, où, sur une table en bois, sèche une énorme pile d'algues.

Le salut par les algues :

Depuis cinq ans, la culture d'algue s'est développée dans le Parc marin de Wakatobi, avec plusieurs récoltes par an. Pendant la saison des pluies (de décembre à mars) on peut récolter jusqu'à une tonne d'algues, contre seulement 300 kg pendant la saison sèche, à raison de 3 100 roupies le kilo (environ 0,37 euro). Même si le prix du corail a doublé depuis deux ans, explique Harudu, il reste moins rentable que l'algue pour plus de travail. Toutefois, le coût d'installation d'une ferme d'algues - 100 dollars minimum - est hors de portée pour la plupart des habitants de l'île. Seules quelques exploitations ont pu être créées grâce à un programme gouvernemental de crédit.

Malgré tous ces changements, les habitants de l'île ne peuvent pas construire leur maison sur des algues. La plupart d'entre eux ne savent pas utiliser le ciment et il n'y a pas de camion pour transporter les pierres extraites des carrières de l'île. Cela laisse donc peu d'alternative au corail. Mais le temps du récif est compté. Et s'il meurt, les insulaires mourront avec lui.

Cela vous intéressera aussi