Restes de repas, fruits et légumes, produits entamés, produits non déballés, boissons, liquides alimentaires, pain. Chaque année, un Français jette à la poubelle plus de 20 kilos de denrées alimentaires. © highwaystarz, Fotolia
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L'édito de Bruno Parmentier sur l'ampleur du gâchis alimentaire dans le monde

ActualitéClassé sous :Terre , Reportage , agriculture

[EN VIDÉO] Les 20 ans de Futura avec Bruno Parmentier  Auteur, conférencier et consultant, spécialisé dans les questions agricoles et alimentaires, Bruno Parmentier est aussi un parrain historique de Futura ! À l'occasion de nos 20 ans, il nous livre un état des lieux des enjeux auxquels nous serons confrontés pour nourrir la population mondiale... 

La FAO (l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) nous dit que nous gâchons à peu près le tiers de la récolte mondiale de nourriture soit 1,3 milliard de tonnes de nourriture chaque année. Est-ce bien raisonnable en cette période de crise au niveau mondial et alors qu'il reste encore 870 millions de personnes qui ont faim ?

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Les initiatives se multiplient dans la rue, les médias et chez les politiques pour nous faire prendre conscience du phénomène. À notre tour, regardons d'un peu plus près.

Tout d'abord, il ne faut pas confondre le gâchis du Sud et le gâchis du Nord. Au Sud, on perd essentiellement à la récolte, faute d'équipements de stockage et de transport adéquats. Lorsqu'on n'a pas de silos pour stocker son grain (et a fortiori de tanks à lait réfrigérés pour stocker son lait), on est obligé de devenir partageux : une partie de la récolte pour les rats, une partie pour les maladies, une partie pour le vent, une partie pour les oiseaux, une partie pour les voleurs, etc. et, bien entendu, il en reste peu à la fin puisqu'on a perdu en moyenne un tiers de ce qui nous avait tant coûté à produire. Notons par exemple que jusqu'à présent l'Afrique dans sa globalité a toujours produit assez de nourriture pour nourrir les Africains. Mais, faute de silos, de camions et de routes, il n'a jamais été possible de nourrir les zones de pénurie ou de famine avec les excédents produits dans d'autres régions...

La prise de conscience semble être efficace pour réduire le gaspillage et les déchets alimentaires. © kpn1968, Adobe Stock

En France, nous avons nos silos, nos routes et nos camions, nous gâchons donc « sophistiqué », en prenant soin de rajouter du pétrole, du salaire, des charges sociales, du loyer, de l'emballage, du transport, etc. à nos matières premières avant de les jeter ! Tentons de donner quelques chiffres approximatifs pour comprendre l'ampleur du problème.

Une énorme quantité de déchets réparties en trois parties égales

Tout d'abord, le chiffre de base : nous introduisons chacun une tonne d'aliments dans notre bouche chaque année, dont approximativement 600 kilos de liquide et 400 kilos de solide. Restons sur ces 400 kilos de nourriture solide (un peu plus d'un kilo par jour), et considérons en face les 240 kilos de nourriture jetés ! Cette énorme quantité de déchets se divise en gros en trois parties égales.

  • Le premier tiers est jeté à la ferme ou dans les opérations de transport

Je produis une carotte tordue, je la jette puisque le consommateur en veut des droites ; je produis un melon trop gros ou trop petit, je le jette puisqu'il nous faut des melons calibrés, je produis une pomme sur lequel un insecte a fait une tache, je la jette puisqu'il faut des fruits parfaits ! Notons au passage que suivant la maxime : « lorsqu'on achète un produit on achète le monde qui va avec » le consommateur qui, au supermarché, choisit une par une ses pommes, mais aussi ses prunes et même ses cerises, ne se rend pas compte que d'une part il provoque en amont une véritable épuration de tous les fruits qui ne sont pas d'apparence parfaite, mais aussi que bien entendu il incite le producteur à multiplier ses doses d'insecticides puisque le moindre insecte qui se pose sur le fruit risque de signer son arrêt de mort...

Autre exemple, le poisson : lorsque les chalutiers industriels jettent leurs immenses chaluts pour racler le fond de la mer, ils remontent tout ce qui s'y trouve, et donc ils sont amenés à jeter une bonne partie de ce qu'ils remontent : les poissons trop petits, trop gros, ceux dont la pêche est interdite, ou qui ne trouveront pas preneur sur le marché ; et bien entendu, malheureusement, la plupart ne survivront pas à ce traitement de choc... Mentionnons également les transports, qui donnent lieu à une multitude de chocs fatals pour des produits périssables. Au total, on peut estimer à environ 80 kilos par Français ce premier gâchis que personne ne voit, puisqu'il n'atteint même pas les lieux de vente.

30 % de la production de céréales, 45 % des fruits et légumes et 35 % des poissons sont perdus pour la consommation. © FAO
  • Le deuxième tiers est gâché au stade de l'industrialisation et de la commercialisation

Les usines agro-industrielles travaillent avec des cadences impressionnantes, et, dès qu'il apparaît le moindre problème sur les chaînes de fabrication, on est amené à jeter la production sortie entre le début du problème et le moment on s'en aperçoit ; ce sont donc des tonnes de pains de mie qui ne sont pas parfaitement carrés, de pizzas tordues ou de fish fingers arrondis qui partent à la benne ! De même au niveau de la commercialisation : imaginons un supermarché qui fait rentrer une grosse quantité de brochettes à la veille d'un week-end du mois de juillet où il se met à pleuvoir ; le lundi, il est bien obligé de jeter les brochettes qui n'ont pas fini en barbecue ; depuis que nous sommes rassasiés, nous sommes devenus des obsédés de la date limite de consommation, et, bien entendu, chacun se protège par peur des procès et on jette une quantité impressionnante de produits laitiers ou de plats cuisinés qui n'ont pas trouvé preneur à quelques jours de la date limite de consommation, sans oublier le pain puisque personne n'achète plus de pain de la veille, ou les filets d'oranges ou d'oignons dont un des éléments est pourri... Au total, tout cela représente autour de 80 kilos par personne et par an.

Faute de mieux le compostage est une solution pour valoriser ses déchets alimentaires. © Pixavril, Shutterstock
  • Le troisième tiers est celui qui est le plus proche du consommateur 

Ce troisième tiers correspond au gâchis dans les restaurants puisqu'il est dorénavant hors de question d'y accommoder les restes. On jette ainsi de façon totalement déraisonnable dans les hôpitaux, les restaurants d'entreprise, les cantines scolaires, etc. Rappelons, par exemple, que les producteurs de cochon n'ont plus le droit depuis bien longtemps d'aller faire la sortie des cantines des collèges et lycées pour récupérer les restes de salsifis ou de choux de Bruxelles que nos adolescents refusent de manger (alors que c'est encore ce qui se passe en plein centre de Pékin ou de Shanghai...). De plus, nombre de restaurateurs ont acquis de grandes assiettes design pour faire chic, et ils sont bien obligés de les remplir pour ne pas faire pingre ; comme de plus ils n'individualisent évidemment pas la taille des portions (en servant moins à une grand-mère qu'à son petit-fils adolescent !), logiquement beaucoup d'entre elles reviennent pleines en cuisine. Cela représente au moins 40 kilos par personne et par an.

Et puis, on jette également à domicile autour de 40 kilos, ce qui représente, mine de rien, près de 500 € par personne et par an. Déjà sept kilos d'aliments non déballés, jetés dans leurs emballages d'origine. Citons par exemple les yaourts, que les fabricants tentent de nous vendre par lots de 16, 8 ou au minimum 4, avec des dates de limite de consommation bien en deçà du raisonnable (quatre semaines en France métropolitaine alors que cela peut en atteindre huit outre-mer !) Eh bien, dans notre pays, lorsqu'on achète quatre yaourts, on n'en mange que trois ! Pour le quatrième, on est parti en week-end et la date était dépassée, il finit à la poubelle ! Chacun peut d'ailleurs faire pour lui-même à tout moment l'inventaire de son réfrigérateur, la machine dans laquelle on met beaucoup d'énergie pour stocker toute la semaine ce que l'on jettera le dimanche soir ou la veille du départ en vacances... Ensuite, on jette une dizaine de kilos de fruits et légumes passés, à peu près autant de restes de produits animaux, viandes et laitages qui atteignent la date de péremption, beaucoup de pain rassis (qui mange encore le célèbre « pain perdu » de notre enfance ?), etc. Sur ces 40 kilos jetés par personne et par an, une dizaine sont peu visibles car ils finissent dans les égouts ou les composts qui se multiplient, mais il en reste encore une trentaine dans les vraies poubelles municipales.

On va dire pudiquement que nous avons en France de larges marges de progrès, le fait qu'il y ait des pays encore pires (genre les États-Unis) ne doit pas nous dédouaner. Le ministère de l'Agroalimentaire est fortement engagé dans ce combat avec un objectif chiffré : diminuer de moitié le gâchis domestique d'ici 2025, l’Europe s'est également saisie de la question : ainsi que de nombreuses ONG, par exemple France Nature Environnement .

Mais il faudra une véritable révolution dans les têtes, et les efforts considérables à tous les niveaux que nous puissions réellement progresser ! Rappelons-nous pour commencer que lorsqu'on achète un produit, on achète le monde qui va avec. Aujourd'hui, nous achetons du gâchis ! Et demain que choisirons-nous d'acheter, individuellement et collectivement, ferons-nous nôtre le slogan du ministère : « Manger c'est bien, jeter ça craint » ?

Toutes les publications sous l'égide de Bruno Parmentier, rédacteur en chef invité de Futura pour la Journée mondiale de l'alimentation


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