Avons-nous manqué le virage de la transition énergétique ? C'est en substance l'opinion de Johan Rockström, scientifique reconnu dans les sciences de la Terre et de l'environnement, notamment des systèmes hydriques. Il dresse dans un nouveau rapport le portrait des sociétés qui, aujourd'hui, « se prennent le mur », faute d'avoir investi massivement dans les énergies renouvelables.

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« C'est une inflation due aux hydrocarbureshydrocarbures, due à l'offre. S'il y a 20 ans, vous aviez investi dans le photovoltaïque ou pris des parts dans un parc éolien, alors aujourd'hui vous n'êtes pas touché par cette crise », constate Johan Rockström, le directeur de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK) dans un entretien à l'AFP.

« Depuis 1990, nous disons qu'il faut abandonner progressivement l'économie fondée sur les énergies fossilesénergies fossiles au profit d'une économie basée sur les énergies renouvelables. Et maintenant, nous y voilà -- nous nous prenons le murmur [après] 30 ans de sous-investissement », constate le scientifique, l'un des principaux artisans du concept de « limites planétaires » -- seuils d'usage des ressources que l'humanité ne doit pas dépasser pour vivre dans un écosystème sûr.

Johan Rockström est directeur de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK), également professeur à l'Institut des sciences de la Terre et de l'environnement de l'Université de Potsdam (Allemagne) et professeur de systèmes hydriques et durabilité mondiale à l'Université de Stockholm (Suède). © Axel Schmidt, AFP
Johan Rockström est directeur de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK), également professeur à l'Institut des sciences de la Terre et de l'environnement de l'Université de Potsdam (Allemagne) et professeur de systèmes hydriques et durabilité mondiale à l'Université de Stockholm (Suède). © Axel Schmidt, AFP

M. Rockström a travaillé deux ans sur sa contribution au rapport collectif Earth For All : A Survival Guide for Humanity (« La terreterre pour tous : guide de survie pour l'humanité »), publié mardi par le Club de RomeClub de Rome, ce groupe de réflexion de scientifiques et d'économistes fondé en 1968.

L'ouvrage s'inscrit dans la lignée du célèbre rapport Meadows, publié en 1972 sous l'égide du Club de Rome. Ce document de référence, à l'origine de l'ouvrage « Halte à la croissance ? » (Limits to Growth), affirmait que le développement ne pouvait se poursuivre indéfiniment sans atteindre une limite de consommation des ressources.

Deux scénarios de croissance

Cinquante ans plus tard, le nouveau rapport, auquel ont participé des auteurs du premier, prévoit deux scénarios de croissance. Le premier, surnommé Too Little, Too Late (« Trop peu, trop tard »), verrait perdurer l'orthodoxie économique, aggravant les inégalités alors que le monde dépasse les objectifs de l'Accord de Paris et s'oriente pour l'heure vers un réchauffement de 2,5 °C d'ici 2100 par rapport à la fin du XIXe siècle.

Le deuxième scénario, celui du Great Leap (« Grand Bond »), prévoit une mobilisation sans précédent des ressources pour mettre en œuvre cinq changements sociétaux :

  • éradication de la pauvreté ;
  • éradication des inégalités ;
  • autonomie des femmes ;
  • alimentation mondiale plus végétale ;
  • décarbonation rapide de l'énergie. 

Les auteurs affirment que le Fonds monétaire international (FMI) devrait accorder 1.000 milliards de dollars par an aux nations les plus pauvres pour créer des emplois verts et que les pays riches devraient annuler la dette de ceux à faibles revenus tout en accordant à leurs citoyens un « dividende de base universel ».

Selon l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK), deux scénarios de croissance sont possibles concernant la consommation des ressources, le « trop peu, trop tard », synonyme de statu quo, ou le « Grand Bond », celui d'une mobilisation mondiale sans précédent. © Ded Pixto, Adobe Stock
Selon l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK), deux scénarios de croissance sont possibles concernant la consommation des ressources, le « trop peu, trop tard », synonyme de statu quo, ou le « Grand Bond », celui d'une mobilisation mondiale sans précédent. © Ded Pixto, Adobe Stock

Freiner et contenir l'emballement du réchauffement climatique

Pour M. Rockström, le monde a atteint un « point d'urgence », car les catastrophes liées au climat -- avec un réchauffement actuel de +1,1 °C depuis le début de l'ère industrielle -- se produisent plus fréquemment que prévu. « Nous y sommes : à +1,1 °C, les phénomènes que nous pensions voir à 2 °C se produisent beaucoup plus tôt et frappent plus durement », explique-t-il, après un été marqué par des records de sécheresse et de chaleurchaleur en Europe et en Chine, et des inondations cataclysmiques au Pakistan.

« Nous risquons de nous diriger vers un scénario catastrophe, non pas parce que nous injectons davantage de dioxyde de carbonedioxyde de carbone et de gaz à effet de serre d'origine humaine, mais parce que le système terrestre lui-même commence à émettre ces gaz », compte tenu de la fontefonte de la calotte glaciaire du Groenland et de l'augmentation des feux de forêts.

Les scientifiques devraient « envisager une palette beaucoup plus large de scénarios », afin de mieux intégrer des phénomènes certes peu probables mais extrêmement dévastateurs et qui pourraient conduire à un emballement du réchauffement.

M. Rockström se dit toutefois « assez pessimiste » sur les capacités de réforme des gouvernements. « Il y a trois ans, j'aurais dit que j'étais optimiste -- nous avons vu un élan post-Paris avec davantage de politiques publiques et d'entreprises qui s'engagent, s'inquiète-t-il. Maintenant, avec l'effondrementeffondrement post-Covid de la confiance du public et la montée du populisme, je n'ai pas l'impression que nous soyons vraiment prêts à mettre en œuvre tous ces pas de géant ».

« C'est pourquoi le timing est vraiment important. Nous devons relancer le débat et parler de l'urgence d'agir. Est-ce un défi ? Absolument. »