L’ingénierie climatique, et sa variante aux effets rapides à grande échelle dite géoingénierie, est l’ensemble des techniques imaginées par les chercheurs pour traiter de la question du réchauffement climatique en aval de nos émissions de gaz à effet de serre. © m.mphoto, Adobe Stock
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La géoingénierie climatique : bonne ou mauvaise idée ? Décryptage d’experts

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La géoingénierie climatique, c'est un sujet tabou. Mais, dans un contexte de possible emballement climatique induit par les émissions de gaz à effet de serre anthropiques, certains scientifiques et acteurs politiques n'excluent pas, a priori, le recours à ce « plan B ». David Keith, physicien à l'université de Harvard (États-Unis), et Régis Briday, historien à l'université Paris-Est Créteil, ont accepté de démêler pour Futura les fils de l'histoire de la géoingénierie, éclairant ainsi les craintes qu'elle éveille, mais aussi les espoirs qu'elle suscite.

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Depuis plusieurs décennies maintenant, notre Terre se réchauffe. Le résultat des activités humaines et des émissions de gaz à effet de serre qu'elles entraînent. C'est pourquoi l'accord de Paris prévoit de réduire ces émissions. De 50 % d'ici 2050 par rapport au niveau de 1990 pour l'Union européenne, par exemple. Objectif : limiter le réchauffement à +2 °C -- voire à +1,5 °C -- par rapport aux températures moyennes de l'ère préindustrielle.

Mais les chercheurs préviennent aujourd'hui que notre marge de manœuvre en la matière est de plus en plus étroite. D'abord parce que l'inertie du système climatique est importante. Selon les estimations des experts, il faudrait environ 1.000 ans pour éliminer naturellement tout le carbone que nous injectons aujourd'hui dans notre atmosphère. Ensuite, parce que les océans, par leur énorme capacité thermique, ralentissent le phénomène, mais le prolongent également dans le temps. Enfin, malheureusement, parce que malgré les récurrents discours enflammés à la tribune, nous n'avons toujours pas saisi collectivement le problème à bras le corps.

Et c'est à ce stade précis que la géoingénierie entre en jeu. « La géoingénierie, c'est ce que nous pourrions faire... si nous continuons à ne rien faire », ironisait déjà David Keith, physicien à l'université de Harvard (États-Unis), à l'occasion d'une conférence TedEx en 2007. Mais, avant de développer plus avant l'idée, soyons bien sûrs de ce dont nous parlons.

Face à l’inaction climatique, des chercheurs réfléchissent à une solution qui pourrait nous aider à vivre avec le réchauffement : intervenir à grande échelle sur le climat de notre Planète. © rangizzz, Adobe Stock

La géoingénierie, qu’est-ce que c’est ?

« L'ennui avec le terme "géoingénierie", c'est qu'il est polysémique », nous prévient Régis Briday. Certains lui préfèrent l'expression de géoingénierie du climat ou encore, d'intervention climatique globale. L'historien de l'université Paris-Est Créteil préfère parler d'« ingénierie climatique aux effets rapides à grande échelle ». L'ingénierie climatique regroupe toutes les technologies destinées à modifier intentionnellement le climat. Aujourd'hui, les réflexions portent presque exclusivement sur des techniques agissant en aval de nos émissions de gaz à effet de serre afin d'en contrebalancer les effets globaux.

« Les technologies d'ingénierie climatique s'opposent donc aux technologies dites d'atténuation, qui visent à limiter nos émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. C'est par exemple le cas des projets de captage et de stockage du carbone industriel -- les fameuses technologies CCS. » Leur objectif : capter le CO2 en sortie de cheminée et le séquestrer dans le sous-sol. L'idée se rapproche de celle qui consisterait à extraire le CO2 présent dans notre atmosphère, comme propose de le faire par exemple David Keith avec le dispositif dit de Direct air capture qu'il développe au sein de sa start-up Carbon engineering. « Il existe indéniablement un continuum technologique entre le CCS et certaines technologies d'ingénierie climatique, souligne Régis Briday. Mais dans ce dernier cas, l'action s'opère en aval des émissions. »

Les technologies à émissions négatives, j’y crois

« Les technologies dites à émissions négatives montent en puissance. Je crois que ce type particulier d'ingénierie climatique est amené à se développer de manière importante », nous confie l'historien. Toutes ces technologies qui, au lieu d'émettre des gaz à effet de serre dans notre atmosphère, les captent. Des technologies parmi lesquelles on compte la reforestation, une option qui a déjà suscité de nombreuses initiatives à travers le monde, de manière plus ou moins coordonnée. « En revanche, précise Régis Briday, la Direct air capture reste trop coûteuse et énergivore au stade actuel de son développement. »

Cette illustration symbolise l’idée qui se cache derrière l’injection de particules dans notre atmosphère : former un bataillon de minuscules miroirs qui empêcheraient une partie du rayonnement que la Terre reçoit du Soleil d’arriver jusqu’au sol. © visdia, Adobe Stock

Quand la géoingénierie fait débat

Mais il existe un autre pan de l'ingénierie climatique qui est aujourd'hui beaucoup plus controversé : la géoingénierie. « L'idée même apparaît aujourd'hui politiquement incorrecte », convient David Keith. L'idée en question, c'est de modifier notre climat, rapidement et à grande échelle, en fertilisant les océans par exemple, ou en injectant des particules dans l'atmosphère. Politiquement incorrecte, vous dites ? Cela ne semble pas empêcher les scientifiques de l'envisager. De l'étudier, en tout cas. « Personne ne parle actuellement sérieusement de mettre en œuvre de telles techniques de géoingénierie », nous assure David Keith.

Mais d'où vient donc cette idée qui peut sembler un peu folle ? « C'est surtout dans les années 1950-1960, pendant la Guerre froide, que les scientifiques ont commencé à y réfléchir », nous apprend Régis Briday. Certains chercheurs ont alors testé in situ l'ensemencement des nuages pour contrôler la pluie ou ont cherché à modifier la puissance et la direction des ouragans. Parfois, avec des objectifs militaires. Et sans beaucoup de résultats. « Par ailleurs, des chercheurs des deux blocs ont mis en garde contre la possibilité d'un déploiement d'armes climatiques telles qu'une injection belliqueuse de particules dans la stratosphère. »

Et c'est finalement au début des années 1970, alors que la communauté scientifique commence à s'intéresser de manière plus sérieuse à l'éventualité d'un changement climatique d'origine anthropique, que deux météorologues, William Kellogg et Stephen Schneider, posent la question qui va bientôt brûler les lèvres : si nous pouvons avoir un impact involontaire négatif sur le climat -- c'est aussi ainsi que l'on peut définir le changement climatique -- pourquoi ne pas essayer d'avoir en retour, un impact volontaire positif ? Les chercheurs se montrent sceptiques, toutefois. La connaissance réduite qu'ils ont du système climatique et de son extrême complexité permet-elle d'envisager une action intentionnelle maîtrisée ? La question subsiste aujourd'hui.

« Certains présentent la géoingénierie comme un plan B, mais la réalité, c’est qu’il n’y a pas de plan B. Seul le plan A vaut. Celui qui mène à la réduction drastique de nos émissions de CO2. » Voilà un avant-goût de ce que Slimane Bekki, chercheur au CNRS, nous expliquera dans un prochain sujet consacré plus précisément à la géoingénierie solaire. © Thomas Reimer, Adobe Stock

La géoingénierie, oui, mais…

Les idées de la géoingénierie font finalement l'objet d'une synthèse dans le rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) publié en 1997. Parmi les rédacteurs du chapitre dédié : David Keith, justement. Mais c'est surtout à partir de 2006, avec la publication d'un article par Paul Josef Crutzen, chimiste de l'atmosphère lauréat du prix Nobel de chimie de 1995, que la question fait débat. « Ce qu'il nous dit, en substance, c'est que si nous ne réduisons pas nos émissions de CO2, nous allons finir par être contraints d'injecter des particules dans la stratosphère », nous raconte Régis Briday.

« Cet article et d'autres publications expertes de la fin des années 2000 ont généré des débats nourris, puis la géoingénierie a reflué dans les littératures académique et médiatique au milieu des années 2010. Mais si les températures venaient à augmenter de manière importante, il est probable que la question reviendrait sur le devant de la scène », envisage l'historien. David Keith, de son côté, se montre serein : « Je suis certain que ça fonctionnera. » Oui. Mais à quel prix ? Si l'on parle de monnaie sonnante et trébuchante, la technologie en elle-même, il faut l'avouer, semble bon marché. « En injectant des particules dans l'atmosphère, on pourrait créer un âge glaciaire avec seulement 0,00001 % du PIB mondial », nous assure le physicien.

Ce n’est que pour nous aider à passer le pic des concentrations de CO2

« Le déploiement de la géoingénierie induirait nécessairement des effets sur les climats et écosystèmes locaux, avec d'importantes incertitudes sur les savoirs associés. Entre autres conséquences, il génèrerait donc très vraisemblablement des tensions entre États et entre territoires », nous met cependant en garde Régis Briday. « Comme l'ont expliqué plusieurs chercheurs en sciences sociales (Clive Hamilton, Mike Hulme, etc.), la construction d'un cadre de gouvernance viable pour un déploiement de géoingénierie semble une gageure ».

Sans parler du risque que la perspective d'une telle « solution » rende le problème du réchauffement climatique et l'engagement à réduire les émissions de gaz à effet de serre moins critiques aux yeux du monde et de ses dirigeants. Les économistes ont un nom pour ce phénomène. Ils parlent d'« aléa moral ». Et même David Keith le reconnaît : « Injecter de plus en plus de particules dans l'atmosphère à mesure que nos émissions de CO2 augmentent n'est pas une solution envisageable. Nous devons travailler à réduire nos émissions. Ce n'est que pour nous aider à passer le pic des concentrations de CO2 que nous pourrions envisager d'avoir recours à la géoingénierie. » Reste à savoir qui fixera ce seuil climatique acceptable...

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