La photojournaliste américaine pour le National Geographic, Ami Vitale, nous parle des menaces qui pèsent sur la faune et la flore. © Ami Vitale, tous droits réservés
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Ami Vitale : « nous faisons tous partie du problème mais nous pouvons aussi faire partie de la solution »

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La photojournaliste américaine pour le National Geographic, Ami Vitale, nous parle des moments tragiques qu'elle a vécus, des costumes de panda pour nourrir les bébés et du sauvetage de certains animaux en voie d'extinction.

Ami Vitale a commencé par couvrir les conflits au Kosovo, au Cachemire et en Palestine, puis s'est intéressée à la faune sauvage et la flore, puis dernièrement à la mort de Sudan, le dernier rhinocéros blanc du Nord du monde, un reportage très émouvant. Elle a remporté cinq prix World Press Photo et a travaillé sur de nombreux projets de sensibilisation aux menaces qui pèsent sur la faune et la flore, ainsi que sur la collecte de fonds pour aider à protéger les animaux et le monde de la nature. 

Ami Vitale. © Tous droits réservés

Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de parcourir le monde pour trouver et faire des reportages ?

Cela a commencé quand j'étais une enfant douloureusement timide, introvertie, qui avait vraiment peur des gens et de ce monde. Le fait de prendre la caméra m'a donné ce « super pouvoir » et m'a aidé à m'épanouir, mais également m'a permis de me concentrer sur les autres. J'ai toujours eu ce sentiment de curiosité mais j'avais trop peur. Je suis reconnaissante d'avoir découvert la photographie, car c'est ce qui m'a donné la force, le pouvoir d'écouter les autres. En m'intéressant de plus en plus à la narration et en réalisant le pouvoir de la transmission de mes reportages par l'écriture et les photos, j'ai compris que je pouvais amplifier la voix des autres. C'est une belle chose à découvrir.

C'est merveilleux de regarder une belle photo mais elle doit avoir un sens

La photographie doit-elle avoir un but et un sens pour vous ?

Absolument. C'est merveilleux de regarder une belle photo mais elle doit avoir un sens. Le photographe est le plus grand communicateur. Il transcende les pays, les cultures et les religions, et peut être cette chose qui nous relie tous. J'ai l'impression que nous avons la capacité, si nous le voulons, de voir les choses qui nous divisent. Mais si vous creusez un peu et que vous cherchez aussi les choses qui nous relient et nous rappellent notre humanité commune, elles sont aussi là. Ce sont les histoires que je cherche.

 Joseph Wachira disant au revoir à Sudan, le dernier rhinocéros blanc du Nord. « Ce qui était si déchirant, c'est que vous reconnaissez, lorsque vous regardez l'image, que les êtres humains sont à la fois les protecteurs et les destructeurs ». © Ami Vitale, tous droits réservés.

Vous êtes l'une des photographes qui soutiennent le projet New Big 5, une initiative internationale qui vise à créer un nouveau « Big 5 » de la photographie de la vie sauvage, plutôt que de la chasse. Tirer avec un appareil photo, pas avec un fusil. Pourquoi vous êtes-vous engagée dans cette initiative ?

L'initiative New Big 5 est un beau et poignant rappel que toute la nature et toutes les vies sont menacées sur cette Planète. Si les grandes espèces charismatiques sont de merveilleux ambassadeurs, nous devons amplifier et faire connaître tout le monde animal. Cette Planète est notre seul petit radeau de vie partagé et nous sommes sur cette planète ensemble. Nous devons, tous, faire notre possible pour prendre soin des plantes et des créatures qui habitent la terre. Ce sont des compagnons de voyage et nos seuls amis dans cet énorme univers. Notre bonheur futur dépend d'eux tous.

Vous étiez présente lors de la mort de Sudan, le dernier rhinocéros blanc du Nord du Kenya. Votre photo de ce moment a récemment été élue la photo la plus populaire de la dernière décennie par les lecteurs du National Geographic. Quel impact ce moment a-t-il eu sur vous ?

J'essaie encore de la traiter parce qu'elle a eu un impact énorme sur moi. Elle a fait exactement ce que j'espérais : elle a réveillé les gens. Ce qui était si déchirant, c'est que vous reconnaissez, lorsque vous regardez la photo, que les êtres humains sont à la fois les protecteurs et les destructeurs. Vous réalisez que ce n'est pas seulement la mort de cette créature ancienne et douce, mais la mort de nous tous. Nous en sommes les témoins sous nos yeux

Mort de Sudan. © Ami Vitale, tous droits réservés

Quand je regarde cette photo et quand je pense à ce moment, je ressens aussi ce profond sentiment de culpabilité, car nous faisons tous partie du problème. Nous pouvons aussi faire partie de la solution, mais pour l'instant, nous faisons tous partie de ce problème. Ce moment avec un seul animal est symbolique de ce que nous faisons à cette Planète et à chaque créature vivante qui s'y trouve, y compris l'humanité.

Comment évaluer s'il est acceptable de prendre des photos à des moments aussi sensibles ? 

Je ne me contente pas de sauter en parachute. Je travaille sur cette histoire depuis dix ans et j'ai vraiment travaillé avec la communauté locale et d'autres communautés du nord du Kenya pour sensibiliser les gens et les aider à obtenir des fonds pour faire leur important travail. Ces communautés, ces gens, ces animaux me connaissaient. Sudan m'a reconnue parce que j'ai passé beaucoup de temps avec lui et ses soigneurs.

Il est de notre devoir de protéger la faune, comme ici une girafe réticulée. © Ami Vitale, tous droits réservés.
L'avenir est entre nos mains. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés et penser que quelqu'un d'autre va s'occuper de ce problème

Je suis revenue pour raconter leur histoire encore et encore, dans cet appel désespéré aux gens pour qu'ils disent simplement :  « L'avenir est entre nos mains. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés et penser que quelqu'un d'autre va s'occuper de ce problème ».

Nous sommes témoins d'un niveau de destruction que nous n'avons jamais vu. Nous en sommes à la sixième extinction de masse. Cette fois-ci, c'est l'humanité qui est la seule responsable. C'est tellement bouleversant d'y penser. Je veux que cela les inspire à regarder ce monde et à réaliser qu'il n'est pas trop tard. 

Ci-dessous une vidéo tournée par Ami Vitale dans le sanctuaire des éléphants de Reteti : 

Il y aura probablement un prochain chapitre dans l'histoire de Sudan, une expérience fascinante et positive.

C'est un beau retournement de situation. L'histoire, qui était si déchirante, que je pouvais à peine en parler sans pleurer, l'histoire qui m'a presque détruite, est devenue comme par magie une histoire d'espoir. Il semble que cet animal pourrait peut-être être ramené de l'extinction. Un consortium international de scientifiques et d'écologistes -- l'Institut Leibniz pour la recherche sur les zoos et la vie sauvage, le laboratoire Avantea en Italie, le conservatoire Ol Pejeta, le Kenya Wildlife Service et le parc Safari Dvůr Králové de la République tchèque -- travaillent tous ensemble pour récupérer les œufs des deux dernières femelles de rhinocéros blancs du Nord.

Ils récoltent les ovules immatures et doivent ensuite sauter dans un avion et, dans les 24 heures, les transporter jusqu'à ce laboratoire en Italie. Ils les incubent, attendent leur maturité et les fécondent à partir du sperme congelé des derniers mâles qui ne sont plus en vie. En fait, ils ont déjà créé deux embryons viables, qui sont congelés dans de l'azote liquide. Il est maintenant prévu de les transférer dans un proche avenir à des rhinocéros blancs du Sud comme mères porteuses. La période d'incubation qui serait nécessaire pour créer un bébé est de quelques années, mais l'espoir est qu'ils puissent faire en sorte que des bébés vivent avec les deux dernières femelles rhinocéros blancs du Nord.

C'est la science du « meilleur des mondes », n'est-ce pas ? 

Cette science est vraiment importante et révolutionnaire, elle ne sera pas seulement utilisée sur les rhinocéros blancs du Nord mais aura la  possibilité de sauver tant d'autres espèces de l'extinction.

Du braconnage à la perte d'habitat en passant par le changement climatique, il y a beaucoup de choses qui nous préoccupent actuellement. L'idée qui revient sans cesse chez les photographes et les écologistes avec lesquels je m'entretiens pour le projet New Big 5 est que l'on peut soit faire quelque chose, soit ne rien faire. 

Réintroduction de bébés panda dans leur habitat naturel. © Ami Vitale, tous droits réservés

En faisant quelque chose, cela vous donne beaucoup d'énergie et vous commencez à réaliser tout ce que vous pouvez faire. Le pouvoir d'un individu est réel. À cent pour cent. Je le vois encore et encore dans ces histoires. Sur le plan personnel, cela nous aide tous à surmonter ce profond désespoir. En fait, je ne regarde plus la télévision. Je sors et je m'engage avec les gens sur place. Cela me donne une vision différente de ce monde.  Il est important de comprendre ce qui se passe.

Nous pouvons faire tellement de choses. Rester assis et ne rien faire est le pire choix possible

Le changement climatique est réel. Nous sommes confrontés à des taux d'extinction incroyables tout autour de nous. Ne nous laissons pas guider que par cela, sortons du lit tous les jours, trouvons d'autres moyens de nous inspirer, aidons ceux qui se battent. Nous pouvons faire tellement de choses. Rester assis et ne rien faire est le pire choix possible.

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