L’énergie éolienne a ses détracteurs. Leurs arguments sont-ils solides ? La réponse n’est pas si simple. © Romolo Tavani, Adobe Stock
Planète

Énergie éolienne, ses effets sur la biodiversité et la santé : « le problème est dans le ressenti »

ActualitéClassé sous :énergie renouvelable , climatologie , Biodiversité

Alors que le nombre d'éoliennes se multiplie un peu partout dans le monde, certains continuent de s'inquiéter de l'impact de ces installations sur la biodiversité. Mais aussi sur la santé humaine. Avec Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies, nous vous proposons d'explorer ce sujet particulier pour conclure notre série sur l'énergie éolienne.

Cela vous intéressera aussi

[EN VIDÉO] L'incroyable construction d'une éolienne en time-lapse  L’éolien fait partie des énergies renouvelables, il y a donc fort à parier que le parc va se développer au cours des prochaines années. L'assemblage d'une éolienne est long et souligne à quel point ces structures sont un bijou technologique, comme on peut le voir durant cette vidéo. 

Fin mai, des pêcheurs manifestaient du côté de Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor) contre la construction d'un parc éolien offshore. Mi-juin, ils organisaient une marche pacifique à Caen (Calvados) pour protester contre l'ensemble des projets le long du littoral français. Invoquant leurs craintes de voir, dans l'opération, disparaître les bancs de poissons qui les font vivre. Dans un entretien au « Parisien », Nicolas Hulot, ex-ministre de la Transition écologique, regrettait, quant à lui, « une récupération politique » à ne surtout pas confondre avec « la sincérité de certains citoyens ». Pour lui, « l'énergie éolienne, c'est l'avenir ».

Pourtant, le Sénat vient de voter le principe d'un droit de véto des maires sur l'implantation d'éoliennes sur leurs communes. Vous vous en doutez, contre l'avis de l'actuelle ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili. Elle craint désormais que se propage un phénomène dit de « not in my backyard » -- comprenez, « pas dans mon jardin ».

La plupart des Français se disent favorables au développement de l’éolien ; 81 %, selon Nicolas Hulot, ex-ministre de la Transition écologique. Mais ils sont peut-être tout aussi nombreux à ne pas vouloir d’éoliennes « dans leur jardin ». © slavun, Adobe Stock

Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies, nous en parle également. « C'est l'un des problèmes principaux des anti-éoliennes. Si les gens se sentent envahis, ils vont accuser les éoliennes de tous les torts. Comme de faire du bruit. Mais le véritable problème, ce n'est pas le bruit que font les éoliennes, c'est le ressenti qu'en ont les riverains. » Dans son document L'éolien en dix questions (avril 2019), l'Ademe confirme que « les éoliennes sont de moins en moins bruyantes ». Le tout grâce à des engrenages de précision silencieux, un montage des arbres de transmission sur amortisseurs, un capitonnage de la nacelle.

Bruit des pâles : la crainte de la nuisance sonore semble être plus pathogène que la nuisance elle-même 

Et même, à un système dit de serration -- une sorte de dents de scie ou de peignes fixés au bord de fuite des pales -- qui permet d'atténuer les turbulences du vent à l'arrière des pales et donc, d'en limiter le bruit aérodynamique. Rappelons d'ailleurs que la loi impose une distance minimale d'implantation à 500 mètres des habitations doublée d'un seuil sonore ne pouvant excéder les 35 décibels. L'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) considère, quant à elle, que les émissions audibles des éoliennes sont, bien souvent, « très en deçà de celles de la vie quotidienne ». Inférieures même à celles d'une conversation à voix basse.

Reste le fameux « syndrome des éoliennes ». Il se traduit par des troubles de type maux de tête, fatigue ou même vertiges et nausées. Les chercheurs ont un temps soupçonné les sons à basse fréquence (inférieurs à 20 Hz et inaudibles à l'oreille humain) émis par les éoliennes d'être responsables de ces symptômes rapportés par les riverains. Mais, selon l'Académie de médecine et l'Anses, rien ne permet aujourd'hui d'attribuer ces maux au bruit des pâles. Et « la crainte de la nuisance sonore semble être plus pathogène que la nuisance elle-même ». Les souffrances des riverains intimement convaincus de ces effets n'en restent donc pas moins réelles.

Autour des éoliennes, la mortalité des oiseaux reste faible. © kranidi, Adobe Stock

La biodiversité en danger ?

Voilà donc pour les Hommes. Mais qu'en est-il pour la biodiversité au sens large ? « La question de la mise en danger de la biodiversité rejoint essentiellement celle de l'affectation des sols. Or l'emprise au sol d'un massif d'éolienne reste faible. Même si un grand champ peut s'étendre sur plusieurs centaines d'hectares, les éoliennes sont suffisamment espacées les unes des autres pour que l'impact sur la faune et la flore soit limité », estime Dominique Vignon. La biodiversité est largement la conséquence de la croissance urbaine et des changements d'affectation des sols ; mais les fondations d'éoliennes contribuent peu à l'artificialisation. Cependant, elles constituent, parfois, un obstacle à l'écoulement souterrain des eaux.

Reste notamment la question de l'impact sur les oiseaux -- et sur les chauves-souris, mais cela émeut un peu moins, notamment depuis le début de la crise sanitaire. Avec l'explosion des installations, il inquiète notamment les défenseurs de la biodiversité. Et il semblerait en effet que les éoliennes puissent perturber les oiseaux migrateurs. Ou prendre certains oiseaux au piège et les déchiqueter dans leurs pales. Une étude réalisée par la Ligue de protection des oiseaux (LPO) en 2017 conclut à une mortalité de 0,3 à 18,3 oiseaux par éolienne et par an, selon les parcs. Un chiffre à mettre en parallèle de celui des oiseaux tués par des collisions avec des gratte-ciels. Rien qu'aux États-Unis, les chercheurs estiment qu'il y en aurait quelque 600 millions chaque année !

« Malgré tout aujourd'hui, les éoliennes sont considérées comme des Installations Classées Protection de l'Environnement (ICPE). Pour obtenir une autorisation d'implantation, il faut présenter un dossier environnemental complet, intégrant des études sur les conséquences possibles sur les oiseaux », nous précise le président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies. Les implantations doivent notamment être réalisées en dehors des trajectoires de migration ou des espaces abritant des espèces protégées.

En parallèle, les ingénieurs continuent de chercher des solutions pour limiter encore un peu plus l'impact sur la biodiversité. Ils ont ainsi suggéré que le simple fait de peindre en noir l'une des pales des éoliennes pouvait réduire de plus de 70 % le taux de mortalité annuel près des turbines.

« Notre système énergétique ne pourra pas fonctionner qu’avec des énergies renouvelables variables. Nous devrons diversifier nos modes de production », assure Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l’Académie des technologies. © Elnur, Adobe Stock

Miser sur des modes de production diversifiés

Concernant les éoliennes offshore, la problématique semble un peu différente. Une étude de l’Ifremer conclut en effet à l'absence d'impact négatif. Les chercheurs évoquent même un « effet récif » qui permettrait à des espèces, tant animales que végétales, de trouver refuge autour des éoliennes. Et les scientifiques assurent que l'appauvrissement de la biodiversité est largement plus menacée par la hausse des températures de l'eau et par l'acidification de l'océan, conséquence des émissions de gaz à effet de serre.

Nous vivons dans un monde incertain et dans un monde incertain, la seule solution, c’est de diversifier nos modes de production

Car une chose reste certaine, dans notre lutte contre le réchauffement climatique, nos besoins en électricité vont augmenter. « Aujourd'hui l'électricité ne représente qu'un tiers de l'énergie consommée dans le monde. Le reste, c'est du gaz et du pétrole. Pour sortir des énergies fossiles, il faudra nécessairement augmenter la part de l'électricité. Débattre à l'infini de combien cette part va augmenter ne nous fera pas avancer », remarque Dominique Vignon en guise de conclusion.

« L'éolien -- et le solaire --, c'est très bien. Mais ils posent des problèmes d'intégration au réseau et de coûts ou d'approvisionnement en matériaux. Il faut se méfier de ceux qui voudraient nous faire croire que les choses sont simples. Que nous allons pouvoir construire un système énergétique ne fonctionnant qu'avec des énergies renouvelables variables. Tout est compliqué. La vie est compliquée. C'est ce qui la rend intéressante. Nous vivons dans un monde incertain et dans un monde incertain, la seule solution, c'est de diversifier nos modes de production. Pour cela, je vois deux pistes. Celle du gaz naturel, mais ses émissions de CO2 sont clairement incompatibles avec les objectifs de zéro émissions nettes en 2050 de notre pays sauf à capter et à stocker le CO2. L'autre option, c'est celle du nucléaire. »

Pour en savoir plus

Éoliennes et réseau électrique : l’indispensable transformation

L'éolien -- comme le solaire -- a un avantage majeur. C'est une source d'énergie renouvelable. Mais son intégration à grande échelle sur le réseau électrique pose quelques problèmes. Pour mieux comprendre lesquels, nous avons interrogé Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies. Décryptage.

Article de Nathalie Mayer publié le 09/07/2021

Surexploitation des ressources, dénaturation des paysages, atteintes à la biodiversité, dégradation des conditions de vie. Ce sont les principaux points sur lesquels les détracteurs des éoliennes attaquent avec plus ou moins de raison. Oubliant généralement une difficulté pourtant bien connue des énergéticiens : l'intégration de ces productions renouvelables variables sur le réseau électrique. Un sujet qui devient de plus en plus sensible avec la progression de l'éolien dans le mix énergétique français. En 2020, le secteur a, pour la première fois, dépassé le thermique (charbon, fioul et gaz). L'éolien est devenu la troisième source d'électricité en France -- près de 8 % de la production --, après le nucléaire -- plus de 67 % de la production -- et l'hydraulique -- 13 % de la production.

L'éolien est une « source renouvelable intrinsèquement variable (EnRV), décentralisée et connectée au réseau électrique par électronique de puissance. Ces caractéristiques diffèrent de celles des sources de production "historiques" et leur intégration impose une transformation profonde de la gestion des systèmes électriques », confirment des chercheurs d'EDF Etudes et Recherche dans le numéro de janvier/février 2021 de la Revue de l'Énergie.

Pour le réseau électrique, il est impératif que l’équilibre entre production et consommation soit maintenu à chaque instant. Un équilibre pas toujours facile à maintenir surtout dans la perspective d’un développement massif de productions renouvelables variables comme l’éolien. © vectorfusionart, Adobe Stock

Stocker l’énergie du vent

Pour le ministère de la Transition écologique, la variabilité de l'énergie éolienne n'est pas réellement un problème. Dans son « vrai/faux » dédié au sujet, il explique que « les prévisions se révèlent très fiables à un jour et fiables à quelques jours » et espère que les retours d'expérience aideront à étendre cette capacité d'anticipation. « Les prévisions se sont énormément améliorées. Le centre de dispatching tenu par le Réseau Transport Électricité de France (RTE) sait aujourd'hui de façon assez fiable sur combien d'éolien il pourra compter demain. Même s'il le sait moins bien que pour le nucléaire. Il n'y a plus réellement matière à s'inquiéter à ce sujet. Ce qui est plus compliqué, c'est de savoir sur combien d'électricité éolienne on pourra compter dans deux mois. Il n'existe pas de prévision à cette échéance », nous fait remarquer Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies. Selon lui, imaginer des solutions de stockage sera incontournable. « Pour continuer à alimenter les consommateurs, même durant les périodes où, statistiquement, la production éolienne est faible. »

Mais pour stocker, il faut recourir aux énergies fossiles, aux turbines à gaz ou pire, aux centrales à charbon, préviennent certains. Les experts de RTE, dans leur schéma décennal de développement du réseau électrique en France publié en 2019, assurent de leur côté qu'il ne sera pas nécessaire d'implanter de nouvelles centrales à énergie fossile. Un avis partagé par Dominique Vignon. « On peut stocker avec de l’hydrogène. » Et en la matière, le président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies sait bien de quoi il parle. Il a beaucoup étudié la question. « C'est techniquement faisable, mais économiquement... Le coût du stockage dit intersaisonnier peut aller jusqu'à faire tripler le coût de la production éolienne. Car le rendement de conversion de l'électricité éolienne en hydrogène puis de reconversion de l'hydrogène en électricité est extrêmement médiocre. Il ne dépasse pas les 25 %. »

Reste la possibilité de produire, à partir du surplus d'électricité éolienne, un hydrogène destiné à être transformé en méthane (CH4) et consommé comme du gaz naturel. « On peut alors réutiliser les infrastructures existantes de transport et stockage de gaz naturel, ce qui est très économique.  Mais la conversion d'hydrogène en méthane nécessite de l'énergie et donc dégrade le rendement global de la conversion et renchérit son coût.  »

Vers des transformations profondes

Si les choses se planifient correctement, l'éolien pourrait même en venir à participer à l'équilibre du réseau électrique. Il faudrait pour cela qu'une part de la puissance éolienne soit intégrée aux réserves de puissance mises à la disposition des opérateurs.

L'autre difficulté soulevée par les chercheurs d'EDF Etudes et Recherche, c'est celle de l'acheminement de la production vers les consommateurs. Les installations d'EnRV se concentrent en effet naturellement là où le potentiel de production est le plus élevé. Et cela ne coïncide pas forcément avec des centres de consommation. Notamment lorsqu'il est question d'éolien. Mais le problème est essentiellement d'ordre financier. L'Agence fédérale des réseaux allemands estime à environ 60 milliards d'euros d'ici 2030, le coût de renforcement de son réseau ! Heureusement, plusieurs leviers se développent aujourd'hui pour limiter ces besoins en renforcement. Le pilotage de certains usages, par exemple. Ainsi la recharge des véhicules électriques.

Et finalement, la difficulté majeure qu'entrevoient les chercheurs d'EDF est ailleurs. « Parfois, le réseau électrique perd brutalement de la puissance. Lorsque 1.000 mégawatts sont perdus, il faut délester des consommateurs. Cela arrive régulièrement et les gestionnaires de réseaux ont l'habitude de gérer ce genre de situation », nous explique Dominique Vignon. « L'ennui, c'est que les éoliennes -- tout comme les panneaux solaires, d'ailleurs -- débitent sur le réseau basse et moyenne tension. Pas sur le réseau haute tension. Or, quand le gestionnaire de réseau déleste des consommateurs, c'est toute une ligne qui est délestée. Mais les éoliennes débitent sur la même ligne. Ainsi, automatiquement, délester des consommateurs revient à délester des éoliennes. Ce n'est soluble qu'en imaginant des connexions dédiées. Car il faudrait pouvoir délester les consommateurs sans délester le réseau sur lequel les éoliennes débitent. Une fois encore, c'est techniquement possible. Mais ça a un coût. »

Les modèles économiques restent à construire.

À plusieurs reprises déjà, le système électrique a évolué. Au moment du développement du grand programme hydraulique, au début du XXe siècle. Puis à l'avènement du programme thermique. Enfin, lorsque s'est lancé le programme nucléaire. Aujourd'hui, l'intégration des énergies renouvelables variables nécessite de relever certains défis, surtout si le déploiement doit se faire à grande échelle. « Lorsque la part des renouvelables dans le mix devient majoritaire, des transformations profondes sont nécessaires et les modèles économiques associés restent à construire », concluent les chercheurs d'EDF Etudes et Recherche.


Démantèlement des éoliennes : « sans une législation qui l’impose, le processus ira-t-il jusqu’au bout ? »

Alors que les énergies renouvelables sont appelées à se développer massivement pour permettre au monde d'atteindre ses objectifs de décarbonation, le vent semble tourner... pour l'énergie éolienne. Ses détracteurs s'inquiètent notamment de l'organisation de leur démantèlement. Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies, nous apporte aujourd'hui quelques précisions à ce sujet.

Article de Nathalie Mayer paru le 02/07/2021

Autour des éoliennes, le débat fait actuellement rage. À tel point que Jean-François Carenco, le président de la Commission de régulation de l'énergie en personne, appelait, mi-juin, à « un peu de sérieux ». Il demandait alors à ce que plus de place soit faite à l'éolien en France. Presque dans le même temps, le Gouvernement ajoutait une nouvelle contrainte à l'implantation des éoliennes -- élargissant le périmètre interdit autour des radars militaires.

Au milieu de cette cacophonie, nous avons déjà tenté d'éclairer la question des ressources. De la disponibilité en terres rares. Une question que certains espèrent résoudre notamment grâce au recyclage des anciennes installations. « Des travaux de R&D sont en cours pour organiser le recyclage des terres rares des aimants permanents des éoliennes », nous confirme Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies. « Et nous y arriverons. » Mais il y a un hic. Car l'équation sera difficile à équilibrer. La durée de vie d’une éolienne est en effet estimée aujourd'hui à une vingtaine d'années. Or un récent rapport de RTE prévoit l'installation de six à sept fois plus d'éoliennes en 2050 qu'aujourd'hui - et douze à vingt fois plus de solaire en l'absence de nucléaire. Les prévisions au niveau mondial sont du même ordre. La demande en terres rares risque donc d'être bien supérieure aux quantités disponibles au recyclage.

La question du démantèlement des éoliennes fait débat de manière plus générale. Il y a ceux qui prédisent des difficultés majeures. Et puis, il y a ceux qui promettent que les sites seront rendus à la nature et que les matériaux seront recyclés. Ou au moins valorisés. « En France, nous avons peu d'éoliennes de première génération. Le problème ne se pose pas encore de manière imminente. Ailleurs, on voit des pays tout simplement enterrer les pales des éoliennes mises à l'arrêt », nous raconte Dominique Vignon.

Les éoliennes se montent pour une vingtaine d’années. Mais dès le début, il faut inclure dans le projet, les étapes de leur démantèlement. © Laure F, Adobe Stock

Le démantèlement des éoliennes, un vaste sujet

Dans son « vrai/faux » dédié au sujet, le ministère de la Transition écologique nous rassure : « Les pâles (6 % du poids de l'éolienne) peuvent être valorisées en tant que combustible. » « C'est tout à fait exact. Il n'y a pas de difficulté technique à broyer puis à brûler les pâles des éoliennes pour produire de l'énergie. L'ennui, c'est que l'opération émet pas mal de CO2 », souligne le président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies. Des émissions à prendre en compte dans le bilan carbone des éoliennes. Tant que les pâles -- fabriquées en matériaux composites -- restent difficilement recyclables. « Les industriels nous promettent qu'elles seront bientôt recyclables. Mais aujourd'hui, l'arrêté relatif aux installations de production d’électricité utilisant l’énergie mécanique du vent ne l'exige pas. Il y a donc fort à parier que les pâles des éoliennes ne seront pas réellement recyclables avant longtemps », estime Dominique Vignon. Et même alors, ces objets recyclables, seront-ils effectivement recyclés ?

Même problématique du côté des massifs, ces blocs de béton qui servent de socles aux installations. Barbara Pompili affirme qu'ils seront évidemment démantelés. En réalité, la législation ne l'impose pas. Elle permet à ceux qui démontreront que le bilan environnemental du décaissement total est défavorable de n'excaver qu'un ou deux mètres -- en fonction du secteur d'implantation -- sur un bloc de béton de sept à huit mètres d'épaisseur.

Et finalement, quelle garantie avons-nous que les exploitants procèderont bien à un démantèlement qui interviendra dans une vingtaine d'années ? « La problématique du fond de démantèlement est traitée au moment de la délivrance de l'autorisation », nous explique Dominique Vignon. « Il est de l'ordre de 50.000 euros par éolienne de 2 MW. Plus 10.000 euros par MW supplémentaire. Il est évident que c'est insuffisant pour démanteler la totalité de l'éolienne. »

Terres rares et démantèlement apparaissent donc bien comme deux sujets importants à prendre en compte au moment de développer de façon significative les énergies renouvelables en général et l'éolien en particulier. Un autre sujet interroge les ingénieurs. Celui de l'intégration de ces parcs renouvelables sur les réseaux électriques. Nous l'aborderons dans la suite de ce décryptage.


Éoliennes et terres rares : décryptage avec Dominique Vignon

En France et un peu partout dans le monde, les énergies renouvelables se développent. Présentées comme la solution à la décarbonation de nos mix énergétiques, elles ne font pourtant pas toujours l'unanimité. C'est notamment le cas de l'énergie éolienne. Des arguments de ses détracteurs ou de ceux de ses défenseurs, lesquels sont à retenir ? Avec l'aide de Dominique Vignon, président du Pôle Énergie à l'Académie des technologies, Futura cherche à y voir plus clair. Concernant tout d'abord la question critique des ressources.

Article de Nathalie Mayer paru le 25/06/2021

Les éoliennes. Il y a d'un côté, ceux qui les rejettent en bloc. L'animateur Stéphane Bern, pour qui elles sont « une négation de l'écologie ». Xavier Bertrand, le président de la région Hauts-de-France et candidat à sa réélection, quant à lui, martèle : « Il y en a marre de défigurer la France. » De l'autre côté, ceux qui les défendent, envers et contre tout. Comme Barbara Pompili, la ministre de la Transition écologique, qui rappelait récemment « l'importance de développer l’éolien » avec pour objectif de multiplier le parc éolien terrestre français par 2,5 entre 2019 et 2028.

Qui a raison ? Qui a tort ? « La question est compliquée. C'est ce qui la rend intéressante, nous fait remarquer Dominique Vignon, président du Pôle Énergie de l'Académie des technologies. Et il y a beaucoup de publications remarquables sur le sujet, ces derniers temps. »

Les terres rares sont un groupe de métaux finalement assez répandus dans la croûte terrestre. Pour la fabrication des aimants permanents d’éoliennes, c’est surtout le néodyme (Nd) et le dysprosium (Dy) qui sont utilisés. © Fox-Dsign, Adobe Stock

Les terres rares au centre du débat ?

Prenons, par exemple, l'Agence internationale de l’énergie (AIE). Une source que l'on peut qualifier de scientifiquement sûre. Elle a publié en mai de cette année, un rapport intitulé « The role of critical minerals in clean energy transitions », comprenez « Le rôle des minéraux essentiels dans la transition vers une énergie propre »« Sur ce point, il y a un sujet », nous confirme Dominique Vignon.

Dans le scénario de la transition écologique, si certains occupent le simple rang de figurant, d'autres ont en effet décroché les premiers rôles. C'est le cas de quelques minéraux. Le cuivre, le lithium, le nickel ou encore le cobalt. Mais aussi, les fameuses terres rares« La dénomination est trompeuse, car en réalité, on trouve des terres rares un peu partout dans le monde, mais à des concentrations très faibles », nous précise le président du Pôle Énergie de l'Académie des technologies. Ces éléments ne sont donc pas si rares que cela. Seulement, ils doivent être extraits puis subir un traitement de séparation. Et les procédés employés pour ça sont très polluants. « Ils consomment beaucoup d'eau et des acides, notamment. » Dans ces conditions, les exigences environnementales actuelles interdisent tout simplement la production de terres rares dans la plupart des pays. Sauf en Chine. « Le pays produit 85 % de la consommation mondiale. Si la demande augmente, cette situation de dépendance envers la Chine risque de poser problème. Imaginez que, comme en 2011, le pays décide d'imposer des quotas d'exportation... »

Les ingénieurs comptent sur les terres rares, notamment pour la conception d’éoliennes offshore toujours plus efficaces. © Photocreo Bednarek, Adobe Stock

Ambitions climatiques et disponibilité des minéraux

Mais pourquoi la demande en terres rares devrait-elle augmenter ? Voyez la transition écologique comme une ville. La voiture électrique, les panneaux solaires photovoltaïques, les éoliennes en seraient autant de maisons. Et les terres rares, quelques-unes des briques qui auront servi à les construire. Les ingénieurs utilisent en effet les terres rares pour la conception d'aimants permanents, par exemple. Ceux-ci leur permettent de limiter le volume et le poids de leurs générateurs d'électricité. Ils leur en facilitent aussi l'entretien. On comprend ainsi pourquoi ils sont d'autant plus intéressants lorsqu'il est question de champs offshore. Des éoliennes implantées en pleine mer. Elles renferment entre 80 et 650 kilogrammes de néodyme (Nd) et de dysprosium (Dy) par mégawatt, selon les technologies (chiffres Ademe).

En France, le parc éolien est essentiellement terrestre. C'est peut-être pour cela que, dans son « vrai/faux » dédié au sujet, le ministère de la Transition écologique annonce qu'il est « possible de produire de l'énergie éolienne sans recourir à ces matériaux ». Et l'Ademe confirme, « ce n'est pas un sujet critique pour les éoliennes terrestres ». Fin 2018, le parc éolien français ne comptait pas pour plus de 1,5 % du marché annuel mondial de néodyme - l'équivalent de 70 tonnes - et de dysprosium - environ 13 tonnes.

Toutefois, des projets de parcs éoliens en mer sont en cours sur notre territoire. Ils devraient être mis en service entre 2022 et 2027. Et porter les besoins annuels en néodyme à quelque 173 tonnes et en dysprosium à environ 33 tonnes. Barbara Pompili l'affirmait elle-même sur Twitter le 25 mai dernier : « L'éolien en mer est une chance pour la France. » Et ailleurs dans le monde, l'éolien offshore est en plein boom. En 2019, il progressait de 26 % par rapport à 2018 (chiffre EDF).

Même si des équipes de R&D travaillent à trouver des solutions de substitution aux terres rares dans les aimants permanents, le rapport de l'AIE prévoit une augmentation massive des besoins en ce qu'il qualifie de minéraux essentiels. La demande pourrait être multipliée par six d'ici 2040. « Les données montrent un décalage entre les ambitions climatiques et la disponibilité de minéraux essentiels à la réalisation de ces ambitions, affirme Fatih Birol, le directeur exécutif de l'AIE, dans un communiqué. Ce n'est pas insurmontable, mais les gouvernements doivent donner des signaux clairs sur la manière dont ils prévoient de concrétiser leurs engagements climatiques. En agissant maintenant et ensemble, ils peuvent réduire considérablement les risques de volatilité des prix et de rupture d'approvisionnement. Si elles ne sont pas corrigées, ces vulnérabilités potentielles pourraient ralentir et augmenter les coûts des progrès mondiaux vers un avenir énergétique propre et donc entraver les efforts internationaux pour lutter contre le changement climatique ».

« C'est oublier le recyclage », clament les défenseurs de l'éolien. Une question que nous explorerons dans le détail dans la suite de ce décryptage...

Abonnez-vous à la lettre d'information La quotidienne : nos dernières actualités du jour. Toutes nos lettres d’information

!

Merci pour votre inscription.
Heureux de vous compter parmi nos lecteurs !