Éléphanteau à « Mara Triangle » au Kenya. © Graeme Green, tous droits réservés, reproduction interdite

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Cri d'alarme pour la faune sauvage : le conflit Homme-animal

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Des lions aux ours polaires, les animaux sauvages entrent en conflit avec les populations humaines croissantes. Pouvons-nous coexister ?

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[EN VIDÉO] L’humanité survivra-t-elle à l’effondrement de la biodiversité ?  Il semble évident que l’humanité soit imbriquée avec son écosystème. Si la biodiversité s’écroule, elle ne pourra évidemment plus assurer les services écosystémiques. L’humanité peut-elle exister décemment dans ces conditions ? Futura a pu aborder cette question avec Gilles Boeuf, chercheur et président du conseil scientifique de l’AFB. 

« Le plus grand défi auquel est confronté le monde naturel en Afrique aujourd'hui est la disparition de l'habitat faunique - la disparition de l'espace, explique Nick Brandt, photographe et cofondateur de la Big Life FoundationC'est une notion dépassée que l'Afrique soit une vaste terre de nature sauvage où les animaux peuvent encore vivre librement. Il reste très peu d'endroits dans le monde où les animaux errent encore librement sur des terres non protégées. »

L'éléphant, le majestueux et plus grand animal terrestre vivant. © Jeremy Goss, Big Life Foundation, tous droits réservés, reproduction interdite

À travers l'Afrique, les humains et les animaux occupent de plus en plus les mêmes espaces, les frontières restent floues ou inexistantes. Les éléphants dans des pays comme le Kenya et la Tanzanie font des descentes dans les villages pour manger les récoltes. Les villageois en colère ripostent, pour se défendre, les blessent et parfois les tuent. « Vous pouvez comprendre qu'ils le fassent ! Si tous vos moyens de subsistance étaient piétinés et détruits en une nuit, vous seriez tenté de prendre une lance pour éviter cette destruction », explique Brandt. 

Lion, le roi de la savane (Kenya). © Graeme Green, tous droits réservés, reproduction interdite

Le conflit Homme-faune est un problème central dans le travail de la Big Life Foundation, une organisation qui protège la faune sauvage sur 1,6 million d'acres du Kenya et de l'écosystème Amboseli-Tsavo-Kilimandjaro en Tanzanie. « Lorsque nous avons commencé « Big Life », il s'agissait essentiellement de lutter contre le braconnage, explique Brandt. Mais l'augmentation de la population et de l'expansion des terres agricoles ont accéléré ce conflit et un nombre beaucoup plus élevé d'éléphants ont été tués par des agriculteurs. » Le conflit Homme-faune n'est pas un problème d'éléphant ou un problème africain car du Canada à la Colombie, les gens et les animaux s'affrontent sur les ressources naturelles, l'eau, la nourriture et l'espace vital.

Comme les populations augmentent, la situation va empirer

En 1900, il n'y avait que 1,6 milliard de personnes sur la planète. Aujourd'hui, il y en a 7,7 milliards. « La population a doublé au cours de ma vie et a triplé au cours de la vie de Sir David Attenborough, me dit le naturaliste Chris Packham. L'idée qu'il y ait près de 10 milliards de personnes d'ici 2050 me semble personnellement terrifiante. Je ne sais pas où va être l'espace pour la faune sauvage et d'où proviendront les ressources. »

Les populations croissantes mettent la planète à rude épreuve. La nourriture et le carburant que les humains consomment, en particulier dans les pays en développement, causent des problèmes tels que la déforestation, l'extermination des animaux et la réduction de notre capacité à atténuer l'impact du changement climatique

Entre lionne et son petit, de tendres moments. © Paul Funston Pantera, tous droits réservés, reproduction interdite

Alors que les gens aménagent des terres auparavant sauvages pour l'agriculture, les habitats des grands félins dans le monde entier sont perdus ou fragmentés, ce qui oblige les félins et les communautés humaines à se rapprocher, entraînant des problèmes, notamment lorsque le bétail des agriculteurs devient une proie. En Colombie, les éleveurs peuvent perdre jusqu'à 5 % de leur cheptel annuel au profit des jaguars.

« Qu'il s'agisse de bergers africains, d'éleveurs de moutons dans le sud du Chili ou de petits troupeaux de chèvres dans les hautes montagnes du Tadjikistan, les gens veulent protéger leurs biens et leurs moyens de subsistance », explique le Dr Howard Quigley, directeur exécutif de « Conservation Science pour Panthera », qui travaille à la protection des félins du monde. « La plupart de ces cultures ont mis au point des moyens de tuer les grands félins, soit avant qu'ils ne causent un problème, soit après, de manière préventive ou en représailles. »

La perte d'habitat est un facteur clé

« Si vous coupez une forêt dans l'habitat des grands félins et que vous y mettez du bétail, vous allez avoir des problèmes », dit Quigley. Les félins du monde entier sont confrontés à d'autres problèmes, beaucoup d'entre eux étant chassés pour leur peau ou des parties de leur corps. La surchasse des animaux qui sont les proies naturelles des grands félins contribue également au déclin des populations et oblige certains d'entre eux à s'attaquer à des animaux domestiques, ce qui alimente encore les conflits entre l'Homme et les félins. Les lions, les jaguars, les tigres et les pumas sont tous confrontés à de graves menaces. Il ne reste plus que 7.100 guépards dans la nature. 

« La proximité entre l'Homme et les félins peut être un problème, mais nous voulons résoudre le problème de la proximité et en faire un élément positif. Nous voulons que les félins aient des sites inviolables où la vie sauvage est la priorité. Mais une partie de la solution consiste à les faire vivre là où vivent les gens. Nous savons qu'ils peuvent vivre à proximité des humains sans aucun problème. Nous devons fournir des solutions qui diminuent les problèmes entre les Hommes et les grands félins. Si nous ne le faisons pas, ou si nous ne le faisons pas assez vite, nous continuerons à perdre des félins et leurs habitats sur toute la planète », déclare Quigley.

Ours, loups, qu'en est-il ?

Changeons d'environnement... Les rapports d'incidents entre humains et ours polaires ont augmenté, en particulier en Russie et au Canada où les rencontres avec les communautés de l'Arctique, sont très difficiles sur les routes migratoires des ours polaires. Mais l'augmentation de l'activité humaine aggrave le problème. « De nouveaux développements industriels s'installent dans les principales aires de mise bas et de repos des ours, comme le refuge national de la faune arctique en Alaska », explique Geoff York, directeur principal de la conservation pour Polar Bears International. Le changement climatique perturbe l'habitat glacé des ours polaires, ce qui amène davantage d'ours à passer plus de temps à terre et en plus grand nombre que dans les années précédentes. On rencontre des ours polaires dans des endroits où ils étaient assez rares ou jamais vus auparavant. « Lorsque les gens entrent en conflit avec la faune sauvage, ils peuvent être blessés, rarement tués, ajoute M. York. Mais les animaux sauvages perdent presque toujours. Il en va de même pour les ours polaires. En cas d'attaque, les ours polaires sont généralement tués car les gens veulent se défendre. »

Ours polaires dont l'habitat se réduit avec le réchauffement climatique. © Simon Gee Polar Bear International, tous droits réservés, reproduction interdite

Il ne devrait pas en être ainsi. « Le contact entre les Hommes et les animaux sauvages n'est pas nécessairement un problème si les gens disposent des outils et des connaissances nécessaires pour éviter les conflits », affirme Jennie Miller, scientifique senior au Centre pour l'innovation en matière de conservation de Defenders Of Wildlife, qui protège les animaux sauvages aux États-Unis, tels que les loups et les ours. Vivre avec les ours nécessite l'utilisation d'outils, comme le fait de garder un vaporisateur à ours avec soi en permanence, d'utiliser des poubelles sécurisées contre les ours et d'utiliser des clôtures électriques pour protéger les biens et le bétail. Pour vivre avec les loups, les éleveurs utilisent des moyens de dissuasion contre les prédateurs, comme des feux clignotants, et des hommes à cheval qui accompagnent les troupeaux pour garder les loups et le bétail séparés et en sécurité. « C'est le monde auquel nous aspirons, un monde où les gens adaptent légèrement leur comportement pour tenir compte de la faune, un monde de coexistence entre l'Homme et la faune au lieu de conflit. »

La nécessité est à l'origine d'incroyables innovations

Au Kenya, Save The Elephants a testé avec succès des clôtures faites de ruches qui éloignent les éléphants qui ont peur des abeilles, et les éloignent des villages, ce qui réduit les attaques des cultures et les décès d'éléphants, avec l'avantage supplémentaire de produire du miel que les villageois peuvent vendre. En Colombie, la Panthera  a aidé les éleveurs à introduire des vaches de San Martineros dans leurs troupeaux, une race résistante qui se bat contre les jaguars, ce qui a entraîné une baisse des attaques de jaguars contre les vaches et des représailles contre les gros félins. 

Création de clôtures en Zambie, un procédé très efficace. © Panthera, tous droits réservés, reproduction interdite

D'autres tactiques, bien que moins accrocheuses, sont tout aussi efficaces, comme des clôtures électriques pour les corrals afin d'assurer la sécurité des animaux la nuit. Dans toute l'Afrique, des programmes d'indemnisation aident également les éleveurs qui ont perdu du bétail. Les communautés locales sont également aidées par les bénéfices du tourisme de la faune sauvage, de sorte que les animaux sont considérés comme un atout, qui vaut plus pour eux et leur communauté vivants que morts. 

Patrouille pour la sauvegarde des éléphants. © Jeremy Goss, Big Life Foundation, tous droits réservés, reproduction interdite

La Big Life Foundation a également mis en place des programmes de remboursement pour les éleveurs qui perdent leur bétail à cause de prédateurs sauvages, « ce qui signifie qu'en guise de représailles ils ne mettent pas du poison pour tuer les lions, hyènes, singes, etc. », explique M. Brandt. « Et nous avons construit bien plus de 100 kilomètres de clôture qui séparent l'habitat sauvage des terres agricoles, ce qui a entraîné une baisse spectaculaire du nombre d'éléphants tués par les agriculteurs. Si la conservation soutient la communauté, la communauté soutiendra la conservation. »

La répartition des terres

Comme les populations humaines continuent à augmenter, des solutions plus globales seront nécessaires. « La prochaine phase, qui est de loin la plus difficile, est celle de la répartition des terres », explique Brandt. Avec un parc comme le Parc National Amboseli, vous avez environ 100.000 acres de terre. La plupart du temps, les animaux ne restent pas dans le parc et vont sur des terres communautaires non protégées. Les communautés parlent de subdiviser la terre en lots de 20 acres, et chacune d'entre elles a la possibilité de vendre ces 20 acres, ce qui peut entraîner une fragmentation extrêmement rapide de tout un écosystème. Cela va nécessiter un énorme « trésor de guerre » financier pour commencer à louer des couloirs pour la faune, afin que les animaux puissent migrer en toute sécurité d'une zone à l'autre. Au fur et à mesure que la population augmente, cela va devenir un défi ! 

Une photo que l'on voudrait voir perdurer. © Jeremy Goss, Big Life Foundation, tous droits réservés, reproduction interdite

Ailleurs au Kenya, le système de conservation - où des terres appartenant à la communauté, souvent aux Masaï, sont louées -, permet d'équilibrer les besoins des populations locales, du bétail, de la faune et du tourisme et cela a été couronné de succès. Les communautés locales, souvent exclues des principaux avantages du tourisme, gagnent de l'argent et disposent toujours de lieux pour faire paître et abreuver leur bétail, tandis que la conservation de la faune sauvage est également gérée. Dans de nombreux centres de conservation, la faune sauvage est florissante, y compris les grands félins. 

« Au Kenya, cette expérience est en cours depuis deux ou trois décennies », explique Dickson Kaelo, directeur général de l'Association Kenyane de conservation de la faune. « Il en résulte qu'un nombre croissant de communautés adoptent un modèle d'utilisation des terres pour le bétail et la faune. Certaines espèces menacées, telles que l'antilope Hirola, le chien sauvage, le zèbre de Grévy, le rhinocéros noir et blanc et le phacochère, entre autres, sont sur une courbe ascendante. Aujourd'hui, l'un des conservatoires de Mara, Olare Motogi Conservancy, a la plus forte densité de lions au Kenya et peut-être en Afrique. L'Afrique est mieux lotie avec ses communautés locales comme gardiennes de la nature car lorsque les communautés considèrent la faune et la flore comme un atout plutôt que comme un coût, les efforts de conservation portent leurs fruits. »

Que faire et prévoir pour l'avenir ?

D'ici 2100, l'ONU prévoit qu'il y aura 11 milliards de personnes sur Terre, soit une augmentation de 600 % au cours des 200 dernières années. Les problèmes de l'avenir ne seront pas résolus sans parler de la population. « À long terme, notre croissance démographique doit prendre fin », a déclaré Sir David Attenborough. « Tous nos problèmes environnementaux deviennent plus faciles à résoudre avec moins de personnes, et plus difficiles - et finalement impossibles - à résoudre avec toujours plus de personnes. » La population a un impact sur tous les grands problèmes auxquels l'humanité est confrontée : changement climatique, déforestation, pauvreté, pollution, conflit entre l'Homme et la faune sauvage... « Il ne s'agit pas seulement de chiffres humains, mais aussi de consommation », déclare Robin Maynard, directeur de Population Matters. « Mais si l'on ne tient pas compte de la population humaine, tout progrès technologique ou effort visant à réduire la consommation sera anéanti par notre nombre croissant. »

« Mais il ne s'agit pas de forcer les gens à avoir un seul enfant, de les contraindre, de les contrôler ou de leur imposer quoi que ce soit de sombre ou de négatif, souligne-t-il. Il s'agit de permettre un choix, car plus de 200 millions de femmes dans le monde n'ont actuellement pas accès au planning familial moderne et c'est certain qu'elles souhaitent pouvoir déterminer combien d'enfants elles veulent et quand, que ce soit en Afrique, en Amérique centrale, au Pays de Galles ou en Angleterre. Il existe donc des solutions vraiment positives. Si vous permettez aux gens de faire ces choix, ils choisiront en fait d'avoir des familles moins nombreuses. »

Une mère guépard et son petit dans le Conservatoire Mara Naboisho, Kenya. © Graeme Green, tous droits réservés, reproduction interdite

« Nous devons nous occuper de la population », convient Brandt. « Le moyen le plus rapide de réduire la population est d'augmenter la richesse personnelle et de réduire la pauvreté », suggère-t-il. « Plus la pauvreté diminue, plus la taille des familles diminue, plus les familles se sentent en sécurité. Elles n'ont pas besoin d'une famille aussi nombreuse pour les soutenir. Nous savons qu'une baisse de la pauvreté s'accompagne d'une baisse de la natalité ». Il ne s'agit pas seulement de savoir combien il y a de personnes, mais comment elles vivent, comment elles se développent. Le Royaume-Uni est un exemple parmi tant d'autres où le développement humain s'est fait au détriment de la nature et de la vie sauvage. « Il faut permettre à l'Afrique de se développer économiquement », déclare M. Brandt. « Mais il y a le gain financier à court terme pour les quelques industriels et politiciens, et puis il y a le bénéfice économique à long terme d'un environnement sain et durable dans les régions où la faune existe encore. »

« Ces communautés et ces pays sont assis sur des mines d'or économiques. Comme il y a de moins en moins d'endroits dans le monde où les gens peuvent aller voir ces animaux extraordinaires dans la nature, ces endroits auront une valeur économique encore plus grande. Si l'argent est dépensé de manière appropriée et qu'il retourne dans les communautés, comme cela devrait être le cas mais ne l'est pas toujours, ces pays verront les avantages de la protection de l'environnement à long terme. Et il ajoute : Cela ne s'applique pas seulement à l'Afrique, mais à tous les pays du mondeL'explosion démographique est un problème dans des endroits comme l'Afrique. Mais en termes de protection de l'environnement, c'est un problème qui concerne tous les pays du monde. Il y a très peu de pays qui s'y attaquent comme ils le devraient. »

Maintenir des écosystèmes

La propagation du coronavirus a rendu encore plus difficile l'équilibre précaire entre la faune sauvage et l'Homme, avec une baisse du nombre de touristes visitant les parcs nationaux du monde, une baisse ultérieure des revenus qui financent les travaux de conservation et une diminution des emplois locaux, poussant certaines personnes à chasser la viande de brousse ou à braconner des animaux pour gagner de l'argent. 

Seuls 22,2 % des terres et des océans de la Terre sont actuellement protégés

Mis à part le coronavirus, des solutions à long terme sont nécessaires pour que les animaux et la faune sauvage puissent coexister. Le biologiste américain E.O. Wilson a suggéré que l'humanité devrait s'efforcer de mettre de côté la moitié de la Terre pour le reste des espèces animales. Nous en sommes loin : seuls 22,2 % des terres et des océans de la Terre sont actuellement protégés. 

Il y a 10.000 ans, 99 % de la vie terrestre sur Terre était sauvage et seulement 1 % était humaine. Aujourd'hui, la situation s'est inversée, seuls 4 % des mammifères vivant sur la planète sont des animaux sauvages. 36 % sont des humains, tandis que 60 % des mammifères sur Terre sont des animaux d'élevage, principalement des vaches et des porcs. Avec l'augmentation des populations, des solutions créatives, petites et grandes, seront nécessaires pour que les humains et les animaux sauvages puissent se partager la planète. « Pour moi, c'est essentiel, conclut Geoff York. C'est essentiel pour que nous puissions maintenir des écosystèmes fonctionnels. La faune et la flore feront partie de notre capacité à maintenir une planète vivante et vivable. Il est essentiel que nous développions une éthique pour remplacer notre culture actuelle d'exploitation et de séparation. La faune est une partie indispensable, une manifestation visible, de notre succès dans la conservation de la nature. Apprendre à vivre avec succès à proximité des animaux sauvages, ou au moins maintenir une trêve avec les espèces les plus dangereuses, est un élément clé de ce succès. » 

  • Il y a 10.000 ans, 99 % de la vie terrestre sur Terre était sauvage et seulement 1 % était humaine.
  • Aujourd'hui, la situation s'est inversée, seuls 4 % des mammifères vivant sur la planète sont des animaux sauvages.
  • 36 % sont des humains, tandis que 60 % des mammifères sur Terre sont des animaux d'élevage !
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