L'auteur de 2034, nous entraîne dans une dystopie d'un monde post-Covid où les géants du numérique, baptisés les Titans, ont assis leur pouvoir... pour toujours semble-t-il. © Gerd Altmann, Pixabay
Sciences

« 2034 » ou la première dystopie post-Covid-19

Christophe Victor
LivreClassé sous :science-fiction , roman , intelligence artificielle

Écrit en pleine pandémie du coronavirus, ce thriller technologique signé Christophe Victor nous projette quatorze ans après la crise actuelle, sur une planète qui a sacrifié l’environnement et privilégié la sécurité à la liberté, l’économique à l’humain, l’individualisme à l’intérêt commun. « 2034 » est une dystopie qui permet de s’interroger sur le sens profond de valeurs comme le libre-arbitre, la sécurité, la vérité, la démocratie ou le progrès, à l’heure où beaucoup de choses sont à rebâtir. Ce livre est publié en autoédition, l’intégralité de ses droits littéraires sur le territoire francophone sera versée à l’ONG Planète Urgence.

Résumé du livre

Christophe Victor - « 2034 » ou la première dystopie post-Covid-19
 

Avec 2034, plongez dans un futur proche ! © Christophe Victor, Alia Futura

2034 : trois géants américains du numérique, baptisés les Titans, ont profité de la crise des années 2020 pour établir leur hégémonie sur l’économie occidentale et mettre en place un capitalisme de surveillance, basé sur l’exploitation immodérée des données personnelles. Plongés au cœur de leur organisation dans la Silicon Valley, Pierre, un jeune Français expert en intelligence artificielle, et Julia, une brillante Estonienne travaillant sur l’amélioration du cerveau humain, vont tenter de défier leur pouvoir.

Morceaux choisis

Signé Christophe Victor et publié en autoédition, « 2034 » est un roman d'anticipation dont les bénéfices sur le territoire francophone seront intégralement versés à Planète Urgence, une association à but non lucratif reconnue d’utilité publique. Le champ d’action de cette ONG : la solidarité internationale et la protection de l’environnement. Pour un avant-goût du plaisir de lire 2034, nous vous livrons ici quatre extraits choisis. 

Extrait n° 1

« Trois oligopoles - Phébé (« celui qui éclaire le monde »), Cronos (« celui qui maîtrise le temps »), Atlas (« celui qui porte le monde ») - se partagent aujourd’hui une part croissante de l’économie occidentale. Ils sont nés des anciens géants du net et ont pris le nom, à la faveur de leurs opérations de regroupement, des premières divinités de la mythologie grecque : les Titans. En 2034, leur capitalisation boursière cumulée dépassera pour la première fois le PIB des États-Unis, une situation impensable il y a trente ans, alors qu’ils étaient à peine nés. Il faut dire que la crise du coronavirus de 2020 et ses différentes répliques les ont bien aidés. Les critiques sur leur modèle économique et l’utilisation qu’ils faisaient des données personnelles ont disparu, au cours de la dernière décennie, au profit de la nécessité de lutter efficacement contre la maladie. Sous la pression de leur population et face à l’incurie de leur système de santé, les États-Unis ont emboîté le pas à la Chine et à la Corée du Sud, traquant les malades et leurs contacts grâce aux images de vidéo surveillance, l’analyse des transactions de cartes bancaires ou les informations des téléphones. Les géants du net ont mis tous leurs moyens – et ils étaient considérables – à aider les gouvernements qui les sollicitaient à reprendre le contrôle de la situation. Comme en Asie, la méthode s’est révélée efficace, permettant une reprise plus rapide de l’économie, comparativement à certains pays européens qui se sont montrés plus réticents à de telles atteintes aux libertés individuelles. La toute-puissance de la donnée pour répondre aux problèmes humains a une nouvelle fois prouvé son efficacité. Un nouvel ordre mondial est né aux USA et dans de nombreux autres pays occidentaux et asiatiques : le capitalisme de surveillance. […]

Les géants du net sont sortis plus forts que jamais de l’épreuve, plus proches de la politique aussi.

La crise sanitaire du début des années vingt s’est rapidement transformée en crise profonde de l’économie réelle : industries, transports, commerces physiques ont été plongés de longs mois dans le marasme. L’économie virtuelle en a profité : l’usage des réseaux sociaux, des messageries, des plateformes de contenus, du commerce en ligne, a partout explosé. Les géants du net sont sortis plus forts que jamais de l’épreuve, plus proches du politique aussi. Obsédés par les succès économiques et technologiques de la Chine, dont la croissance est repartie rapidement après la crise, Washington et la Silicon Valley se sont unis pour sauver ce qui pouvait l’être de l’économie réelle. La deuxième partie des années vingt a été ainsi le théâtre d’opérations de fusions-acquisitions gigantesques, menées par le secteur du numérique sur des entreprises exsangues de l’industrie, du commerce ou des services. Les deals étaient financés à crédit, grâce à la politique monétaire ultra accommodante de la Fed. Quand certaines voix s’élevaient pour s’insurger contre la menace que faisait peser de telles concentrations sur les libertés et sur la démocratie, des campagnes ciblées de communication rappelaient les bienfaits de ces regroupements pour l’économie et les consommateurs. N’avait-on pas sauvé de nombreux emplois ? La croissance n’était-elle pas repartie ? Et la Bourse n’avait-elle pas repris sa course vers les sommets ? La mise en place du revenu minimum pour les victimes de la crise – des millions de personnes dont on n’avait pas pu sauver le travail –, largement subventionnée par les trois oligopoles, avait achevé de faire taire les critiques. Les États-Unis s’enorgueillissaient d’avoir mis fin à la pauvreté grâce à un programme financé par le secteur privé. « Conserver l’Amérique au sommet » avait été le programme commun de Washington et de la Silicon Valley. »

Extrait n° 2

« La Tesla autonome s’arrête devant le 10, Open Street. Pierre descend de son véhicule. Il sort sa grosse valise et deux sacs du coffre puis monte, non sans difficultés, les quelques marches qui le séparent de l’entrée.

- Voulez-vous que je vous aide ? interroge une voix dans son dos.

Un homme grand et maigre le fixe avec des yeux étrangement clairs. Il a les cheveux gris, ondulés, renvoyés en arrière. Un âge incertain, probablement proche de la soixantaine. Son costume à carreaux beiges, trop large pour lui, le fait ressembler à un clown… à moins que ce ne soit au Joker, s’amuse le jeune Français.

- Avec plaisir. J’arrive de France ce matin. Et je suis un peu chargé. Je m’installe ici, au troisième étage.

- J’habite moi-même au troisième étage, et l’appartement à côté du mien est vide depuis plus de deux mois. Nous devons être voisins. Je suis heureux de faire votre connaissance. Je me présente : Aristotle Symes. Ne vous étonnez pas de mon prénom. Mes parents adoraient la philosophie… Ils ont d’ailleurs fait de moi un enseignant.

- Ravi. Pierre Favre.

- Que venez-vous faire dans cette contrée désespérante, mon jeune ami ? Si je peux me permettre de vous poser cette question ?

- Bien sûr. J’ai été recruté par Phébé au Département Entertainment.  Je m’installe à Palo Alto. Ils me logent pour l’instant dans cet appartement.

- Ah… fait l’homme avec un soupçon de dégoût. Vous allez donc devenir l’un des rouages de ce monstre froid ?

- Pourquoi dites-vous cela ? demande le jeune Français, vaguement surpris.

- Non, non… Oubliez cela. Vous avez affaire à un vieux radoteur aigri. Nous ferions mieux d’ouvrir cette porte et d’entrer. Il commence à geler dehors.

Pierre lui coupe le passage. Il en avait trop dit ou pas assez.

- Qu’est-ce que cela signifie ? insiste-t-il.

Le Joker le toise, puis regarde subrepticement derrière lui, d’un air inquiet.

- Ils sont partout. Ils contrôlent tout. Ils nous surveillent. Ils nous connaissent mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Ils sont capables de nous influencer, de nous manipuler. Vous qui venez du pays des Libertés et des Lumières, qu’est-ce qui vous a pris de vendre ainsi votre âme au Diable ? »

Extrait n° 3

Il est plus de 20 heures maintenant. Le petit déjeuner dans l’avion, et le sandwich acheté à l’aéroport après la récupération des bagages et le passage de la douane, ne sont plus qu’un très lointain souvenir. Il ouvre le réfrigérateur connecté. Les compartiments sont remplis de viande végétale, légumes et fruits en barquettes, yaourts de soja, lait d’amande… Il y a même sa bière préférée. Le jeune homme se saisit d’une cannette, puis de quelques aliments à la volée. Il mange de bon cœur. La nuit est maintenant tombée. Il demande à Sacha, son assistante virtuelle, de fermer les rideaux. Malgré le cocon protecteur formé par les volets automatiques qui se baissent lentement, il se sent étrangement vulnérable. Il se jette dans le fauteuil en face de l’écran et se saisit du casque de réalité virtuelle posé à côté. Il va s’offrir un voyage d’évasion en plongeant sur la grande barrière de corail. Les poissons, coraux et plantes aquatiques qui défilent devant ses yeux ont été savamment reconstitués en fonction d’archives du passé. L’immersion est totale. Mais cela ne suffit pas à calmer son anxiété. Il passe à un jeu vidéo… sans beaucoup plus de succès.

Il finit alors par sélectionner une sexapp. Il se déshabille et place soigneusement sur son corps une dizaine de patchs utilisant la neuromodulation pour exciter ses principales zones érogènes. Puis il coiffe de nouveau le casque. Une jeune fille dénudée apparaît alors devant ses yeux, synthèse parfaite de ses trois dernières petites amies. Elle danse lascivement et semble réelle. Elle lui parle d’une voix douce. Il pourrait la commander, mais il préfère laisser faire le programme qui a enregistré lors des dernières séances ses préférences et ses réactions. Elle s’approche de lui pour l’embrasser. Pierre à l’impression de ressentir à ce moment-là son étreinte. Son souffle descend lentement maintenant le long de son cou, de ses épaules, de sa poitrine, de son ventre… jusqu’à son bas ventre. Un frisson de plaisir le parcourt. Il commence à se détendre… enfin !

Extrait n° 4

- Et qu’attends-tu de moi ? lui demande Pierre.

- Tu as accès aux principales bases de données de Phébé, comme j’ai accès à celles de Cronos et comme notre autre collègue a accès à celles d’Atlas. Le 21 mars, nous les infecterons. Cette date ne sera pas seulement celle du premier jour du printemps, elle sera celle du renouveau du monde.

- Cela ne marchera jamais. On nous identifiera très vite.

- Je te rappelle que notre virus est totalement invisible dans un premier temps. Il sera lancé de trois sources différentes, ce qui compliquera leur tâche. Il est bourré de leurres qui les empêcheront de remonter jusqu’aux ordinateurs d’origine. Puis ils se laisseront prendre à leur propre propagande : quand ils découvriront que l’infection est censée provenir d’une machine chinoise, ils ne chercheront pas plus loin et nous laisseront tranquilles.

Pierre est abasourdi. Encore une fois, Julia a l’air d’avoir pensé à tout. Elle parait si sûre d’elle. Il s’assied sur le lit pour tenter de réfléchir. (…)

- Mais pourquoi ferais-je cela ?

Elle n’a pas lâché un seul moment son visage ni son regard. Elle rapproche sa bouche de son oreille pour lui murmurer sa réponse, comme une évidence :

- Pour moi… Pour nos enfants… Veux-tu vraiment qu’ils naissent dans ce monde ?

Puis sans attendre une réaction, elle le fait basculer en arrière et grimpe sur son corps. Il est de nouveau à sa merci.

 

Analyse

« Quand le monde d’après devient un enfer » (Les Échos).

« Entre 1984 et Farenheit 451 » (L’Express).