'Primo Levi' et les métiers de science

DossierClassé sous :technologie , métiers

-

"Primo Levi" et les métiers de science

  
Dossiers'Primo Levi' et les métiers de science
 

Il y a un bonheur spécial pour nous, physiciens ou chimistes, à suivre les enquêtes du Système Périodique ou de la Clé à molette. A imaginer ces tonnes de pellicules photo qui se couvrent de mystérieuses tâches blanches et deviennent inutilisables ; à voir le modeste héros lutter dans un milieu hostile, désespérer, et finalement trouver le brin du fil d'Ariane. Le brin qui, bien suivi, va tout résoudre. Chacun de nous a vécu des enquêtes de ce genre, qu'il s'agisse de procédés industriels ou d'un fait scientifique, du comportement inattendu de tel spécimen dans telle situation. L'esprit est également tendu dans les deux cas qu'il s'agisse d'un client mécontent ou de la dure concurrence entre des chercheurs anxieux, s'épiant d'un bout à l'autre de la planète.

Mais, dans des histoires comme celle de la peinture qui se transforme en foie de veau, nous trouvons aussi des leçons. Et d'abord sur le fonctionnement industriel par exemple sur les traditions inébranlables d'une firme : "depuis vingt ans nous faisons cette peinture en ajoutant un moment l'additif X, et (parfois) plus personne ne sait pourquoi. En tous cas, personne n'ose remettre en cause le procédé".

Je visitais, il y a quelques années, une vaste usine où s'élaborent les pellicules photographiques (hélas en couleur) de notre temps. Il s'agit de déposer toute une série de couches successives, dont chacune captera une forme de lumière, et (ou) la fixera par une migration savante vers un récepteur chimique. Le film défile à grande vitesse dans une longue série de bains successifs. L'ensemble de l'opération ne tiendrait pas dans cette pièce. Et le tout est terriblement compliqué. Notre petit groupe de visiteurs, prié d'émettre des commentaires sur le procédé, réagit assez rapidement en proposant des solutions modifiées pour telle ou telle étape de la cascade. On nous répondit ainsi qu'il était hors de question de modifier l'étape 12, même si la modification s'avérait effectivement bénéfique car ce changement remettrait en cause toute la suite de la séquence. Et nous sentions bien que cette tradition inébranlable était justifiée d'un point de vue immédiat. Mais qu'à long terme elle signifiait une faiblesse redoutable. Qu'un de ces jours, une jeune firme asiatique, cherchant à percer sur ce marché, repenserait tout le procédé, et injecterait (parmi d'autres) les modifications auxquelles nous pensions. Bref, qu'un jour, peut-être prochain, la tradition mènerait à une catastrophe.

Il y a aussi, dans la Clé à molette ou dans le Système Périodique, une admirable perception de l'angoisse. Lanza qui arrive le soir, sur son vélo, pour mener toute la nuit une délicate réaction de synthèse sur des volumes importants Il faut injecter, avec mille précautions, des produits successifs, en maintenant des conditions exigeantes de température, de pression, de fluidité,... Telle erreur peut conduire à un bloc de pierre qu'il faudra extraire catastrophiquement au marteau piqueur. Telle autre finira par une fuite d'un gaz toxique, telle autre par une explosion.

Lanza lui, mène méthodiquement son affaire, il connaît admirablement son réacteur, et tout va bien, jusqu'à un moment proche de l'aurore, où les signaux de pression deviennent aberrants. Tout s'égare, et les contre mesures sont sans effet. Minute de vérité : Lanza sait qu'il peut y laisser sa vie et qu'il a encore le temps de s'enfuir. Mail il traverse son angoisse, il réfléchit, et il trouve enfin la parade. Le voilà au petit matin, qui repart sans fanfare ... Bien des ingénieurs chimistes ont fini par me raconter (dans un moment de détente ou de lassitude) des histoires tendues de ce genre.

Primo Levi est un extraordinaire illustrateur des vertus : du courage, de la patience, et aussi du sens de l'observation. Dans l'histoire des "anchois", une production de peinture est paralysée par un défaut insaisissable -mais après des mois d'inquiétude, le héros repère cette femme de ménage et son chiffon d'où s'envolent des fils imperceptibles de coton responsables de tout.

J'ai passé beaucoup de temps, il y a quelques années, avec des lycéens et avec leurs maîtres pour trouver quelques moyens de faire renaître le goût de l'observation chez les jeunes par exemple par des ballades botaniques, géologiques : une chasse au fossile vaut souvent mieux qu'un long discours. Je crois qu'il est bon de savoir repérer tel insecte dans une forêt, de savoir le prendre (sans dommage), le ramener et le dessiner sous la loupe, en grand détail. Tout ce que Primo Levi a écrit sur les prodiges de la main me va droit au coeur.

Je me suis fait, sans le connaître, une certaine idée de lui en tant qu'homme. Je l'imagine peu bavard, et doué de ce talent important qui est de savoir écouter comme il écoute Faussone dans les solitudes de la Russie. J'aurais infiniment aimé le rencontrer. Chacun de nous a, me semble-t-il, un cercle des amis de l'au-delà : des amis qu'il n'a pas connu, mais dont il se sent extraordinairement proche. Dans mon petit cercle, il y aurait un historien de passion Michelet. Il y aurait aussi un grand théoricien de notre temps Richard Feymnan, que je n'ai jamais vu, mais qui m'a ouvert les yeux, par certains textes, quand j'avais 21 ans. Et il y aurait des conteurs connus, Jean Giono, habitant les Alpes du Sud, où j'ai grandi pendant la guerre. Avec Primo, autre conteur, nous aurions parlé au coin d'un feu et échangé des histoires. Comme celle (que je tiens d'un collègue anglais) de cette fabrique de détergents quelque part au Sud de l'Angleterre dont les produits, tout à coup, deviennent irréguliers et imprévisibles. Après des mois d'enquête, on tombe sur une découverte stupéfiante : la qualité du surfactant est mauvaise quand il est fabriqué un jour de pleine lune ! A notre époque, où prolifèrent les sectes et la foi dans le "paranormal", vous imaginez ce que cette observation aurait pu susciter dans le public. En fait, le mécanisme était simple. L'usine est construite non loin de la mer. Elle pompe l'eau nécessaire à ses fabrications dans des puits, qui sont un peu connectés avec le rivage, et qui se chargent en sel au moment des grandes marées... Je crois que Primo aurait su faire quelque chose avec cette histoire.

Je lui aurais peut-être parlé aussi des explosions dans les silos comme nous en avons eu assez récemment ne Normandie avec des conséquences souvent dramatiques. Même accidents avec des ateliers où l'on stocke des poudres pharmaceutiques : la production est arrêtée, on vide soigneusement, et on nettoie, la chambre de stockage. Six mois plus tard, la production va reprendre, on ouvre les vannes et l'atelier, vide, explose. Le mécanisme, ici encore, est maintenant assez bien compris. Première remarque : les traces de poudres ultra fines qui subsistent sont présentes à de faibles concentrations, de l'ordre du gramme par litre. Mais ce sont précisément ces concentrations faibles (d'hydrogène ou d'autres produits combustibles) que notre maître utilisait au lycée avec de l'air pour faire des mélanges tonnants : le système est dangereux. Et l'explosion démarre par un mécanisme assez curieux. Notre poudre a été transportée par un souffle d'air dans des tubes. Or, chaque fois qu'un grain cogne la paroi du tube, il se charge électriquement -comme nos semelles de caoutchouc frottant sur une moquette. Quand nous touchons une porte après avoir marché sur la moquette, une étincelle se déclenche. C'est la même étincelle qui fait exploser les silos.

Avec Primo, j'aurais aussi aimé parler de certaines différences entre nous. Lui, quand il veut exprimer un élément difficile de son art, il représente dans son livre la formule chimique d'une molécule -un assemblage &atomes qui reste assez abstrait. Il faut beaucoup de culture pour voir ce qu'il a de spécial dans cet assemblage : soit la difficulté qdil y a eu à le faire, soit les potentialités étonnantes qdil recèle, lorsqdil sera mis en face d'autres objets chimiques, ou d'un objet infiniment plus complexe comme notre poumon ou nos reins. Un chimiste de synthèse est très proche, dans son art, d'un sculpteur. Mais sa statue n'est compréhensible qu'après des année d'étude.

Pour nous, physiciens de la matière condensée, la tâche est un peu plus facile : nous pouvons parfois résumer un phénomène compliqué par un dessin, par une image simple et accessible à tous. La recherche d'une bonne image peut prendre des années comme pour Primo, la recherche d'un mot juste. Mais nous communiquons, par l'image, plus facilement qu'un chimiste.

Globalement, nous sommes dans le même camp, celui des constructions laborieuses, patientes. Nous envions les hommes dont les créations sont plus accessibles : un air de musique, un parfum. Mais ceci nous force d'autant plus à parler de nos métiers. Primo, lui, a réussi un extraordinaire témoignage. Puissent nos enfants le lire et faire vivre sa flamme.