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Les principales bases de l'hypothèse chamanique

Dossier - Chamanisme paléolithique : fondements d'une hypothèse
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Comment les Paléolithiques concevaient le monde ? Quels étaient les fondements de leur pensée, leur cadre conceptuel ?

  
DossiersChamanisme paléolithique : fondements d'une hypothèse
 

Si nous reprenons l'image d'une corde et de ses torons, les trois principaux torons de l'hypothèse chamanique sont les suivants : l'universalité de certains phénomènes ; les comparaisons ethnologiques ; les éléments majeurs de l'art paléolithique.

Fig. 2. Les signes entoptiques que l'on voit dans la transe incluent des nuages de points. Or, on constate souvent la présence de ce type de signes dans les grottes ornées, comme ici à Pindal (Asturies, Espagne). © Cliché L. de Seilhe. Tous droits réservés

Tous les humains connaissent des rêves nocturnes et certains, dans toutes les cultures, ce que l'on a appelé des "rêves éveillés" (Lemaire, 1993), ou encore des hallucinations ou des visions. Les visions peuvent être extrêmement précises et détaillées et affecter les divers sens. Elles bouleversent l'ordonnancement du monde, avec certaines répétitions ou constantes : la présence de signes géométriques, dits entoptiques (Fig. 2), la sensation d'un tourbillon ou d'un tunnel, celle de voler ou de se transporter instantanément d'un lieu à un autre, la rencontre d'animaux qui parlent ou d'êtres transformés, etc. Chez de nombreux peuples, tout particulièrement - mais pas seulement - dans les sociétés chamaniques, ces visions sont instrumentalisées et mises à profit par le groupe, à la différence de notre société occidentale contemporaine. On peut légitimement supposer que, à cet égard, l'état d'esprit des Paléolithiques était plus proche de celui de ces sociétés que du nôtre.

Autre phénomène universel : le pouvoir attribué aux images. Il est le fondement de la magie sympathique. L'idée de base est que l'image et la réalité sont étroitement liées et qu'en conséquence, à travers l'image, on peut influer directement sur le réel (Bégouën, 1924, 1939). Cela explique toutes sortes de rites magiques, ainsi que la réticence instinctive de nombreuses personnes à se laisser photographier par des inconnus.

Cela nous amène aux comparaisons ethnologiques. Depuis les excès et les erreurs de la première moitié du XXème siècle et la salutaire réaction d'André Leroi-Gourhan contre eux, ces comparaisons ont globablement mauvaise presse, souvent sans la moindre justification, comme si cela allait de soi et en vertu du principe d'autorité : "Leroi-Gourhan l'a dit, donc..." (cf. à ce sujet Demoule, 1997, et, pour une réfutation, Clottes & Lewis-Williams, 2001, p. 188-191, 223). En fait, il faut être bien conscient de ce que l'on compare et de la manière dont on le fait. Il ne s'agit évidemment pas de calquer des comportements esquimaux ou aborigènes sur ceux des Magdaléniens ou des Aurignaciens et de projeter telle quelle une réalité moderne sur le passé. Comme on l'a dit (Lewis-Williams & Clottes, 1998, p. 48, Clottes & Lewis-Williams, 2001, p. 188-189), le raisonnement se base sur ce que font des sociétés analogues et il ne procède pas par analogie ponctuelle.

Fig. 3. Les entrées de grottes marquaient vaisemblablement le passage entre le monde des homme et celui des esprits. Ici, porche de la Caverne de Niaux (Ariège). © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

D'autre part, ces comparaisons seront d'autant plus convaincantes qu'elles porteront sur des "universaux", c'est-à-dire sur des façons universelles de concevoir tel ou tel aspect de la réalité, ou sur des manières de penser et d'agir répandues au sein de sociétés comparables. Un exemple approprié sera la perception du monde souterrain (Fig. 3). Partout dans le monde (sauf dans notre culture depuis une époque récente), il est considéré comme un monde-autre, celui où résident les dieux, les esprits ou les morts (cf. le Styx des anciens Grecs), un lieu chargé de pouvoir et de dangers surnaturels (Triolet & Triolet, 2002) .

Enfin, le troisième toron majeur de la corde est ce que l'on sait de l'art paléolithique. Sans négliger le rôle qu'ont pu avoir l'art mobilier et l'art de plein air, il est évident que l'art des cavernes sera le mieux susceptible de fournir des indices sur ceux qui le créèrent. En effet, les objets décorés sont presque toujours en position secondaire, alors que l'art pariétal est en place, à l'endroit même où il fut réalisé. Contrairement aux deux autres formes d'art, il est généralement bien conservé : il n'est pas réduit à l'état de fragments comme la grande majorité de l'art mobilier, et les dessins et peintures ont perduré, ce qui n'est pas le cas à l'extérieur où seules les gravures ont parfois pu le faire. Cela ne signifie évidemment pas qu'il existe une quelconque contradiction entre ces trois formes d'art et que ce que l'on déduit de l'un serait par nature inapplicable aux autres. Ce n'est pas parce qu'il existe des églises que la religion catholique devrait y être étroitement enfermée et restreinte à elles seules sans la moindre manifestation extérieure.

Fig. 4. Ce bison de la Grotte Chauvet (Ardèche) a été daté directement de 30 340 BP ± 570 (Gif A 95128). Le thème du bison dans les grottes ornées durera pendant vingt millénaires. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

Dernier point de méthodologie : est-il légitime de proposer " une hypothèse globable pour expliquer tout l'art paléolithique " ?  C'est là une critique souvent avancée, malgré nos réfutations (à ce sujet, cf. Clottes & Lewis-Williams, 2001, p. 199-211). Il faut donc rappeler que, si l'art paléolithique présente une grande diversité dans le détail (aucune grotte ornée n'est identique à une autre ; les thèmes et même les techniques changent avec le temps et les lieux), son unité fondamentale est une évidence (Clottes, 1999). C'est bien pourquoi d'ailleurs on emploie les vocables "art des cavernes", "art franco-cantabrique", ou encore "art paléolithique". Pendant plus de vingt mille ans, de l'Aurignacien au Magdalénien final inclusivement, des gens sont allés dans les grottes profondes et ils y ont fait des dessins qui présentent entre eux beaucoup d'analogies (animaux et signes dominants, rareté des humains et des scènes, absence de paysages) (Fig. 4 et 5).

Fig. 5. Bison de la Caverne de Niaux (Ariège), directement daté de 12 890 BP ± 160 (Gif A 91319). La pérennité des thèmes et de certaines techniques à travers le Paléolithique supérieur est évidente. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

Tout cela est trop connu pour qu'il soit besoin d'insister. La conclusion est qu'il s'agit d'une religion dont les bases conceptuelles sont restées suffisamment stables pendant plus de vingt millénaires pour engendrer des comportements identiques à l'échelle de l'Europe. Par conséquent, il est légitime de rechercher ces bases, qui constituent un cadre de pensée et une conception particulière du monde, et d'avancer une hypothèse à leur sujet.

En revanche, outre les structures propres à une religion ou communes à un ensemble de religions, il existe des mythes, des histoires sacrées, des dévotions et des pratiques qui peuvent différer grandement d'un groupe à un autre. C'est pourquoi, si l'on parle souvent de Chamanisme au singulier (Eliade, 1951, Perrin, 1995, Hultkrantz, 1995, Vitebsky, 1997), certains préfèreraient employer le pluriel (Atkinson, 1992). Parler de Chamanisme au sujet des grottes ornées andalouses ne signifie pas que la valeur symbolique (ou autre) attribuée à tels ou tels dessins était exactement la même dans les cavernes pyrénéennes ou périgourdines.

Fig. 6. Mammouth gravé (à droite), animal redoutable le plus fréquemment représenté dans la Grotte Chauvet. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

Qu'un cadre conceptuel global ait existé ne signifie nullement qu'il y ait eu une identité ou même une communauté de croyances spécifiques ou de pratiques magico-religieuses pendant tout le Paléolithique supérieur européen.

Fig. 7. Les félins sont aussi très nombreux pendant l'Aurignacien, au début de l'art des cavernes. Grotte Chauvet. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

L'histoire des religions montre que, dans un même cadre conceptuel, des modifications se produisent au fil du temps, que tels personnages surnaturels prennent (ou perdent) de l'importance,  que les pratiques changent dans tels ou tels détails.

Fig. 8. Les représentations de rhinocéros, fréquentes à l'Aurignacien, deviendront beaucoup plus rares par la suite. Grotte Chauvet. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

Ainsi, en deux mille ans, le Christianisme a connu d'assez nombreux avatars, et pourtant ses fondements ont duré jusqu'à nos jours. Cela ne veut pas dire que l'on a changé de religion ou que les concepts fondamentaux ont été abandonnés, mais que des évolutions ont eu lieu. Certaines sont d'ailleurs perceptibles dans l'art du Paléolithique supérieur, avec la prédominance des animaux redoutables peu ou non chassés à ses tout débuts (Fig. 6, 7, 8), qui se poursuivit longtemps dans le centre et l'est de l'Europe, tandis que les animaux chassés

Fig. 9. Les chevaux sont les animaux le plus souvent représentés dans l'art paléolithique postérieurement à l'Aurignacien. Grotte Cosquer (Marseille). © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés
Fig. 10. Cerf mégacéros et bouquetin dans la Grotte de Cougnac (Lot). © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

(chevaux (Fig. 9), bisons, cervidés (Fig. 10), bouquetins) prenaient la première place dans le bestiaire représenté dans le sud-ouest de la France dès le début du Gravettien (Clottes, 1995). Les bases conceptuelles citées, cependant, ont perduré.