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La causalité élargie selon Bernard d'Espagnat

Dossier - La causalité classique remise en question par la physique quantique
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Un voyage au travers des concepts du déterminisme et de l'indéterminisme, avec une mise en lumière de la "causalité élargie".

  
DossiersLa causalité classique remise en question par la physique quantique
 

Admettre l'indéterminisme ne signifie pas que l'on bannit la causalité de l'explication scientifique. Cependant, ne pouvant plus justifier l'utilisation d'une causalité simplement déterministe, il faut élargir le sens de cette notion. Bernard d'Espagnat répond à Léna Soler dans Physique et Réalité que "lorsque la cause recherchée ne peut être trouvée parmi les faits que notre pensée scientifico-déductive maîtrise bien, il me paraît légitime de considérer que cette cause n'en existe pas moins mais qu'elle se situe dans un domaine que notre pensée ne maîtrise qu'imparfaitement". En d'autres termes, cela signifie que la régularité des phénomènes prouve, selon d'Espagnat, l'existence d'une réalité indépendante. Dès lors, le lien qui relie cette réalité indépendante à cette régularité des phénomènes est nécessairement causal, au sens où c'est parce que la réalité indépendante présente certaines structures que les phénomènes sont régis par des lois déterminées.

Pour la définir de manière générale, la causalité élargie désigne "l'action de la réalité indépendante sur les phénomènes" (Bernard d'Espagnat dans Le Réel voilé). Elle s'oppose à la causalité comme "moyen humain d'organiser les phénomènes dans notre esprit", qui, elle, ne permet de relier que des phénomènes dans la réalité empirique. Au contraire, la causalité élargie nomme la relation entre la réalité phénoménale et la réalité indépendante. Il s'oppose donc à la conception kantienne de la causalité qui prescrit de la circonscrire au seul champ des phénomènes. Si l'on voulait traduire la pense de d'Espagnat dans le lexique kantien, on identifierait la réalité empirique du physicien aux phénomènes du philosophe et la réalité indépendante à la chose en soi. Ainsi, la causalité élargie est ce qui relie les phénomènes à la chose en soi. Kant s'opposait à une telle relation car l'application des catégories n'était valable que dans le domaine phénoménal, seul domaine dans lequel une connaissance digne de ce nom soit susceptible d'émerger. Or, étant donné que la physique quantique met à mal la causalité au niveau des phénomènes, d'Espagnat estime qu'il faut violer cet interdit kantien et élargir la causalité à la chose en soi.
Il nous faut signaler que la notion de causalité élargie est présentée par d'Espagnat comme une hypothèse suggérée par la physique quantique. Selon cette hypothèse, " la notion d'une réalité dont l'existence ne dépend en rien de la nôtre a un sens par elle-même, quelles que soient, dans le détail, la nature et la fiabilité de la connaissance que nous sommes capables d'avoir de celle-ci " ( Le Réel voilé). Ainsi, la notion de réalité indépendante est explicitement présentée comme une prémisse à la notion de causalité élargie. Il en résulte que pour Bernard d'Espagnat la causalité élargie est une conséquence logique de la physique quantique associée à l'hypothèse de l'existence d'une réalité indépendante. Cela a pour conséquence de fragiliser cette notion de causalité élargie. En effet, elle s'apparente à un pont reliant une terre connue à un monde totalement hypothétique, séparés par un vide ne permettant aucun ancrage à une assise.
D'Espagnat fait reposer l'existence de la réalité indépendante sur deux preuves essentielles : l'impression que quelque chose nous résiste, c'est à dire que le monde ne peut pas être issu exclusivement de notre représentation car toutes les théories "ne marchent pas", et l'accord intersubjectif. Or, comme le montre Léna Soler dans Physique et Réalité, il y en a une troisième. En effet, si l'on schématise l'argumentation de d'Espagnat on peut la résumer ainsi :

 1) Nous ne pouvons pas rendre compte des régularités phénoménales à partir de n'importe quelle loi mathématique.
 2) Il existe donc une cause à ce fait.
 3) Quelle est la nature de cette cause ?
 La cause est dans le champ des phénomènes.
 Or le champ phénoménal se compose de deux types d'êtres : l'esprit et la matière. Si la cause des lois physiques est dans le champ des phénomènes, il faut donc l'identifier soit à quelque chose qui a trait à l'esprit soit à quelque chose qui a trait au caractère inanimé des phénomènes.
 La cause ne peut être "nous" ; si ce n'est pas l'esprit, est-ce que l'aspect matériel des phénomènes peut être la cause des régularités phénoménales ? Il répond que cela n'expliquerait rien.
 Donc, la cause des légalités phénoménales doit être recherchée en dehors des phénomènes.
 4) Conclusion : la cause postulée des régularités empiriques est indépendante des phénomènes, et on l'appellera "réalité indépendante".

Cela signifie que l'existence de la réalité indépendante repose sur deux présupposés :
 Il doit exister une cause aux régularités phénoménales.
 La dualité cartésienne entre la pensée et l'étendue épuise les possibles phénoménaux.
Réunis, ces deux présupposés convergent vers l'affirmation d'une causalité liant la réalité indépendante à la réalité empirique. Mais c'est seulement lorsqu'on admet au préalable une relation de causalité qui ne se réduit pas forcément à relier des phénomènes que "ce qui cause" peut être nommé réalité indépendante. Léna Soler en conclut que c'est "la notion de causalité élargie qui apparaît donc logiquement première par rapport à celle de réalité indépendante".

Nous partageons la conclusion de Léna Soler, cependant, le fait que d'Espagnat renonce à limiter la causalité à la réalité empirique ne nous apparaît pas comme un principe mais bien plutôt comme une conséquence de la physique quantique. En effet, les expériences d'Aspect puis de Bernex et Bellevue prouvent la non-localité, ce qui a pour résultante d'affirmer la vraisemblance de l'interprétation de Copenhague. En ce sens la théorie de la causalité classique devient obsolète. Cela signifie qu'au niveau des phénomènes règne l'indéterminisme. Or comment, dès lors, pouvons-nous penser une causalité qui ne lie pas des phénomènes déterminés ? Certes, il existe des modèles pour calculer l'aléatoire mais ils ne définissent pas le phénomène de façon positive mais plutôt de façon négative. On entend par-là qu'ils définissent l'objet en précisant ce qu'il n'est pas plutôt que ce qu'il est. Par exemple, le moment de la désintégration d'une molécule radioactive se mesure en fonction d'une fourchette de valeurs approchées, de l'ordre de la nanoseconde, c'est à dire qu'on sait à peu près jusqu'à quel instant elle ne se désintégrera pas et à partir de quel moment on peut la considérer comme désintégrée. Entre ces deux "certitudes" il y a un espace irréductible où règne la plus grande indétermination. Pour un opérationnaliste, cet espace n'est pas gênant car il suffit de le transformer en variable pour l'inclure dans une causalité que l'on nommera causalité indéterministe ; alors que pour un réaliste, ce petit interstice ouvre sur un océan d'incertitudes et de remises en question. Bernard d'Espagnat y voit une ouverture à la métaphysique et c'est pourquoi il nous semble qu'il énonce l'hypothèse d'une réalité indépendante qui justifie et se justifie en même temps par la notion de causalité élargie.