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Le savoir scientifique

Dossier - Société et éthique de la recherche en génomique
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Sous un angle historique, l'auteur aborde la façon dont notre savoir s'est développé en génomique, puis la façon dont ce savoir s'est intégré dans une demande sociale : eugénisme, génétique écologique, décryptage du génome, cohérence éthique ... autant de thèmes destinés à ouvrir le débat sur des possibilités d'avenir.

  
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Les évidences scientifiques

Notre savoir scientifique se construit progressivement, et nous n'en sommes qu'à un point donné dans cette progression.

La figure 1 et 2, issues d'un traité de botanique de 1605, représente un arbre dont les feuilles tombent : celles qui touchent la terre deviennent des oiseaux, et celles qui tombent dans l'eau se transforment en poissons. Le XVIIe siècle a regorgé de représentations de ce type, correspondant à des métamorphoses (le sperme des pendus germant pour donner naissance à la fameuse mandragore...) ou à des chimères (hommes à tête d'éléphant...).

Ces deux figures sont issues d'un traité de botanique de 1605

La biologie a évolué. On sait aujourd'hui que les individus d'une espèce donnée ne peuvent pas engendrer des individus d'une autre espèce ; en particulier, un arbre ne peut pas donner naissance à des oiseaux ou des poissons. Cette idée d'une permanence des espèces, définies justement par le fait que des individus appartiennent à la même espèce s'ils peuvent s'engendrer les uns les autres, date du XVIIIe siècle, époque à laquelle sont apparus les fondements de la biologie moderne.

On comprend ainsi deux éléments qui vont prendre toute leur importance dans la suite. D'une part, la biologie est une science empirique et ce n'est que la répétition de nombreuses observations qui permet d'énoncer une règle ; les connaissances ne sont pas appuyées sur une théorie forte permettant de formuler des affirmations a priori. D'autre part, et c'est plus classique, en biologie, à côté de savoirs réellement étayés, on se fabrique les évidences de son époque. Quelles sont les évidences de notre époque qui pourraient être remises en cause et qui pourraient nous amener à faire des erreurs graves sur le plan de l'éthique ? Nous allons y venir.

La génétique écologique

L'exemple type du programme de recherche en génétique écologique est celui qui a porté, en Angleterre, sur la phalène du bouleau : ce papillon dont la forme habituelle est gris clair moucheté, présente également une forme mutée noire appelée mélanique. Cette différence de couleur est, en première approximation, liée à la mutation d'un seul gène. Dans les forêts non polluées, les arbres sont couverts de lichens et les papillons noirs sont facilement repérables, notamment par les oiseaux qui s'en nourrissent, alors que les autres sont mimétiques. Mais dès que la pollution fait disparaître les lichens et noircit les troncs, les papillons sombres sont mieux protégés contre la prédation que les individus clairs.

On a voulu comprendre la répartition géographique des deux formes de la phalène. La solution ne s'est pas imposée d'emblée et n'a pas pu être finalement trouvée. Pour tenter de rendre compte de la répartition observée, on a rajouté au facteur prédation, le fait que probablement les papillons noirs avaient un avantage physiologique inconnu (une meilleure gestion de la mélanine, un réchauffement plus rapide au soleil...), sans qu'aucune hypothèse ne soit réellement démontrée expérimentalement. On a ensuite intégré les migrations des mâles à la recherche des femelles. Enfin, il a fallu reconsidérer la prédation elle-même, car on s'est aperçu que les formes les plus rares semblaient être systématiquement avantagées. Ce dernier point a pu être expliqué : en cas de présence des deux formes avec l'une plus rare que l'autre, les prédateurs, qui se fabriquent une image des proies à rechercher, vont apprendre à reconnaître la forme la plus fréquente, et par conséquent manger préférentiellement celle-là ; il y a par conséquent un avantage au plus rare. Ce point, démontré dans d'autres cas, ne l'a pas été dans ce cas précis. Qui plus est, des croisements avec des formes éloignées (canadiennes) ont montré que de nombreux gènes semblaient, en fait être impliqués.. Dans cet exemple qui avait l'air très simple au départ, on a donc été obligé de considérer de nombreux facteurs supplémentaires, dont certains ne sont toujours pas explicités aujourd'hui.

J'ai participé à une étude qui portait sur la composition en huiles essentielles des feuilles du thym. Nous avons découvert dans la région de Saint-Martin de Londres six phénotypes différents (produits par une batterie de six gènes déterminant donc 36=729 génotypes), produisant six huiles de compositions différentes. Nous avons ensuite cartographié la distribution de ces gènes dans l'écosystème étudié, et recherché les facteurs qui pouvaient l'expliquer. Nous avons ainsi montré que les limaces choisissent certaines formes de thym et pas d'autres, mais en fonction du repas de la veille, que les lapins et les escargots choisissent également, et que d'autres gastéropodes n'ont pas de préférences. Nous avons aussi montré que certaines formes chimiques modifiaient la résistance du thym à la sécheresse, mais pas au froid, et étaient probablement responsables d'un coût physiologique différent. Nous avons ensuite tenté d'intégrer toutes nos données... mais nous n'avons pas pu expliquer la distribution des formes chimiques de thym dans l'écosystème étudié. La complexité des interactions écologiques en cause rend cette démarche trop lourde et, de fait, impraticable. Une autre étude, célèbre en Grande Bretagne, portant sur les variations de couleur des coquilles d'escargots de couleurs différentes a abouti au même genre d'échec.

Ces exemples montrent toute la diversité et la complexité écologique des interactions entre les nombreux facteurs qui jouent sur la distribution simplement d'un gène. Nous pensions pourtant, lorsque nous avons mis en place ce type de programmes, qu'il serait possible de trouver un facteur expliquant la distribution d'un gène donné. Il a fallu se rendre à l'évidence : les conséquences engendrées sur le plan écologique par un seul allèle de différence sont trop complexes pour que l'on puisse imaginer trouver le facteur qui explique la distribution du gène concerné. L'échec de tous ces programmes a conduit, dans les années 70, à une déception généralisée vis-à-vis de cette génétique écologique, qui ne s'est donc pas développée sous cette forme.

Partant des questions sur l'hérédité et l'évolution ; depuis l'idée de métamorphose jusqu'à la génétique écologique, on a été amené à établir des évidences, puis à découvrir que ces évidences étaient fausses, et ensuite qu'elles étaient "évidemment fausses". Je crains qu'un certain nombre d'évidences actuelles deviennent évidemment fausses dans un avenir proche ou lointain.

L'eugénisme

Il est arrivé que l'on déduise des applications à partir de ces « évidences ». C'est le cas avec l'eugénisme, science fondamentale et appliquée visant à l'amélioration génétique des humains. Cette discipline se présentait comme reposant sur de nombreuses autres (la génétique, les statistiques, l'anthropologie, la généalogie, la médecine, la politique...) et avait pour but de gérer l'évolution humaine. A partir de travaux sur des arbres généalogiques familiaux, les eugénistes ont prétendu avoir mis en évidence des « mauvais gènes » (voir l'exemple de la mauvaise descendance d'Ada Juke) et ont étudié leur transmission, travaux qui ont donné lieu à des aberrations (comme l'étude de la transmission génétique des tares). Ces études de cas et les préconisations qu'ils en déduisaient concernant l'amélioration de l'espèce humaine étaient présentées dans la presse et lors de diverses manifestations.

...de la mauvaise descendance d'Ada Juke

....étude de la transmission génétique des tares

Plusieurs Etats américains ont adopté des lois eugéniques dans les années 30-40. Au total, plus de 50 000 personnes ont été stérilisées pour cause de « mauvais gènes ». La Suède a également mis en place un programme de stérilisation du même type, avec une proportion encore plus forte de personnes stérilisées. L'Allemagne a été extraordinairement active dans ce domaine, avec 400 000 personnes stérilisées avant la mise en place des camps de concentration. A cette époque, une lettre des eugénistes américains mettait en garde leur gouvernement sur le fait que les Allemands étaient plus performants qu'eux dans ce domaine et qu'il fallait par conséquent augmenter la cadence pour rester « compétitif » au plan international. Une revendication souvent entendue depuis !...

Cette dérive eugéniste s'est arrêtée plus ou moins progressivement et plus ou moins définitivement après la découverte des horreurs nazies, mais aussi, estiment certains, en raison de la fin de la crise économique, qui ne rendait plus nécessaire la désignation de responsables du mauvais état économique du pays. Des idées proches de l'eugénisme ont d'ailleurs fait depuis leur apparition lors de crises économiques et on peut lire ici ou là des textes, émanant de grands scientifiques, pour tenter de renouer avec cette démarche.

Cet épisode de l'Histoire doit être riche d'enseignements pour nous, chercheurs. Signalons que la France n'a échappé à l'eugénisme qu'en raison de son retard scientifique de l'époque en génétique. Nous ne pouvons pas espérer être plus intelligents que les généticiens de l'époque, tous favorables à l'eugénisme au début. Nous pouvons tout au plus tenter de profiter de l'enseignement que nous pouvons tirer de leurs erreurs. En particulier, s'il existe une résistance sociale, d'ordre métaphysique aux actions que semble nous imposer des raisonnements scientifiques logiques, elles doivent être traitées avec sérieux. C'est pourquoi il faut se poser la question de la légitimité de chaque application des découvertes de la science et se méfier des prétendues évidences.