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Le langage humain, fruit de l'évolution

Dossier - Les secrets du langage dans le monde vivant
DossierClassé sous :philosophie , biologie , neurobiologie

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Comme tous les autres phénomènes de la vie, le langage est le fruit d’une histoire, liée à l’évolution des espèces sur de longues périodes de temps. Il tire son origine de phénomènes biologiques plus frustes, qui en sont, en quelque sorte, les précurseurs. C’est ce que je voudrais montrer ici, à l’aide de quelques exemples.

  
DossiersLes secrets du langage dans le monde vivant
 

Comme d'autres traits « culturels » des êtres vivants, comme le maniement d'outils ou de symboles, comme la morale ou les choix esthétiques, le langage a été façonné par l'évolution des espèces animales.

Il existe un enracinement très fort du langage humain dans les phénomènes de la vie. Pour terminer, et sans mettre bien entendu en cause cet ancrage profond qui fait que, comme toute manifestation du vivant, le langage est un fruit de l'évolution des espèces, interrogeons-nous sur les spécificités des langages humains. Car si l'être humain reste un proche cousin du chimpanzé (au point, on le sait, de partager avec lui, près de 98 % de ses gènes), il reste clair que l'homme est très porté sur le langage, beaucoup plus que ne l'est son cousin, dont on a évoqué, plus haut, le protolangage relativement limité.

L'évolution de cette famille a été marquée par des modifications anatomiques, morphologiques et culturelles. Pour les paléontologues, la boîte crânienne est particulièrement caractéristique des 5 formes principales de fossiles d'hominidés. © Muséum de Marseille

Une aptitude supérieure au langage

L'être humain est doté d'un "super-cerveau" (Chapouthier, 2001), c'est à dire d'un agencement de neurones extrêmement performant, qui lui permet de multiplier, d'une manière exponentielle vertigineuse, les aptitudes plus limitées de ses ancêtres et de ses cousins. La comparaison des masses cérébrales entre le chimpanzé et l'homme, qui est de l'ordre de 1 à 4, a pu faire penser à deux divisions supplémentaires des neurones, au moins dans certaines régions cérébrales (Matras et Chapouthier, 1983). Ce n'est pas certain, mais il reste probable que, quel que soit le nombre de neurones, existe, chez l'homme, un accroissement considérable du nombre des connections (ou synapses), qui rendent la gymnastique cérébrale de l'homme sans commune mesure, sur le plan quantitatif, avec celle de ses ancêtres ou de ses cousins. C'est, en tous les cas, ce que semble prouver le récent article de Schoenemann et col (Schoenemann, Sheehan et Glotzer, 2005), qui montre, dans la région préfrontale du cerveau humain, une nette augmentation de la quantité de "substance blanche" (c'est à dire des fibres, celles qui permettent les connections entre les neurones), par rapport à ce que l'on peut observer chez d'autres primates.

En outre, l'espèce humaine a bénéficié de l'accroissement d'une autre tendance cérébrale naturelle qui existait avant elle : celle de spécialiser les fonctions d'un hémisphère par rapport à l'autre. Certes d'autres animaux l'avaient fait avant lui (ainsi on sait que la communication complexe des oiseaux s'est, en général, spécialisée dans l'hémisphère gauche). Mais l'homme a hypertrophié, de façon considérable, cette tendance au point de rendre un de ses hémisphères (en général le gauche, dans le cas du sujet droitier) capable du traitement élaboré des unités discrètes, une fonction qui convient parfaitement à la manipulation des unités, syntaxiques et sémantiques, des langues.

Pour toutes ces raisons, l'être humain est devenu un virtuose du langage, en même temps que la pratique du langage est devenue une de ses fiertés. Mais un peu de modestie sied ici à cet être, très intelligent, mais dont les performances morales ne sont guère à la mesure de son "super-cerveau". Une modestie qui doit lui faire notamment reconnaître que le langage, où il excelle, a été "inventé", bien avant lui, par l'évolution chez des animaux, certes moins intelligents, mais qui, somme toute, ne produisent pas plus d'atrocités que lui. Et qui perturbent beaucoup moins que lui la biosphère dont nous sommes tous issus.