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Mystiques ouvertes

Dossier - Sciences, sectes et religion
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L'intensification de l'activité des sectes n'apparaît aujourd'hui comme une évidence qu'à la faveur de faits divers dramatiques qui traduisent la désadéquation des anciennes formes de l'association sectaire beaucoup plus qu'ils n'incitent à la reconnaissance des versions modernes et intégrées du phénomène

  
DossiersSciences, sectes et religion
 

Parallèlement, la modernisation des courants mystiques de moindre ampleur devient lisible dans le mouvement de renaissance spirituelle que favorise le surinvestissement symbolique lié à la coïncidence entre fin de siècle et fin de millénaire. L'échec proclamé des rationalités « matérialistes » qui sont censées régler le développement des sociétés porte à répéter comme une chose entendue la prophétie décadente de Malraux sur le XXIe siècle, qui devra fatalement être « spirituel » ou ne pas être.

En même temps, le nouveau prosélytisme mystique, devenu conscient du danger de marginalisation lié à ses anciennes pratiques, pousse à l'abandon de la forme-secte comme en politique on a pu tendre vers l'abandon apparent de la forme-parti et à un pluralisme qui n'exclut nullement - ne faisant que le dissimuler - l'accord puissamment unificateur sur un noyau irréductible ou très faiblement variable, qui est, sur fond d'exaltation romantique autour d'une science porteuse de « rêve », le rejet du matérialisme « étroit ».

En fait, l'effort d'assez nombreux mouvements sectaires modernisés est d'investir le champ des disciplines scientifiques pour y inscrire de l'intérieur la dérive de la quête spirituelle. Il s'agit toujours de contrôler la science but constant de la théologie naturelle, mais cette fois en gommant l'affrontement avec son matérialisme inhérent, et en la contaminant depuis l'intérieur de la communauté scientifique par la sollicitation permanente de ce qui, dans le sujet de la pratique scientifique, est en même temps sujet de l'idéologie, de la politique, de la philosophie, de la croyance, du rêve, etc.

L'amalgame des déterminations cohabitantes dans la conscience du chercheur permet à la nouvelle pensée sectaire de s'adresser à ce sujet global, tensionnel et contradictoire, mais professionnellement déterminé comme scientifique, pour le convier à faire précéder toute spéculation extra-scientifique de sa qualité de savant. Les médias ont cultivé cette coutume sous le prétexte d'intéresser le « public » en « humanisant » le traitement des questions jugées trop théoriques ou trop abstraites. En réalité, la livraison au public du « rêve » subjectif de tel ou tel scientifique a dramatiquement remplacé aujourd'hui l'information directe du public sur les positivités réelles des sciences, ce qui constitue, sans que les plus concernés aient évidemment l'idée ou le pouvoir de s'en plaindre, une atteinte des plus graves au droit démocratique d'accéder à la culture et au savoir.

C'est ainsi que certains chercheurs réellement éminents ou simplement bien médiatisés dans un domaine de la science 'citons pêle-mêle, en laissant à chacun la liberté d'assigner les personnes en question à l'une ou à l'autre de ces catégories, Ilya Prigogine, Hubert Reeves, Edgar Morin, etc., flattés d'être considérés, sur la foi de quelques réussites sectorielles, comme capables de s'exprimer sur tous sujets avec le même bonheur, ont prêté leur nom et une part de leur prestige à des tentatives qui rassemblaient autour d'eux, suivant la technique éprouvée de la crédibilisation par contact, différentes composantes regroupées de mouvements mystiques et spiritualistes dont la provenance directe laisse pensif.

Un regroupement de ce type s'intitule, dans la période récente, Université Interdisciplinaire de Paris (UIP). Son animateur principal, un personnage au profil très adaptable nommé Jean Staune, ancien étudiant en sciences politiques, s'est signalé par la publication dans le Figaro-Magazine, en octobre 1991, d'un dossier particulièrement inepte intitulé « L'évolution condamne Darwin », dans lequel apparaissaient déjà quelques idées-forces de la future organisation, qui fera de l'anti-darwinisme sommaire un motif dominant de sa stratégie. On notera qu'avec ce dossier, le Figaro-Magazine passait sans transition d'une défense militante de la sociobiologie (présentée pendant des années, d'une manière gravement falsificatrice, comme un ultra-darwinisme) à celle de positions absolument opposées, en syntonie parfaite avec les mouvements d'opinion qui, sur ce sujet, divisaient l'Amérique de Reagan. Ce tissu de contre-vérités était tel que les spécialistes de biologie de l'évolution qui eurent vent de ce forfait étaient partagés entre le désir de réagir et la tentation plus confortable de hausser les épaules en songeant que telle serait évidemment la réaction de la communauté scientifique compétente. Mais la stratégie de fond leur échappait. L'instigateur de ce dossier savait parfaitement que telle serait cette réaction, et il y a toujours paré, depuis comme alors, en affichant la présence, parfois sans lendemain, mais parfois insistante, de tel ou tel prix Nobel la discipline importe peu, humaniste attristé par le « désenchantement du monde », ou de tel ludion médiatique gagné par le grand vertige des espaces infinis - affichage propre à lui servir ensuite grâce à l'inévitable piège de la « photo de famille », sur laquelle il n'oublie jamais de figurer de caution ineffaçable auprès du véritable destinataire, le « public », trop souvent négligé avec mépris par le haussement d'épaules des véritables « spécialistes » du domaine concerné.