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Au sein de ce que l'on nomme communément les Sciences de l'Homme et de la Société, l'annonce d'un programme méthodologique visant à donner efficacité et contenu au premier terme de cet intitulé suscite, aujourd'hui beaucoup plus qu'hier, scepticisme, ironie et méfiance.

  
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Texte écrit pour la brochure de présentation du Prix Philip Morris 2000 d'Histoire des Sciences - décerné à Patrick TORT le 12 juillet 2000 au Sénat.

Au sein de ce que l'on nomme communément les Sciences de l'Homme et de la Société, l'annonce d'un programme méthodologique visant à donner efficacité et contenu au premier terme de cet intitulé suscite, aujourd'hui beaucoup plus qu'hier, scepticisme, ironie et méfiance.

Tout se passe comme si l'affichage convenu du terme de sciences à l'enseigne d'un groupe de territoires disciplinaires occupés par les différentes approches analytiques des phénomènes humains n'avait d'autre fonction que celle d'un marquage institutionnel ne valant comme indicatif de ce qu'il recouvre qu'à la condition de ne pas se laisser prendre à ce qu'il paraît suggérer.

À peu d'exceptions près, les acteurs de ces «sciences» sont les premiers à reconnaître dans leur pratique disciplinaire des habitudes d'observation plus lâches, des conclusions moins rigoureuses et une méthode moins stable que celles qui caractérisent les disciplines «majeures» de la connaissance objective, sciences exactes et sciences de la nature, dont on s'accorde couramment à confesser qu'elles sont en vérité les seules à être proprement nommées.

Cela signifie que lesapproches anthropologiques au sens large n'accèdent à la dignité d'être cultivées et enseignées comme disciplines de la connaissance objective qu'à la condition de revendiquer un titre qui les lie à ce «maximum d'exactitude» très légitimement impliqué par le terme de science - mais qu'en même temps ce geste de ralliement n'est qu'un acte d'allégeance formelle, accompli au sein de cette condition de «moindre exactitude» qui engage la conviction profonde et l'aveu que dans l'obligation de se connaître elle-même il n'y a au fond pour l'humanité, par une sorte d'apparentement fatal au type de connaissance institué par la grande injonction socratique, qu'une simple philosophie.

La représentation triviale - ce terme retrouvant ici quelque chose de son ancienne connotation scolastique - d'une échelle de rigidité subordonnant les sciences humaines aux sciences de la nature (sciences d'observation ou sciences expérimentales), lesquelles se subordonneraient à leur tour, du point de vue de la rectitude des lois et de leur caractère formalisable, aux sciences exactes ou logico-mathématiques, a produit la distinction vulgaire du «dur» et du «mou» dans les sciences, qui sous-tend bien des hiérarchisations sommaires et bien des malentendus contemporains.

On reconnaîtra que si l'on accorde le moindre crédit à ce que Bachelard nommait une «psychanalyse de la connaissance objective», et, en l'occurrence, au langage dans lequel cette organisation hiérarchique des sciences a coutume de s'exprimer, le «dur» et le «mou», pour un sujet occupé à se connaître lui-même dans certaines relations, ce n'est pas exactement la même chose. La vénération de l'échelle de dureté dans l'histoire des sciences humaines et sociales contemporaines, associée à la conscience tragique de la mollesse quasi ontologique desdites sciences et au désir ascensionnel qui ne pouvait en conséquence manquer de les habiter, a produit le court-circuit symptomatique à travers lequel on peut figurer une partie de l'évolution moderne de ces disciplines : les sciences humaines souffrant du syndrome de mollesse sont allées chercher directement à l'étage ultime, à la pointe dure de la pyramide du trivium universel, les prothèses rigides aptes à les durcir, intégrant modélisation et formules à une démarche théorique demeurée désespérément inchangée, et qui paraît signer en cela l'impuissance de l'homme à se penser lui-même dans ses relations, et à élaborer la méthodologie adaptée à cette exigence. La mathématisation des sciences humaines non seulement ne produit par elle-même aucune pensée, mais entérine parfois le triomphe de modélisations fondées sur l'arbitraire. Ce n'est pas ainsi que se construit une science et qu'elle occupe son champ.

Or cet événement-symptôme qu'est l'imposition de prothèses mathématiques sur des corps théoriques sans grande structure est lui-même une réponse réactionnelle au fiasco des grands défis méthodologiques lancés dans les années soixante à partir de divers lieux que la mode de l'époque désignait précisément comme ceux où la mode elle-même semblait pouvoir s'analyser, voire se «déconstruire». En 1967, Roland Barthes commence son Système de la mode par une déclaration liminaire audacieuse, qui à ce moment revendique une charge de provocation : «Ce livre est un livre de méthode». Il ne faudra pas plus de cinq ans pour que, dans un ou deux autres livres, à bien des égards mineurs, l'obsession de la méthode soit caractérisée comme le travers psycho-sexuel symptomatique de ceux qui n'atteignent pas la jouissance, Barthes revendiquant paradoxalement, à travers l'éloge du «plaisir du texte» et cette même démission théorique qu'il avait initialement combattue chez ses ennemis universitaires, l'abandon comme le moyen le plus propre à y parvenir.

Brunetière rendait les armes à Théophile Gautier, et la littérature, inépuisable plasticienne et source indéfiniment ravivée de jouissance sans partage, réinvestissait le champ d'où elle était censée avoir été expulsée aux fins d'être placée à distance d'objet sous l'éclairage sans biais de la méthode. De son côté, Michel Foucault, en 1969, soit trois années après Les Mots et les choses, annonce dans L'Archéologie du savoir l'entreprise remaniée d'une refondation méthodologique de l'histoire des idées. Vers la fin de sa carrière il reconnaîtra, avec probité et honneur, qu'il a échoué dans cette entreprise. Que dire de celles et ceux qui ont cru pouvoir élever la sémiologie au rang de «gnoséologie matérialiste» ? Ou de ceux dont l'écriture savamment cryptée entendait incarner une pensée puissamment analytique ou déconstructrice en s'occupant à mimer, pour y abriter souvent un ombrageux narcissisme, le vertige engendré suivant les plus anciennes recettes par un miroitement du sens destiné à stimuler l'exégèse plutôt qu'à partager l'usage d'une vérité ?

La fuite devant la méthode, comme la peur de la vérité, comme le refus du partage, s'enveloppe toujours des voiles subtils d'une littérature. Pythagore en donna la formule, elle-même cryptée, dans un apophtegme dont me revient la traduction latine, et qui constituait la devise protectrice de son séminaire : Nec in tenebris sine vestitu ambulamur, ce qui signifie que l'on ne doit en aucun cas, s'il s'agit de maintenir ce secret de prestige auquel d'aucuns ont attaché la formule du pouvoir, se promener à découvert, sans voile, dans les régions obscures.

À la transparence héroïque et naïve de la méthode, qui affronte le risque d'être indéfiniment éprouvée, et à l'exposé difficile mais toujours traduisible de la théorie, qui court indéfiniment celui d'être réfutée, la modernité précédente, après échecs et abandons, a préféré revenir à la plasticité opacifiante du style, garante d'une valeur minimale, d'un refuge minimal aussi : la subjectivité - ce qui ne résout pas mais réactive au contraire, on l'aura compris, la question de la mode, en tout domaine, comme emprise et mort du singulier, comme subjectivité étendue dans ses signes et dissoute, et de la méthode à mettre en œuvre, précisément, pour en comprendre le fonctionnement.

Cette méthode existe.Elle se nomme l'Analyse des Complexes Discursifs. On pourrait la définir comme un programme d'analyse des comportements discursifs envisagés comme résultantes de jeux de forces susceptibles de les déterminer comme actions. J'ai défini il y une dizaine d'années son concept central de la façon suivante :

«Un complexe discursif est un dispositif dont l'unité n'est ni celle d'un 'objet' ni celle d'un 'discours', mais celle d'un enjeu autour duquel s'ordonnent des stratégies énonciatives qui s'affrontent, suivant des règles identifiables, en fonction d'un jeu de forces précis, lequel, se modifiant, modifie du même coup leur comportement et leurs effets, qui rétroagissent à différents niveaux de ce jeu pour en infléchir l'équilibre et le cours. L'ACD intègre une sémiotique des éléments au sein d'une pragmatique des forces. Et, d'une manière tout à fait cohérente, elle se refuse à être simplement une discipline 'contemplative', mais se reconnaît par nécessité comme théorie-action. Et ce dans l'exacte mesure où elle construit une connaissance intégratrice de la complexité des relations entre les champs de savoir, et une méthodologie qui n'exclut a priori aucune des grandes matrices ou grilles de l'analyse des phénomènes qu'elle étudie (biologie, anthropologie, économie, sociologie, linguistique, psychologie, épistémologie, histoire, etc.). Et que cette connaissance est fondamentalement explicative, donc appelée à produire des effets d'élucidation et à résoudre des problèmes d'intelligibilité au sein même de la société s'interrogeant sur elle-même, et non pas seulement dans le cadre d'une spécialité historique.»

Réussir, donc, là où Foucault a échoué, mais en étant à même de produire les raisons de cet échec : tel pourrait être l'un des paris, mais non certes le seul, de l'Analyse des Complexes Discursifs.

Ce sont les intuitions théoriques nées de cette méthode - illustrée par chacun de mes livres, mais plus particulièrement peut-être par La Raison classificatoire de 1989 - qui m'ont permis de découvrir sur un mode clairement démonstratif quelques données dont l'objectivité n'a pu être contestée, qu'il s'agisse de l'origine historique et textuelle du Paradoxe sur le comédien de Diderot (problème qui persistait pour les spécialistes depuis le XIXe siècle), ou les ressorts intimes et les enjeux de l'égyptologie pré-champollionienne et de l'ancienne sinologie, ou encore et surtout ce à quoi l'on m'attache de préférence aujourd'hui : la mise en évidence de la logique qui structure l'anthropologie de Darwin et le raccordement naturel de celle-ci à sa biologie évolutive.

Cette élucidation a permis de réfuter à partir du début des années quatre-vingt des «erreurs tactiques» de l'interprétation du darwinisme qui ont eu des conséquences intellectuelles, morales, politiques, idéologiques et sociales entièrement ruineuses. Parce que Darwin est l'auteur de la théorie de l'évolution des espèces vivantes par le moyen de la sélection naturelle, on l'a déclaré longtemps responsable des pires «applications» de cette théorie aux sociétés humaines : élimination sociale des moins aptes, eugénisme, racisme, colonialisme brutal, ethnocide ou domination esclavagiste. Or non seulement Darwin s'est opposé durant toute sa vie à chacune de ces attitudes, mais il a donné dans la partie anthropologique de sa réflexion (et en particulier dans La Filiation de l'Homme de 1871) les meilleurs arguments théoriques pour les combattre. Darwin fut en effet non seulement un penseur de la paix, mais aussi le plus convaincant des généalogistes de la morale et de la civilisation. Il appartenait à l'Analyse des Complexes Discursifs de comprendre et d'expliquer pourquoi cet aspect essentiel de la pensée de Darwin, dûment développé dans La Filiation de l'Homme, est demeuré si longtemps ignoré. Le pivot conceptuel de ma réexposition de l'anthropologie darwinienne est le concept d'effet réversif de l'évolution, qui recouvre un mécanisme que l'on pourrait décrire - et que Darwin décrit - ainsi : Par la voie des instincts sociaux et de l'amplification simultanée des capacités rationnelles, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s'oppose à la sélection naturelle, et plus largement à toute démarche sélective impliquant une disqualification des moins adaptés.

Il n'est donc plus question de faire servir la théorie darwinienne à alimenter une philosophie sociale qui, sous quelque forme que ce soit, inciterait à l'élimination sociale des défavorisés. Cette démonstration, effectuée dès 1980 et publiée en 1983 dans La Pensée hiérarchique et l'évolution (Aubier), a mis du temps à être comprise. Aujourd'hui, ceux-là même qui la combattaient il y a encore quelques années se l'approprient comme une évidence. C'est un plaisir anonyme et délicat auquel il faut savoir ne pas résister.

L'Institut Charles Darwin International, que j'ai créé en mars 1998 après la publication aux PUF du Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution (1996) et des Actes du Congrès International Pour Darwin (1997), compte parmi ses engagements celui de défendre les sciences de l'évolution à la fois contre les dérives réductionnistes - dont le type est la sociobiologie vulgaire - , contre des interprétations fragmentées et criminelles - dont le type est l'eugénisme comme application de la sélection artificielle à l'humanité - et par ailleurs contre la propagande issue des mouvements créationnistes dits «scientifiques», plus redoutables à terme que ceux qui ont sévi au Kansas, et qui revêtent en Europe des formes adaptées (baptisées «universités» ou «clubs») pratiquant la contamination interne de la communauté scientifique elle-même. Ces mouvements sont d'orientation néo-providentialiste, avec des ramifications politico-sectaires qui n'ont rien de scientifique, même si quelques Prix Nobel s'y sont laissé attirer par les charmes d'un discours d'appel aux accents de nouvel humanisme. Leur propagande anti-darwinienne permanente, accumulant toutes les formes de désinformation sur la pensée et l'œuvre du fondateur ainsi que sur la biologie évolutive contemporaine, est une raison de plus pour que nous ayons décidé la mise en chantier d'une traduction intégrale de l'œuvre de Darwin en 35 volumes, dont le premier, La Filiation de l'Homme et la sélection liée au sexe, a été publiée aux Éditions Syllepse à la veille de l'an 2000.

Donner accès : aux contenus des savoirs, à la méthode, aux fonctions réelles du discours, à la connaissance encyclopédique et aux textes. Ce programme de réinstruction, d'augmentation et de partage de l'intelligence théorique est celui de l'Institut Charles Darwin International.

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Site de Patrick Tort
Darwinisme