L'animal de vérité

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Nous sommes, en tant qu'Homo sapiens, d'une affligeante banalité biologique et génétique. Sur le plan génétique, notre proximité avec les grands singes est considérable ; elle atteint 98,7 % avec le chimpanzé et est encore de 80 % avec la souris et de 50 % avec la levure.

  
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Nous sommes, en tant qu'Homo sapiens, d'une affligeante banalité biologique et génétique. Sur le plan génétique, notre proximité avec les grands singes est considérable ; elle atteint 98,7 % avec le chimpanzé et est encore de 80 % avec la souris et de 50 % avec la levure. Les caractéristiques génétiques de l'homme sont ainsi proches de celles d'une grande diversité d'êtres vivants. De plus, les primates catarhiniens du genre Homo et de l'espèce sapiens, - nous, en d'autres termes -, ne comptent pas même parmi les mammifères qui ont évolué le plus vite. Un travail statistique réalisé en 2004 à partir de séquences d'ADN de plusieurs espèces a inféré ce que pouvait être le génome de l'ancêtre commun des mammifères actuels à l'exception des éléphants, des fourmiliers et des musaraignes. L'évolution humaine apparaît, dans cette étude, avoir été plus lente que pour d'autres espèces. En effet, les primates et Homo sapiens ne divergent que de 8,5% par rapport à l'ancêtre commun qui a vécu il y a entre soixante quinze et cent millions d'années. Les vaches en différent de 13% et les souris de 12%. Nous sommes non seulement d'une grande banalité mais, d'un point de vue génétique, n'avons pas même été particulièrement innovants.

Pourtant, nous sommes sans aucun doute les seuls à nous étonner de cette étrangeté, à connaître cette proximité et cette différence génétique, à nous interroger sur sa signification et à tenter d'analyser les mécanismes de notre spécificité et de nos capacités mentales. D'où nous vient cette aptitude à nous poser la question de notre origine, de notre nature, de nos pouvoirs, de notre responsabilité ? En bref, comment peut-on expliquer l'émergence évolutive du roseau pensant dont parle Blaise Pascal (Pensées, fragments 339,346, 347 et 348) ?

« Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute.

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
Roseau pensant - ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres : par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. »

Le propos de ce livre est d'explorer cet entre-deux, d'un côté un être biologique ordinaire et faible qu'un rien peut détruire, point englouti dans l'univers, d'un autre côté une pensée humaine prenant conscience d'elle-même, pensée connaissante donnant à l'homme accès aux causes de sa fragilité et aux lois de la nature, y compris de sa nature propre.

J'admets sans difficulté qu'existent des bases matérielles (chimiques, génétiques, cellulaires) à la pensée, qu'elle a une histoire évolutive, mais suis persuadé qu'elle ne saurait être réductible à cette matérialité qui en permet l'émergence. A ce titre, les plus poussées, les plus savantes des recherches portant sur les conditions biologiques du fonctionnement de la pensée ne sauraient rendre compte de celle-ci dans sa diversité et sa richesse. Il convient de ne pas confondre l'étude des « corrélats » matériels de la conscience, c'est-à-dire des systèmes et processus mobilisés par les activités conscientes (par exemple, activité électrique et chimique des cellules, signaux en imagerie cérébrale) avec l'analyse de la pensée et de la conscience elles-mêmes. En d'autres termes, ma réflexion s'intégrera à une vision matérialiste, évolutionniste darwinienne et moniste, mais non réductionniste.

La question du « propre de l'homme » est posée depuis des millénaires ; on sait aujourd'hui qu'elle est sans doute biaisée car elle implique que nous serions d'une essence particulière nous différenciant de façon radicale du monde animal auquel nous aurions cessé d'appartenir, selon une conception évolutionniste, voire n'aurions jamais appartenu, selon une conception créationniste.

En réalité, il n'existe pas d'aptitude élémentaire dont on puisse affirmer qu'elle différencie certainement les animaux humains et non humains. L'animalité de l'homme est indéniable. L'espèce de mammifère que nous sommes est pourtant dotée d'un ensemble d'aptitudes dont la combinaison aboutit à un niveau de conscience et à des capacités mentales sans pareille. Quelles sont-elles et comment en avons-nous été dotés ? Telles sont les interrogations auxquelles ce livre tentera de proposer des solutions plausibles.