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Il y a 40 ans : le drame de l'incendie d'Apollo 1

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Il y a exactement 40 ans se déroulait le premier drame américain de l'espace. Aujourd'hui, le souvenir de ces trois hommes, Virgil Grissom, Edward White et Roger Chaffee ne s'est pas estompé et hante toujours les concepteurs de programmes autant que les ingénieurs. Même si d'autres accidents se sont produits depuis, cette tragédie nous rappelle que le chemin du progrès est toujours parsemé d'embûches.

Démontage de la capsule Apollo pour les besoins de l'enquête.

27 janvier 1967. C'est avec appréhension que les trois hommes pénètrent ce jour-là dans la cabine Apollo 01, juchée au sommet de l'immense fusée Saturne 1B. Pourtant, le départ n'est prévu que pour le 21 février, dans trois semaines. Mais les 20.000 pannes - et autant de réparations - ainsi que les incidents multiples qui se produisent sans arrêt durant les répétitions ne cessent de les contrarier. Les techniciens, qui font tout ce qu'ils peuvent, ont l'air complètement dépassés.

L'équipage d'Apollo 1 à bord. NASA.

Rien ne marche. Communications capricieuses, bruit d'électricité statique sur les lignes, micros en panne pour de mystérieuses raisons, on pourrait croire ce vaisseau spatial hanté. Aujourd'hui, c'est une simulation de type "Plug-out" qui est prévue, c'est-à-dire que toutes les liaisons doivent être physiquement coupées entre Apollo et le centre de contrôle, porte scellée. Ce test n'est pas considéré comme dangereux par la Nasa, car si Apollo se trouve au-dessus de son lanceur, les réservoirs de la fusée sont vides.

Les astronautes n'aimaient pas le sas à double coque qui leur donnait l'impression d'être enfermés dans une boîte de conserve. Contrairement aux capsules précédentes, Mercury et Gemini, dont la trappe s'éjectait sous l'action d'une cartouche explosive, celui-ci devait s'ouvrir en accomplissant une longue manipulation de près de deux minutes.

Lorsque le message "sas fermé et verrouillé" fut reçu, la pressurisation de la cabine commença. Elle se faisait en deux temps. Pour la durée du vol, les astronautes devraient respirer une atmosphère d'oxygène pur à 335 hectopascals, le tiers de la pression atmosphérique sur Terre. Un mélange azote-oxygène n'avait pas été retenu en raison des complications qu'il exigerait au niveau des contrôles et de la tuyauterie. Mais durant le compte à rebours, cette pression devait être élevée à 1120 hectopascals, afin d'éviter toute infiltration contaminante depuis l'extérieur. 1120 hectopascals d'oxygène pur, une petite bombe...

L'air fut donc chassé de la capsule, remplacé par de l'oxygène. Puis on éleva la pression jusqu'à atteindre la valeur souhaitée, et la simulation put débuter. D'emblée, les astronautes se plaignirent d'une odeur âcre qui leur irritait la gorge. Elle semblait provenir de l'unité de conditionnement thermique. Le régénérateur d'atmosphère parvint à éliminer cette odeur, puis elle revint, ce qui ne manqua pas d'inquiéter Grissom. Quelques injures fusèrent, puis le régénérateur évacua de nouveau l'odeur... qui revint sitôt après.

Puis le système de liaison entre le vaisseau et le centre de contrôle commença à donner des signes de mauvais fonctionnement. Cela commença par des grésillements dans les écouteurs, ensuite ceux-ci augmentèrent en intensité jusqu'à en devenir insupportables. Le bruit était tel que les techniciens n'arrivaient plus à identifier les astronautes au son de leur voix. Ce vacarme s'amplifiait et diminuait sans cesse, et selon les hommes du centre de contrôle, ressemblait à "du gravier que l'on aurait déversé dans un tuyau de poêle".

10 minutes avant la mise à feu simulée, Grissom s'aperçut qu'il ne pouvait plus mettre son micro hors circuit. Ce qui l'inquiéta encore plus, car cela traduisait l'état déplorable de l'installation électrique à bord. L'arrêt de la simulation fut envisagé, mais renoncer aurait risqué d'entraîner une révision complète de la capsule, et une suspension du programme de plusieurs mois. Et pendant ce temps, les Russes ne chômaient pas... Fichue guerre froide ! On décida de poursuivre.

Une suspension du compte à rebours fut néanmoins décidée, afin de vérifier les circuits principaux. Mais aucune cause de dysfonctionnement ne fut identifiée, et on décida simplement de se passer du micro de Grissom. Après tout, les communications n'étaient pas l'objet principal de ce test. Le compte reprit à 18h31, heure de Cap Canaveral.

Sous le siège de Gus Grissom, d'innombrables câbles électriques reliaient toutes les parties du vaisseau ainsi que les combinaisons des astronautes. Ceux-ci auraient dû être contenus dans des gaines d'isolation étanches et isolées, mais pour des raisons d'économie - de temps surtout - ils étaient simplement réunis en faisceaux, ficelés ensemble par des bouts de plastique et autres ligatures. Et l'un d'eux, endommagé probablement à la suite de multiples interventions, présentait son conducteur à l'air libre.

Le destin des trois hommes bascula au moment où le fil dénudé toucha une masse métallique. Nourrie à l'oxygène pur, l'étincelle se transforma immédiatement en une boule de feu et une onde de choc qui ravagèrent instantanément l'habitacle. Au-dehors, les techniciens suspendirent toutes leurs actions, frappés de stupeur par l'éclair visible au travers du hublot, tandis que l'enfer se déchaînait dans la capsule.

Sur les indicateurs des paramètres médicaux des astronautes, les rythmes cardiaques augmentèrent brutalement. Puis on vit que la teneur en oxygène à l'intérieur des scaphandres grimpait en flèche : ils étaient en train de céder. Le premier appel semblait venir de très loin : "Au feu !" C'était la voix de White. Peu après, ce fut au tour de Grissom : "Il y a le feu dans le cockpit !" en même temps que la voix de Chaffee : "Au feu !". Puis un cri : "Sortez-nous de là !".

Des bruits de voix que personne ne comprit recouvraient à peine le vacarme des parasites, qui eux n'avaient jamais cessé, lorsque les centaines de techniciens furent saisis d'effroi devant un terrible hurlement dont personne ne pourra jamais identifier l'auteur. Puis ce fut le silence, brutal.

A l'intérieur de la capsule, tout s'écroulait, fondait, se liquéfiait ou se vaporisait. Des filets de fumée s'échappaient à l'extérieur. Quant aux astronautes, leurs vies s'étaient éteintes en huit secondes et demie.

Aspect d'Apollo 1 après l'incendie. NASA.
L'intérieur de la capsule ravagée par les flammes. NASA.

L'après-drame

Le programme fut interrompu, et le vaisseau Apollo revu de fond en comble. Une atmosphère composée d'azote et d'oxygène fut décidée, tous les éléments inflammables bannis. Cette interruption dura 21 mois. Mais cela n'eut aucune incidence sur la "course à la Lune" que se livraient Américains et Russes, car quatre-vingt-six jours après l'incendie d'Apollo 1, un autre drame se produisit. Le 23 avril de la même année, le premier vaisseau du programme soviétique Soyouz, piloté par le cosmonaute Vladimir Komarov, s'écrasait lors de son retour sur Terre, tuant son occupant. Il fut établi par la suite qu'à l'instar d'Apollo 1, Soyouz 1 avait été construit et testé dans la précipitation, et que le vol avait été émaillé de multiples incidents. Mêmes causes, mêmes effets.

A la reprise du programme Apollo, Donald Slayton, chef des équipes d'astronautes, apportera une excellente conclusion au drame.

"Je suis persuadé", déclara-t-il, "que nous aurions fini par nous casser la figure à plusieurs reprises avant d'arriver sur la Lune, peut-être même n'y serions-nous jamais arrivés s'il n'y avait pas eu Apollo 1. Nous sommes tombés sur un nid de vipères qui nous auraient donné bien du fil à retordre par la suite. Les problèmes auraient été traités petit à petit, sur plusieurs vols, en zigouillant plusieurs personnes au passage. L'incendie nous a obligés à arrêter tout le programme et à faire le grand nettoyage."

Le progrès s'est toujours accompli en se hissant sur des épaules de géants. Même, quelquefois, de géants morts.