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Tornade sur le budget de la recherche (par Axel Kahn)

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L'impasse sur l'avenir rend-t-elle crédible la volonté au présent ?

La situation internationale actuelle s'explique largement par le déséquilibre existant entre une nation-univers qui possède la science, la technologie, la richesse et les armes... et le reste du monde.

En dehors même de la dérive vers un messianisme fanatisant que représentent les thèses développées aujourd'hui par la nouvelle droite américaine, il va de soi que les Etats-Unis d'Amérique ont, objectivement, le pouvoir, puisqu'ils en possèdent seuls les instruments.
L'Amérique est en effet le seul pays à s'être toujours conformé au modèle de développement théorisé au tout début du XVIIe siècle par l'anglais Francis Bacon et le français René Descartes : « le Savoir est Pouvoir »... « de se rendre comme maître et possesseur de la nature ».

C'est là le moyen d'accroître l'efficacité de toutes les entreprises humaines et d'accumuler des richesses qui seront en partie réinvesties dans la recherche scientifique et technique, et permettront de développer la puissance militaire.
Le désir de puissance est en effet ici, plus encore que l'aspiration au bien-être, le ressort du système.

Aujourd'hui, les Américains sont d'autant plus attachés à ce modèle qu'ils ne peuvent ignorer que la place qu'ils occupent, celle, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, d'une puissance dominant la terre entière, est liée à ce que leur société a toujours fait de la science et de la technique le moteur de son développement.

L'Europe est, bien entendu, la première à avoir adhéré à ce système mais les conséquences économiques et psychologiques des guerres cruelles qui l'ont dévastée l'ont amenée à progressivement et successivement en abandonner l'ambition. Le Japon, au XIXe siècle, les « dragons » émergents du Sud-Est asiatique, puis la Chine, se sont ralliés à ce paradigme techno-scientifique du développement des Nations.

L'immense majorité des citoyens européens, et en particulier les français, considère que Jacques Chirac a eu raison dans le présent et a investi pour l'avenir en contestant l'organisation du monde sous la houlette d'une puissance dominatrice décrétant le bien et le mal, choisissant ses anges et ses démons, toujours en accord avec ses propres intérêts de grande puissance.
Cependant, dans le même temps, la France confrontée à une difficile situation économique prend des décisions de nature à justifier, voire à rendre irréversible ce monde unipolaire dont elle conteste la légitimité. Les dures réalités budgétaires ont en effet obligé notre pays à préciser ce qu'étaient ses priorités et ce qu'il considérait comme contingent et négligeable.

Les choix annoncés sont d'une signification aveuglante ; ils sont aberrants. Parmi les priorités, les prisons ; soit, puisque, paraît-il, les français auraient voté pour cela. Parmi les activités négligeables, celles dans le financement desquelles on peut puiser largement pour financer les enthousiasmantes priorités que nous venons de voir, figure le budget civil de la recherche.
Les coupes budgétaires y sont inimaginables et aboutissent, en réalité, à un arrêt pratiquement total de la progression de la plupart des programmes. Rien dans les avatars passés du financement de la recherche ne peut être comparé à ce qui vient d'être décidé. Tous les secteurs sont concernés mais on entend que certains seraient relativement épargnés, en particulier la recherche bio-médicale.

Parlons-en. A l'INSERM, l'Institut Nationale de la Santé et de la Recherche Médicale, les annulations ou gel probablement irréversible des crédits atteignent 30%.
Sachant qu'il est bien difficile de cesser de rémunérer les agents déjà embauchés, ce sont les investissements immobiliers, les programmes d'équipement et les crédits consacrés à la recherche qui supportent seuls ces mesures.
Par exemple, à l'Institut Cochin, énorme laboratoire de plus de 500 personnes que je dirige, et qui n'est probablement pas l'un des plus à plaindre, les annulations de crédits atteignent pour 2003 pratiquement 1 million d'€, soit le tiers des crédits récurrents que nous accorde le Gouvernement. Sachant que près de la moitié de nos crédits correspond à des dépenses incompressibles (loyers, fluides, électricité, contrats d'entretien.....), l'amputation des crédits de recherche à la disposition des équipes est de 60%.

Dans le même temps, les Etats-Unis augmentent, dans tous les domaines, les crédits fédéraux de recherche. Alors même qu'ils sont eux aussi confrontés à une grave crise économique, les japonais font de même. C'est que les premiers savent à quoi ils doivent leur prééminence, et que les seconds ne veulent pas se résoudre au déclin.

Et la France, et l'Europe ?

La position de Jacques Chirac est juste, la domination du monde par une puissance unique est à ce point intolérable à long terme qu'il va de soi qu'elle ne sera pas tolérée. Encore faudrait-il ne pas se contenter de le dire pour s'en désoler. Prendre date au présent n'a de sens que si l'on prépare l'avenir. Un pays qui privilégie ses prisons à sa recherche ne prend pas ce chemin.

Monsieur le Président de la République, persévérez dans votre combat, mais soyez cohérent. Pour que d'autres nations que les Etats-Unis comptent, dans le futur, encore faut-il préparer ce dernier. Qui peut contester que l'effort dans le domaine scientifique et technique en est l'une des conditions ? L'affirmation fière de la place de la France en Europe, de celle de l'Europe dans le monde, n'a aucun sens si elle est contredite par des choix de nature à aggraver le déclin, à se résoudre à l'accentuation de son insignifiance, à laisser entre les seules mains de la Puissance dont on conteste l'unilatéralisme tous les instruments de sa domination.

Propos recueillis par Mariane