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Interview de Pierre-Gilles de Gennes sur les énergies du futur, l'éducation et la recherche

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Fin 2006 nous vous proposions de poser toutes vos questions à notre parrain, Pierre-Gilles de Gennes. Ses retours sur certaines d'entre elles étaient en attente, mais suite à la disparition soudaine de ce grand personnage de la science, nous avons souhaité malgré tout publier ses réponses, qui sont autant d'éclairages pour l'avenir. Vous pourrez découvrir demain une rétrospective en vidéos sur son Prix Nobel.

Pierre-Gilles de Gennes

A - Sur les énergies du futur

Fusion contrôlée - Je ne crois plus (hélas) à l'avenir de la fusion contrôlée :

  • Voilà 50 ans qu'on l'annonce comme proche du succès (alors que le premier réacteur nucléaire a été monté par Fermi en 2 ans) ;
  • Avec ITER on veut construire une machine 10 fois plus grande avant d'avoir totalement compris les instabilités des machines actuelles ;
  • Un réacteur de fusion (si on y arrive) serait la superposition de Super Phenix (neutrons rapides) et de La Hague (recyclage des combustibles pour le fonctionnement futur : trop actifs pour être transportés par route ou rail). Nous avons réussi un Superphenix. Mais il est impensable d'installer de nombreux réacteurs aussi compliqués (dans le tiers-monde et même chez nous).

Avenir énergétique - D'accord avec Gilles sur certaines faiblesses de notre avenir énergétique : éoliennes coûteuses et intermittentes, biocarburants ne pouvant couvrir qu'une faible fraction des besoins. Nous aurons nécessairement une hausse violente des produits pétroliers et une montée en flèche du nucléaire, seule ressource disponible (et d'ailleurs assez efficace, malgré la propagande écologiste).

Réchauffement climatique - Il y a un réchauffement climatique, dû sans doute en partie à l'industrie, et en partie à des effets naturels (le retrait des glaciers a commencé il y a 100 ans). Limiter l'émission de CO2 est nécessaire. La seule solution actuellement visible est le nucléaire. Ce que dit Charpak sur le nucléaire est bien documenté.

Fusion froide - Je suis totalement sceptique sur l'utilisation de la fusion froide, sur la captation de l'énergie du vide, etc. En ce qui concerne l'injection d'eau dans les moteurs à combustion interne je ne suis pas compétent, mais si c'était vraiment efficace, de nombreux constructeurs se seraient rués dessus. La recherche française est honorable, surtout par l'action des agences (CNRS, INSERM). Les universités ne sont pas brillantes (auto-recrutement plutôt que prospection des talents). Mais les USA, l'Allemagne, etc, n'ont pas fait non plus de grands progrès énergétiques. Dans le monde entier on peine à trouver des sources d'énergie nouvelles, et réalistes (robustes, pas polluantes, pas trop coûteuses)

B - Sur l'éducation

Ecoles, collèges, lycées - Le système des pays latins (France, Italie, Espagne) est très basé sur la théorie : principes -> théorèmes -> exercices (et seulement en fin de parcours, éventuellement, -> applications). On peut améliorer de diverses façons :

  • A l'école primaire : le système « Main à la pâte » est maintenant bien implanté (et entre un peu dans les collèges) ;
  • Visite de musées scientifiques à vocation concrète (Palais de la Découverte, Exploradôme, et aussi Espace des Sciences) ;
  • En classe de collège et lycée : ballades géologiques, botaniques, zoologiques. Exemple (réalisable en famille) : entraîner les enfants à trouver un insecte ou une araignée, le prendre sans l'abimer, le fixer par une goutte de paraffine, l'observer avec une loupe fine, l'ouvrir avec 2 épingles, et dessiner tout ce qu'on voit.

Formation des ingénieurs - Actuellement la recherche industrielle la plus féconde se fait dans de petites « start up » où la vie est passionnante mais dure. Il faut construire de nouvelle filières éducatives pour ces carrières (nous avons commencé à l'Ecole de Physique et Chimie sur le biomédical).

Recyclage des adultes - Se fait un peu dans les Universités du 3ème âge, mais de façon superficielle (pas de contrôles, pas de TP). Je pense qu'il y a une difficulté de fond : par exemple dans mon secteur (physique) il y  a certaines bases qu'on apprend bien à 18-20 ans, mais difficilement après (comme pour un bon violoncelliste, qui doît avoir maîtrisé ses gammes à 12-13 ans).

Itinéraire personnel

  • N'a jamais été à l'école avant la classe de 5ème (temps de guerre) mais formé en lettres par sa mère ;
  • A eu ensuite de remarquables profs en lettres et sciences jusqu'à la terminale ;
  • A suivi sur deux ans une classe préparatoire inhabituelle (NSE : Normale sciences expérimentales) aujourd'hui disparue mais excellente (Physique, Chimie, Biologie, Maths) ;
  • A fait un stage expérimental au Laboratoire de Biologie Marine de Banyuls ;
  • A vécu à l'ENS 4 ans avec pour profs Rocard, Aigrain, Kastler.

C - Sur la Recherche

Moyens - Dans mon secteur, je suis convaincu que nous avons besoin d'une recherche artisanale en petites équipes. Le problème des moyens n'est pas le plus brûlant. Nous dépensons trop d'argent sur des gros projets soutenus par des groupes de pression (ITER, SOLEIL...) et pas assez sur les postes pour jeunes chercheurs. (Mais attention, ces jeunes doivent être recrutés par les agences, pas par l'université). 

Militaire -  Les crédits militaires (US ou autres) sont efficaces pour développer une technique. Ils sont rarement à la base d'une découverte fondamentale.

Réflexions - La révolution du 21ème siècle viendra par la recherche sur le cerveau. C'est un domaine que j'aborde depuis 3 ans, mais je ne suis qu'un étudiant.

Recherche - Il a eu une propagande bien intentionnée de groupes comme « Sauvons la Recherche » qui décrit la recherche française comme un peu pourrie : ceci a parfois des conséquences néfastes (en décourageant certains lycéens ou certains post-docs).